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dialogues, proposals, stories for global citizenship

Le ’dread talk’ jamaïcain ou l’affirmation du syncrétisme linguistique comme moyen d’émancipation culturel

David GAKUNZI

04 / 1993

En 1838, l’esclavage est aboli en Jamaïque. Pour essayer de garder la main sur l’île, l’empire britannique essaie d’accentuer le travail de dépossession culturelle et notamment linguistique entrepris durant la période de l’esclavage. En effet à l’époque les maîtres d’esclaves interdisaient à ceux-ci non seulement de pratiquer leurs rites et religions mais aussi de parler leurs langues vernaculaires. L’esclavage aboli, l’entreprise de dépossession linguistique va être accentuée par l’école et l’administration. La maîtrise de l’anglais de Sa Majesté étant la seule voie d’accès aux emplois, à la réussite sociale, le jamaïcain noir se fera un point d’honneur de parler anglais sans accent ni réminiscence de mots africains. Cette entreprise de déculturation va si bien réussir que, dit-on, durant la seconde guerre mondiale, les jamaïcains surpasseront en bravoure les britanniques et se seraient même battus tous seuls pour la Grande Bretagne. C’est contre cet état d’acculturation, de négation de la dimension africaine dans le parlé du jamaïcain que va s’élever vers les années 60 un mouvement religieux de contestation culturelle et sociale, le rastafarisme. Ce mouvement va créer un langage appelé le "dread talk", c’est à dire le parlé terrible ou plutôt le parlé osé. Le dread talk va réintroduire des mots d’origine africaine dans l’anglais classique. C’est ainsi que dieu est désigné dans ce langage par un mot africain "rastafari". Ou encore des mots comme bongoman utilisé pour désigner des gens fiers et dignes, Igzebiere pour dire que le tout puissant soit loué. La plus grande innovation du dread talk dans l’affirmation de la part de l’Afrique dans la constitution de l’identité et donc de la langue jamaïcaine, est dans la restructuration même des mots d’origine anglaise. Le dread talk part de l’hypothèse que les mots de langues africaines doivent forcément signifier ce qu’ils laissent entendre à l’oreille. Partant de cette hypothèse, il semble donc incompréhensible que par exemple celui qui se fait écraser par le système -l’opprimé soit désigné par le terme oppressed- prononcé uppressed (-up- vers le haut): ce qui à l’oreille pourrait traduire opprimé par celui qui est poussé vers le haut. Pour réparer cette erreur, le dread talk utilisera le mot downpressed-down- bas. Opprimé redevenant ainsi celui qui est poussé vers le bas. La transformation du mot cigarete en blindgarete est une autre illustration éloquente de cette démarche. Le fait de fumer une cigarette étant considérée comme une pratique négative, le mot cigarette qui donne décomposé à l’oreille ci(see=voir)garete sera transformé en blind(aveugle)garete. Depuis ce mouvement de dread talk les mots africains ont retrouvé leur place dans la langue jamaïcaine. On notera d’ailleurs que le dernier prix Nobel de littérature, WILCKOAT, utilise dans ces poèmes très souvent ce langage.

Key words

aculturation, cultural change, cultural identity, cultural interdependence, religion, cultural syncretism


, Jamaica

Comments

L’exemple du dread talk démontre que l’affirmation de son identité culturelle ne doit pas passer nécessairement par une hypothétique recherche de la pureté originelle de sa culture mais qu’elle peut aussi emprunter une voie plus enrichissante, celle de la revendication de toutes les composantes de sa culture.

Notes

Fiche de suivi des manifestations du 5° centenaire de la "rencontre des deux mondes". Ces fiches ont été rédigées à partir d’entretiens effectués lors de la rencontre "Identité des peuples d’Amérique 500 ans après" organisée par la Fondation Science et Art à Saint Domingue du 13 au 21/11/1992

Source

Interview

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