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L’univers intérieur d’un enfant sourd

Angoisses persécutoires et dépressives évoquées par le contact avec des éducateurs entendants

Marie Christine VALLES

12 / 1994

La différence qui existe entre le bagage sensoriel d’un enfant sourd et celui d’un éducateur entendant provoque l’apparition d’angoisses qui mettent en danger, chez l’un et l’autre, leur confiance en soi-même. Ces angoisses naissent chez l’éducateur entendant de l’absence de réactions de la part de l’enfant sourd, tandis que chez l’enfant elles sont provoquées par l’impression d’être sujet de soins fragmentaires et confus.

L’intensité de ces angoisses est graduellement allégée par la compréhension réciproque des différentes manières de répondre et de se comporter face aux évènements ordinaires en fonction d’un bagage sensoriel et d’une organisation mentale spécifiques.

Exemples:

Madame Schizzi, psychologue sourde, rencontre une fois par semaine un groupe de trois patients de 13 ans de l’Institut pour enfants sourds.

Au début, fragmentation, confusion et angoisse semblaient prévaloir dans les dessins de Karen et Nunzio, deux enfants provenant de familles d’entendants. Le troisième enfant, Giovanni, provenant d’une famille de sourds, produisait des dessins stéréotypés, genre robot, d’une évidente volonté défensive.

A mesure que Mme Schizzi les comprenait mieux, les trois enfants manifestaient préoccupation, sensibilité et intérêt dans l’attachement toujours croissant qu’ils manifestaient à son égard. En même temps augmentaient l’attention réciproque et la capacité de se comprendre entre eux.

La mémoire de quelque chose de bon et valable, était présente seulement dans l’univers intérieur de l’enfant sourd, fils de parents sourds. Comme s’il n’était possible de se sentir bon que vis-à-vis de qui a les mêmes ressources sensorielles et le même fonctionnement mental que soi.

Il y a cinq ans, Eléna, une brillante fille sourde de treize ans, de famille d’entendants, commença avec moi sa psychothérapie.

Au début, elle paraissait se sentir vide et désolée. J’ai dû attendre patiemment pour obtenir des contacts intentionnels avec les yeux.

Puis elle s’aperçut qu’elle pouvait construire des images dans ma tête en utilisant la pantomime, les signes les dessins et les mots. Elle paraissait satisfaite de moi tant que je la regardais et lui rendais compte des messages qu’elle m’envoyait. Mais elle se détournait dès que je tentais de faire mes commentaires. Elle me suivait des yeux et remarquait des réactions qu’elle ne pouvait pas s’expliquer. Elle me demandait: "Pourquoi as-tu bougé les yeux ? La tête ? " Peu à peu, elle commença à se familiariser avec mes réactions. Elle m’utilisa comme un instrument pour lire une partie du monde avec lequel elle ne pouvait avoir un contact direct. Apparemment, c’était là pour elle ma seule utilité. Elle était loin d’imaginer qu’elle aurait pu partager mes pensées.

Avec le temps la communication devint plus facile. Elle proposa des solutions et s’aperçut que je l’admirais pour sa créativité. Elle pouvait maintenant interpréter les expressions de mon visage et mes mouvements sans difficulté. Mais elle faisait peu de commentaires et me montrait son mépris et son ressentiment lorsqu’elle sentait une contrainte de ma part. Une fois dans un accès de rage, elle me fit beaucoup plus mal qu’elle n’aurait voulu. Elle paraissait avoir le coeur brisé et semblait s’attendre à des représailles.

Pour la première fois, je pouvais lui dire du début à la fin ce que je pensais : elle se sentait peu à peu rassurée de constater que j’étais un être humain fragile et, en même temps, résistant et encore bien disposé envers elle.

A partir de ce moment-là, elle cessa de s’isoler brusquement lorsque j’étais en désaccord. On pouvait maintenant explorer l’extension et le sens des phases de perte de contact causées par la différence de nos bagages sensoriels. L’équation mentale qu’elle faisait entre limitation physique et interruption du lien affectif semblait avoir disparu.

Key words

communication, psychoanalysis, cultural identity, education, psychology, access to health care, psychotherapy, linguistics


, Italy, Genes

Comments

Cette approche permet de comprendre l’intensité des sentiments négatifs reciproques qui naissent souvent dans les familles d’entendants avec un membre sourd et la conflictualité dramatique qui existe généralement entre associations de parents et communautés de sourds.

Les angoisses qui naissent de l’impossibilité à partager le même bagage sensoriel sont réciproques. L’enfant les vit, et les fait ressentir à son entourage qui se sent impuissant et culpabilisé de ne pouvoir l’aider. Les familles d’enfants sourds et les personnes impliquées dans leur éducation doivent être averties de ces phénomènes et formées afin de pouvoir les aider à les dépasser. Cela nous conforte par conséquent dans le choix du bilinguisme pour l’éducation des enfants sourds, pour leur famille et leurs enseignants, comme méthode pour alléger ces angoisses grâce à une meilleure connaissance des uns et des autres.

Notes

Fiche rédigée d’après l’intervention de Maria Pia CONTE, psychiatre. Servizio Audiolesi, Via G. Maggio, 6; 16147, Genova, ITALIA. Tel : 00 19 39 10 39 52 92.

GESTES Groupe d’Etude Spécialisé "Thérapies et Surdités"a organisé à Paris le troisième congrès international de l’ESMHD European Society for Mental Health and Deafness, en décembre 1994. Une publication des actes sera faite ultérieurement.

Source

Colloquium, conference, seminar,… report

CONTE, Maria Pia, GESTES

GESTES (Groupe d’Etudes Spécialisé Thérapies et Surdité) - 8 rue Michel Peter, 75013 Paris, FRANCE. Tel/Fax 00(331)43 31 25 00 - France - gestes (@) free.fr

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