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« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Réalisé par l’Association Djoliba

1996

Les organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Le Mali s’est engagé, à la suite du changement de régime en 1991, dans une politique de réformes dont un des actes est la décentralisation accompagnée de la réorganisation de l’Etat. Soumis aux forces sociales internes et à des pressions financières extérieures, le rôle de l’Etat se modifie. De gestionnaire de la société civile, il évolue vers une fonction d’interlocuteur. Il ne s’agit pas, comme cela est souvent affirmé, d’un retrait de l’Etat, mais d’une recomposition de son action. On peut craindre que cette décentralisation n’affaiblisse gravement la cohésion nationale et n’engendre ou ne réactive des fractures dans la société malienne. Aussi, la recherche politique et institutionnelle d’un nouveau cadre pour l’exercice du pouvoir par l’action administrative ne peut aller sans une mobilisation de toutes les idées nées de l’expérience ou des initiatives de base, qu’elles soient locales ou de portée plus vaste.

Si l’on prend en compte la grande particularité des aspirations démocratiques issues des événements historiques de mars 1991 (renversement du régime de Moussa Traoré) il apparaît qu’au Mali, il ne peut y avoir de décentralisation sans un partage effectif des responsabilités économiques, sociales et culturelles entre l’Etat et les collectivités territoriales de base. Au-delà même de la proclamation constitutionnelle et de l’adoption des textes législatifs subséquents, il faut passer à la décentralisation concrète et véritable par l’implication des organisations de base. En effet on ne saurait se contenter, dans le contexte malien, d’une simple velléité de décentralisation qui aurait pour conséquence le fonctionnement à vide des collectivités existantes ou à mettre en place. D’où la nécessité de bâtir la pyramide de décentralisation sur des bases véritablement démocratiques.

Maîtriser la décentralisation, promouvoir les initiatives innovantes : l’enjeu est d’une grande importance pour l’avenir du Mali, de sa démocratisation et de son développement. Tout ce qui produit et renforce les liens sociaux, tout ce qui fournit un fondement à la gestion des conflits, tout ce qui engendre un sens collectif au sein des groupes, à quelque niveau que ce soit, mérite un examen afin qu’on en tire des enseignements opérationnels. Ces initiatives ou innovations concernent des domaines très variés : économie, relations homme-territoire (gestion des ressources naturelles, foncier) rapports aux pouvoirs (qu’ils soient traditionnels, administratifs ou politiques), relations humaines.

Djoliba explore le terrain

Le séminaire, « ONG et décentralisation » organisé par l’Association Djoliba-Homme et développement, en mars 1993 en collaboration avec la Fondation pour le progrès de l’homme (FPH) avait mis en lumière l’existence de nombreux cas pouvant apporter des idées utiles à l’action. Pour donner une suite concrète à ce séminaire, il est apparu nécessaire de mieux connaître les pratiques actuelles en matière de regroupement social. C’est ainsi que l’Association Djoliba-Homme et Développement et la FPH se sont lancées dans l’analyse de différentes formes d’organisations sociales qui créent des liens entre les hommes, mais aussi entre les hommes et leur environnement.

Comment ces organisations peuvent-elles valoriser la décentralisation, ou en quoi, au contraire, peuvent-elles constituer un frein ? Le projet d’enquêtes s’est donné pour objectif d’apporter des réponses à cette question.

Pour ce faire, l’Association Djoliba-Homme et Développement soutenue par la FPH a mis sur pied une équipe de cinq chercheurs, jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, pour identifier et analyser par des enquêtes sur le terrain, un certain nombre de pratiques ou d’initiatives allant dans le sens du renforcement des liens sociaux.

Mamadou Soumaré, professeur à l’Ecole normale supérieure (ENSUP) de Bamako a étayé l’équipe en apportant un suivi pédagogique et méthodologique pendant la phase d’enquête sur le terrain.

Marie-Laure de Noray est intervenue dans la phase post-enquête en appui à l’analyse des données et à la rédaction des articles de synthèse qui font l’objet de cette présente publication.

La coordination, tant au niveau du fond que de l’organisation a été assurée conjointement par Jean Freyss de la FPH, depuis Paris et à l’occasion de missions au Mali, et par moi-même en tant que vice-président de Djoliba. Il en résulte un véritable travail d’équipe, où chacun a eu un rôle à jouer, aidé par une réflexion collective. Les membres de l’équipe d’appui ont chacun suivi sur le terrain un ou plusieurs cas.

Le travail d’enquête a comporté plusieurs étapes. D’abord, il a fallu trouver des cas entrant dans notre problématique et les sélectionner en fonction de certains critères : démarche collective, caractère reconductible, taille relativement importante (pour éviter des micro-structures isolées), hétérogénéité des secteurs d’activité et des types de structures, enjeux sociaux. Une quarantaine de cas sont ressortis de cette recherche. Trente ont été retenus.

Sur le terrain, les enquêteurs ont mené des entretiens avec les acteurs significatifs des différentes structures identifiées. Les entretiens et documents d’étude dépouillés, ont constitué des « dossiers ». Ces matériaux ont ensuite été mis en forme pour aboutir à un ou plusieurs articles pour chaque cas étudié.

Idrissa Sidibé, Vice-président de l’Association Djoliba-Homme et développement, 1996

La route de Bamako

On peut lire dans le préambule de la Déclaration de Bamako (mars 1993) :

Deux processus sont actuellement en train de prendre corps : d’une part une volonté de décentralisation de l’Etat, d’autre part un désir croissant d’organisation et de maîtrise du développement de la base. Comment faire converger ces deux processus en évitant, au mieux, qu’ils s’ignorent, au pire qu’ils s’opposent.

Cette déclaration clôturait un séminaire organisé par le Centre Djoliba de Bamako, avec l’appui de la Fondation pour le progrès de l’Homme (Paris), pour réfléchir aux processus de la décentralisation qui s’amorçait alors après la chute du régime de Moussa Traoré.

Pour le Centre Djoliba, ce débat était d’une évidente nécessité : selon sa tradition, le Centre se devait de mobiliser les réflexions et les expériences de ses différents partenaires sur un sujet d’importance majeure pour le changement social au Mali.

Pour la FPH, un tel séminaire s’inscrivait dans la continuité du travail sur les rapports entre l’Etat et la société. A Santiago du Chili, lors de deux rencontres successives (en 1989 et 1992), nous avions étudié, avec nos partenaires du Chili et d’autres pays, comment les ONG chiliennes, de toutes natures, nourrissaient les nouvelles politiques de l’Etat démocratique en reconstruction par l’expérience accumulée pendant la longue période de dictature que venait de connaître le Chili. La réponse était fort contrastée : le passage du « micro » (l’expérience locale) au « macro » (l’Etat) était loin de se faire tout seul. Cela nous a amené à réfléchir collectivement sur les comportements, les conceptions, les méthodes propices au changement et ce qui, au contraire, conduit à l’échec, au blocage, au gaspillage des acquis.

Penser d’emblée l’action à la fois au plan local et à celui de la nation tout entière, développer les médiations entre l’Etat et la société, réformer l’Etat et ses administrations dans leurs structures comme dans leur culture, valoriser les pratiques innovantes, les légitimer comme facteur de changement social et cesser de penser que tout peut venir « d’en haut ». Voilà quelques enseignements tirés de ces débats.

A l’issue de cette Rencontre, à laquelle participaient quelques Africains dont un Malien, demande a été faite à la FPH d’organiser à Bamako un séminaire sur la décentralisation.

Notre partenaire, l’Association Djoliba, souhaitait qu’une réflexion s’engage sans attendre pour accompagner les initiatives de l’Etat par la prise en compte de l’expérience des organisations de base et des ONG.

Il est apparu, lors de ce séminaire à Bamako, que si les multiples actions des ONG sont souvent décrites, on connaît beaucoup moins bien l’expérience locale, menée de façon spontanée par les gens dans leur village ou leur région. Les quelques expériences de ce type, relatées lors du séminaire, on fait découvrir à beaucoup de participants des richesses inconnues. Il en est sorti aussi une certitude : la décentralisation, comme processus juridique et institutionnel, n’est rien sans le contenu que la réalité de la société malienne peut lui donner.

Il a alors été convenu, entre l’Association Djoliba et la FPH, de mettre sur pied une enquête pour identifier les modes d’organisations sociales existantes : dans le domaine de l’initiative économique, mais aussi de la gestion de l’espace et de l’environnement, de la régulation des conflits, des organisations professionnelles ou traditionnelles, des systèmes d’information (radios locales, théâtre,…).

La problèmatique de ces enquêtes n’était pas la décentralisation, proprement dite. Il s’agissait de mieux connaître les organisations sociales pour promouvoir la décentralisation, non comme un processus ex nihilo, mais comme un développement des dynamiques sociales existantes.

La mise en place de l’enquête, après la constitution de l’équipe, a nécessité un assez long travail de clarification collective sur cette problèmatique et de mise au point méthodologique. Comment choisir les cas à étudier pour aller dans ce sens ? Quel questionnement utiliser pour mettre en lumière les aspects significatifs de chaque expérience ? A qui s’adresser pour avoir une représentation correcte de la réalité ?

Chacun dans l’équipe se souvient de ces longues journées de discussion pendant lesquelles nous commencions, entre nous, à faire l’enquête : « Que veux-tu dire lorsque tu parles du rôle politique des chasseurs ? » « Quels facteurs ont permis la naissance de cette expérience ? » « Quels sont les acteurs de cette initiative ? » « Tout le monde est-il d’accord ? ». L’enquête a permis, sur chaque cas, de bien identifier les caractèristiques de l’organisation étudiée. Un seul regret : les contradictions, les conflits qui accompagnent ces actions ne sont pas toujours mis en lumière. Le parti-pris positif des enquêteurs à quelque peu occulté cet aspect des choses.

Une fois les enquêtes achevées, que fallait-il faire des matériaux ainsi accumulés ? Ce livre d’abord. Marie-Laure de Noray explique plus loin le passage « de l’enquête… au texte ». Mais ce support papier n’est pas suffisant pour toucher tous ceux qui sont concernés, à Bamako comme dans les villages. Cette enquête n’était pas une fin en soi, la recherche de la connaissance pour la connaissance, mais pour l’action. Il fallait donc restituer largement les résultats. C’est pourquoi une nouvelle convention avec l’Association Djoliba a mis en place les moyens pour diversifier les formes de restitution : livre, réunion de présentation, mais aussi réalisation d’émissions de radios locales ou rurales et montage d’un Koteba (pièce de théâtre populaire) par la troupe des Nyogolons.

Ce livre marque le passage à Bamako d’un chemin commencé à Santiago du Chili.

Je souhaite qu’il ne s’arrête pas là. Ne faut-il pas revenir à la question de départ : comment mieux articuler les rapports entre l’Etat et la société, comment réformer l’Etat, comment faire avancer la société ?

La décentralisation n’est en effet qu’une face des changements à opérer dans les rapports entre la société et l’Etat. Elle n’est pas une solution miracle et surtout elle ne prend sens que dans un processus plus global de changement. En même temps qu’un plus vaste espace d’initiative est reconnu à la société, les moyens réel d’exercice des nouveaux « droits » doivent être développés et l’Etat doit réaliser sa propre transformation. La décentralisation n’est pas « moins d’Etat »; il faut au contraire renforcer un Etat, recentré et rénové dans ses missions comme dans sa culture. L’idée de « subsidiarité active », née de la réflexion sur l’Etat dans de nombreuses situations, peut résumer une voie de ce réajustement entre l’Etat et la société : il ne suffit pas de « répartir » les compétences entre les différents niveaux de décision, il faut « articuler » ces niveaux, définir les méthodes de concertation et d’arbitrage des conflits.

Ces débats méritent d’être menés au delà des frontières du Mali. La plupart des pays africains ont en effet à faire face, en des termes souvent proches, au défi de la construction / reconstruction d’un Etat au service de la société. Organiser à Dakar ou Yaoundé, à Brazzaville ou Nairobi, une nouvelle rencontre continuerait la route tracée jusqu’à Bamako.

Jean Freyss, Fondation Charles-Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH), 1996

De l’enquête au texte

On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt…

Si nous avons choisi ce proverbe bambara comme titre à cet ouvrage, c’est bien sûr par référence à l’objet même des enquêtes, puisqu’il s’agissait d’observer diverses formes de regroupements sociaux au Mali. Mais ce proverbe illustre aussi fort bien l’état d’esprit de l’équipe tout au long du travail qu’elle a réalisé. Les enquêtes sur le terrain se sont effectuées en solo, mais le traitement des données recueillies, la réflexion, la recherche d’informations complémentaires et la mise en forme de ces matériaux sont le fruit d’un travail de groupe. Un esprit d’équipe et un souci permanent de comprendre l’autre, c’est ce qui a animé le groupe pendant les longs mois d’enquête, d’analyse et de rédaction.

Parallèlement au but de cette étude qui était d’apporter un éclairage sur différentes pratiques actuelles en matière de regroupement social au Mali, s’est dessiné un objectif pédagogique : proposer aux jeunes diplômés chargés de l’étude, une démarche d’observation et de restitution de réalités sociales, à partir d’études de cas. Il en résulte cet ensemble de textes comme un tableau en pointillé de ce qui peut se faire au Mali en matière de regroupement à l’aube de la décentralisation. Nous vous proposons d’aborder ces textes comme des reportages, empreints de la subjectivité inhérente à toute approche journalistique. N’y cherchez pas des résultats sociologiques chiffrés ou parfaitement démontrés. Vous seriez déçus ou frustrés. A travers ces différents cas, nous avons posé nos regards sur ce qui nous entoure et qui, parfois est si familier qu’il est difficile de s’y attarder. Après la phase d’enquête – laquelle a nécessité pour chaque cas plusieurs parcours sur le terrain – les enquêteurs se sont attelés à la tâche délicate qui consiste à exposer et expliciter des contextes qui leur sont tout à fait ordinaires. En effet, ayant tous choisi d’enquêter dans leur région d’origine, il leur a fallu prendre le recul nécessaire pour voir et percevoir ce que leur vie quotidienne a depuis longtemps banalisé, et anticiper sur les besoins d’informations d’un lecteur non averti. C’est là que les regards des autres membres de l’équipe ont revêtu toute leur importance. Certains cas ont soulevé des échanges animés, d’autres ont provoqué étonnement et curiosité (on peut attribuer un prix spécial à l’exposé des « Vilains », acteurs traditionnels de la protection de l’environnement au Pays dogon). Les connaissances des uns, les interrogations des autres sont venues enrichir le traitement des informations recueillies.

La présence d’un élément « toubab » - qui de plus est féminin – peut paraître insolite. Mon rôle clairement défini, a consisté à aider les enquêteurs à exploiter leurs données et à présenter ce qu’ils avaient vu et perçu sur le terrain d’une façon simple, précise et accessible à un large public du Sud comme du Nord. En fin de compte, il me semble que j’ai reçu plus que je n’ai pu donner. D’un côté, quelques recettes, conseils et encouragements, de l’autre une somme d’informations sur des initiatives trop peu connues et surtout une vision d’un Mali qui crée, qui bouge, qui avance, image réconfortante loin du pessimisme souvent au goût du jour. Avouons-le, les articles qui suivent sont résolument optimistes. Ce qui agacera sûrement les plus critiques de nos lecteurs. Ces textes reflètent « une » réalité, celle qui fait que l’homme ne marche pas à reculons. Ils vous présentent les points de vue des personnes interviewées, ces acteurs de mieux vivre qui croient en ce qu’ils font, mêlés à l’observation d’enquêteurs bienveillants. Nous intéressant avant tout à la cohésion sociale, c’est sous cet angle que nous avons apprécié la réussite de ces initiatives, telles qu’elles ont été perçues au moment où ont été effectuées les enquêtes.

Du point de vue méthodologique, le passage des enquêtes aux textes a suivi, dans la plupart des cas, les étapes suivantes :

Réunions d’équipe consacrées à une sensibilisation au type d’écriture à adopter, ainsi qu’aux techniques de rédaction.

Séances de travail de groupe autour de cas précis, destinées à enrichir les données présentées dans les « dossiers » (documents regroupant la matière brute des enquêtes, entretiens, compte rendus de réunions etc.). Grâce à l’intervention du groupe, l’enquêteur concerné est amené à détailler oralement certains points, à en éclaircir d’autres ; ensemble, on tente d’analyser les situations, on se pose des questions, on cherche des références. Puis on choisit les aspects qui paraissent les plus importants à présenter, et en fonction de cela, on bâtit la trame du texte. Quand les données s’avèrent insuffisantes, l’enquêteur s’engage à retourner puiser des informations complémentaires.

Rédaction de l’article. En fonction de ce qui s’est dit lors du travail de groupe et des éventuelles nouvelles données recueillies, la rédaction individuelle de l’article peut commencer. Il s’agit de présenter les organisations et les problèmatiques qui ont fait l’objet de l’enquête, en respectant les règles du jeu suivantes : l’article doit être accessible à un public non spécialisé, il ne doit pas dépasser un certain nombre de caractères, le style doit être vivant afin de rendre le texte agréable à lire, l’auteur est amené à émettre un avis de façon plus ou moins explicite. Pour des contraintes de forme, un même thème peut faire l’objet de plusieurs articles (les associations de chasseurs, par exemple, ont fait l’objet de trois articles recouvrant des aspects différents).

Cette méthode a permis de mettre au service de travaux individuels assidus, la dynamique d’un groupe motivé. Mais chaque enquêteur-rédacteur n’en reste pas moins responsable de ses propos.

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Marie-Laure de Noray

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