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La caserne de Porto Fluvial à Rome

La vie quotidienne d’un lieu occupé

Manon KAYSER

06 / 2008

Rome la belle, ville d’art et d’histoire, ses ruelles entrelacées que de nombreux touristes arpentent avec plaisir. Ils ignorent bien souvent que derrière ces murs jaunis se cache une autre réalité. Rome est aussi une ville que ses habitants tentent d’arracher aux mains des spéculateurs. Occupations politiques, centres sociaux, lieux d’activités alternatives, squats artistiques ou habitations illégales : du centre historique aux quartiers périphériques, les Romains se réapproprient leur ville à leur manière.

Porto Fluviale est l’un de ces lieux. Derrière ses hauts murs surmontés de fils barbelés et l’inscription « zone militaire, interdite d’accès », un autre monde se profile dans ce quartier romain en pleine mutation. Les grandes portes métalliques constamment fermées n’invitent pas à pénétrer dans cette ancienne caserne militaire ; à la vue des fenêtres brisées, personne ne se doute qu’il s’agit bien d’un lieu d’habitation. Un grand bidonville urbain, où les maisons de carton et de plastique se superposent sur trois étages. Lieu délabré, insalubre et pourtant plein de vie où deux cents personnes rentrent le soir à la recherche du réconfort d’un foyer.

Une caserne militaire occupée

Tout a commencé le 2 juin 2003, jour de la fête de la République italienne, quand trois cents familles du Coordinamento Cittadino di Lotta per la Casa ont occupé une ancienne caserne militaire du quartier central d’Ostiense, via del Porto Fluviale, abandonnée depuis des années.

Le Coordinamento est un mouvement de lutte romain qui milite pour le droit au logement dans la capitale italienne. Depuis 1988, il occupe de nombreux édifices publics, permet à des milliers de personnes en situation de précarité d’avoir un toit temporaire et se bat pour faire adopter par la municipalité de Rome des décrets visant à pallier la carence de logements. Il demande, entre autres, des fonds afin d’augmenter le patrimoine de logements sociaux publics et propose « l’autorecupero » (auto-récupération) permettant de transformer les squats en véritables logements. La municipalité peut reconnaître l’obsolescence de la fonction initiale du bâtiment occupé, en accepter le changement d’usage et financer la réhabilitation des parties communes. Les occupants, organisés en coopérative, prennent alors en charge les travaux de leurs propres appartements.

Alors que, dans la périphérie de Rome, plusieurs écoles municipales sont en reconversion, le mouvement décide de relever un nouveau défi : il occupe en 2003 un bâtiment du ministère de la Défense. Si cette caserne de Porto Fluviale constitue un bon outil de pression politique, elle ne se prête pas facilement à l’habitation. Les écoles possèdent des salles de classes d’une trentaine de mètres carrés, qui sont facilement transformables en plusieurs studios pour des occupants. Quant à lui, cet entrepôt militaire est d’une toute autre typologie : 5 000 m² répartis sur trois niveaux, 4m50 de hauteur sous plafond, de grandes fenêtres à deux mètres du sol, pour la plupart sans vitrage, voire même sans fenêtre au rez-de-chaussée, très peu de sanitaires et seulement deux grands escaliers d’un bout à l’autre d’un couloir de cent mètres de long.

Mais il en fallait plus pour décourager ces personnes qui rêvent de leur casa verra : après plusieurs mois de camping et de résistance face aux policiers, la situation s’est stabilisée et les occupants ont commencé à s’organiser.

Difficiles aménagements

Tout d’abord, ils se sont répartis l’espace. Chaque famille s’est vue attribuer 20 à 50m2 en fonction du nombre de personnes la composant. D’autres critères sont entrés en jeu pour l’obtention d’un meilleur emplacement : par exemple les anciens bureaux, plus petits mais déjà fermés avec des murs maçonnés, ont été attribués aux ménages avec de jeunes enfants, les célibataires recevant les espaces sans fenêtre ou à la merci des intempéries. L’assiduité aux activités du Coordinamento peut aussi peser pour obtenir un meilleur espace.

Il s’agissait ensuite de créer un peu d’intimité et de confort dans ces volumes de 1500 m², et ce avec les moyens du bord : des murs ont été construits jusqu’à mi hauteur avec des matériaux récupérés, du bois, du carton, des bâches de plastique. Les sanitaires existants ont été remis en fonctionnement, des douches et des toilettes ont été créés dans les parties communes (une dizaine dont une seule avec de l’eau chaude).

Puis la lutte a commencé. Une lutte interne pour l’organisation de la vie en commun.

Lutter pour le droit au logement…

L’occupation est gérée par le Coordinamento qui demande aux occupants, en échange d’un toit, de participer à la lutte pour le droit au logement. Une fois par semaine, les habitants se retrouvent avec des militants de l’organisation lors d’une assemblée de gestion, où ils discutent tous ensemble de la lutte en générale et de la vie à Porto Fluviale.

Le programme des manifestations à Rome est toujours très chargé : entre les assemblées, les manifestations, les occupations d’autres bâtiments, les piquets anti-expulsion, la semaine d’un habitant est très remplie. Malheureusement, il est souvent difficile d’assumer en même temps un travail fixe et régulier et ce rythme effréné. C’est toutefois le prix à payer pour ce logement de fortune : lutter activement pour le droit au logement.

…et pour la vie quotidienne

Dans cet espace se posent aussi des problèmes pratiques : les travaux à réaliser, la répartition des tâches ménagères et les relations de voisinage parfois tendues. L’idée d’une communauté unie de personnes s’entraidant pour s’en sortir est une illusion qui disparaît lorsqu’on passe la porte de Porto Fluviale : c’est plutôt la méfiance qui domine dans les assemblées hebdomadaires. Dans cette caserne militaire organisée autour d’une cour centrale desservie par une seule porte, où les murs en carton n’offrent aucune isolation, il est difficile de cacher ses allées et venues. Il arrive même que l’espoir d’obtenir un jour un espace plus grand ou plus confortable pousse certains à dénoncer leurs voisins au Coordinamento pour leurs petits écarts du quotidien.

C’est surtout le manque de confort et d’intimité, la privation de liberté dans ce lieu sous contrôle permanent, la fatigue du bruit et de la saleté qui désespèrent les occupants. Au fil des années, les moins téméraires ont abandonné une lutte qui apparaissait sans espoir. Au bout de deux ans, tous les Italiens présents depuis le début avaient quitté l’occupation, ne supportant plus ces conditions de vie précaires, de promiscuité et les règles draconiennes de vie commune.

Pourquoi vit-on à Porto Fluviale ?

En 2005, une centaine de ménages habite à Porto Fluviale. Des célibataires, des couples avec ou sans enfants, des personnes âgées, originaires d’Afrique du Nord ou d’Amérique Latine se partagent l’espace et doivent gérer quotidiennement des relations amicales et conflictuelles. Les enfants, qui souffrent peut-être le plus de la précarité des conditions de vie, sont néanmoins heureux de retrouver leurs camarades à leur retour de l’école.

Pourquoi vit-on à Porto Fluviale ? Pour les jeunes célibataires, c’est un choix affirmé d’économiser de l’argent. Travaillant sur les marchés ou dans des restaurants, ils ont théoriquement de quoi se payer un logement à Rome. Mais vu les prix très élevés et les exigences de garanties, ils n’auraient accès qu’à des lits dans une chambre de taille réduite et pour un loyer très élevé. Ici, le logement est précaire mais il est gratuit et collectif : on y retrouve des amis et on peut y vivre dans une petite communauté. La lutte n’est pas une contrainte, mais un jeu, quand elle peut être articulée avec un petit boulot flexible. On n’y croit pas vraiment mais les manifestations sont l’occasion de retrouver des amis vivant dans d’autres occupations.

Pour la plupart d’entre eux cependant, les ménages qui habitent à Porto Fluviale n’ont nulle part où aller. Les couples n’ont pas les moyens de payer un appartement indépendant et, pour les familles, un espace pouvant accueillir tous les enfants est inabordable.

Ce sont d’ailleurs ces dernières qui ont investi le plus pour aménager leur logement dans la caserne. Elles ont peu à peu construit des murs en ciment qui montent jusqu’au plafond pour remplacer le carton. Puis elles ont installé des sanitaires à l’intérieur de leur logement, une arrivée d’eau privative, une douche et un WC. Certaines ont construit des mezzanines, afin de doubler la surface habitable. L’intérieur a été aménagé confortablement, ce qui tranche avec les couloirs bruts et les espaces communs dégradés. On y trouve des canapés à fleurs, des posters rappelant le pays d’origine, des photos de la famille, des télévisions câblées avec DVD et Play Station, des bibliothèques, des cuisines avec des éviers qui ne sont toujours pas branchés : presque comme dans n’importe quel appartement romain en somme…

Un symbole fort

Pour le Coordinamento, cette occupation de Porto Fluviale est importante car elle constitue un joli pied de nez au ministère de la défense : occuper un bâtiment normalement protégé par l’armée ressemble bien, en effet, à un petit exploit… Pour affirmer le symbole d’une victoire politique, les habitants s’y maintiennent dans des conditions qui pourraient ressembler à une défaite. Après cinq ans, ils ont pourtant fini par apprendre à vivre ensemble, avec des hauts et des bas comme dans toute organisation collective.

Des longues discussions amicales en fin de journée dans la cour aux disputes des assemblées, Porto Fluviale bouillonne, à l’image de la lutte qu’il représente.

Key words

unhealthy housing, access to housing, mobilization of the inhabitants


, Italy, Rome

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Europe : pas sans toit ! Le logement en question

Notes

Manon Kayser est architecte. Elle a été volontaire à Rome auprès du Coordinamento cittadino di lotta per la casa, en partenariat avec Architecture et Développement et Echanges et Partenariats. Contact : manonkayser (at) yahoo.fr

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