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L’analyse techno-éthique

Sylvain Lavelle et Fernand Doridot, Centre Ethique, Technique et Société (CETS)

03 / 2010

Le Centre Ethique, Technique et Société (CETS) de l’ICAM, école d’ingénieurs, est impliqué au titre de l’enseignement et de la recherche dans un travail d’analyse éthique portant notamment sur des cas vécus par des acteurs du monde de la technique.

L’éthique est par tradition, depuis Aristote, une branche de la philosophie, et couvre un domaine aujourd’hui très vaste comprenant, pour l’éthique appliquée, ou l’éthique professionnelle du moins, une variété de secteurs d’activité. Il existe ainsi une différence entre une éthique fondamentale d’un côté, qui se rapproche par bien des aspects de la philosophie morale, et une éthique appliquée de l’autre, qui s’intéresse quant à elle à des problèmes souvent plus concrets et spécifiques. Il existe dans le registre de l’éthique sectorielle ou professionnelle une éthique de la médecine, de la science, de la communication, de la finance, de l’environnement, ainsi qu’une éthique de l’ingénieur, désormais, qui représente une part importante de ce qu’il est convenu d’appeler l’éthique technologique (sur ce point, voir l’ouvrage de notre collègue Christelle Didier, Penser l’éthique des ingénieurs, PUF, 2009).

L’éthique de l’ingénieur s’est considérablement étendue ces dernières années, dans le sillage des travaux pionniers de philosophes, mais aussi de sociologues et de psychologues issus au départ du monde anglo-saxon. Il est désormais relativement fréquent que des écoles d’ingénieurs, emboîtant ainsi le pas aux écoles de médecine, délivrent un enseignement d’éthique qui prend place au sein d’un ensemble d’enseignements appartenant au champ des humanités ou des sciences humaines et sociales. La raison en est que les choix techniques, comme le suggère Richard Sclove, sont aussi des choix de société qui méritent d’être discutés et évalués afin de savoir s’ils satisfont certains critères d’ordre éthique, que ce soit en termes de bien ou de mal, de justice, d’égalité ou de liberté, d’inclusion ou d’exclusion, de conséquences positives ou négatives, etc.

Du point de vue de la méthode, il est en général admis que l’éthique est la réflexion sur les problèmes de morale et peut donner lieu à une formalisation des règles dans un code de déontologie qui est censé régir la conduite des professionnels d’un secteur d’activité. La morale en tant que système plus ou moins explicite d’obligations, de permissions et d’interdictions recoupe certains aspects du droit, mais elle s’en distingue par le fait que les sanctions de la morale sont sociales et non légales, comme le droit. Autrement dit, de façon tout à fait pragmatique, il se peut qu’un individu soit en règle avec le droit, en ce sens que sa conduite n’est pas en contradiction avec la loi. Cependant, cela n’implique pas pour autant qu’il soit en règle avec la morale, car sa conduite, bien que légale, ou licite, est en contradiction avec une règle morale usuelle, et en ce sens, n’est pas juste. Quoi qu’il en soit, l’éthique aujourd’hui doit penser l’articulation entre la morale et le droit, car l’efficacité de la morale exige une gamme de sanctions, qui ne peuvent être seulement des sanctions sociales, mais doivent être également des sanctions légales.

L’institution de la morale, selon le philosophe américain William K. Frankena (William K. Frankena, Ethics, 1973), comprend plusieurs facteurs :

1. Certaines formes de jugement dans lesquelles des objets particuliers sont dits posséder ou non une certaine qualité, obligation ou responsabilité morale

2. L’implication qu’il est adéquat et possible de donner des raisons de ces jugements

3. Des règles, principes, idéaux, et des vertus qui peuvent être exprimés dans des jugements plus généraux et qui forment l’arrière-plan auquel s’adossent les jugements particuliers et les raisons qui en sont donnés

4. Certaine manières de sentir caractéristiques, naturelles ou acquises, qui accompagnent ces jugements, règles et idéaux et aident à agir en accord avec eux

5. Certaines sanctions ou sources de motivations additionnelles qui sont aussi exprimées dans des jugements verbaux, en l’occurrence, tenir pour responsable, louer, blâmer

6. Un point de vue qui est adopté dans tout ce jugement, raisonnement et sentiment, et qui est en un sens différent de celui qui est adopté dans la prudence, l’art et les choses semblables.

Frankena ajoute que ‘la plupart des problèmes émergent dans des situations où il y a un ‘conflit de devoirs’, c’est-à-dire quand un principe moral nous tire dans un sens, et un autre nous tire dans un autre sens’. Il est convenu en éthique d’appeler ce genre de situation ‘dilemme’, surtout lorsqu’elle prend la forme d’un ‘cas de conscience’. Le propos de Frankena, dans sa généralité philosophique, est à bien des égards correct et pertinent, mais il peut paraître quelque peu réducteur. En effet, il arrive qu’un problème éthique ne provienne pas d’un conflit de devoirs, mais d’un conflit entre un devoir et une valeur, ou entre un devoir et un désir.

Il arrive également que l’éthique soit polarisée par le négatif de l’action et de la décision (atteintes, dommages, risques, malheurs, catastrophes etc.), alors qu’il convient de garder à l’esprit que l’éthique est également concernée par le positif. Le philosophe spécialiste d’éthique ne peut de ce point de vue afficher une tournure d’esprit comparable à celle de ces journalistes un peu cyniques en mal d’événements. Par formation, ou par déformation professionnelle, ils tendent à développer un ‘tropisme sensationnel’ qui a parfois quelque chose d’un peu étrange, pour ne pas dire pervers. Pour ces derniers, un mariage n’est pas en soi un événement ; en revanche, un mariage au cours duquel le couple de mariés se tue en voiture au détour d’un virage est un événement. Pour le dire en un mot, l’éthique n’est pas concernée uniquement par le mal, mais aussi par le bien, même s’il est naturel en un sens que le problème du mal occupe une place privilégiée, étant entendu que c’est en général ce dont les êtres humains essaient de se prémunir.

L’approche développée par le CETS, en terme de méthode, relève de la techno-éthique, c’est-à-dire d’une branche de l’éthique qui développe une réflexion sur les enjeux et les limites morales de la technique. L’analyse techno-éthique, comme son nom l’indique, suggère une articulation entre l’analyse éthique et l’analyse technique. Ce choix de méthode implique pour l’analyste de rentrer dans la ‘technicité’ des problèmes rencontrés par les acteurs, de façon à construire avec le maximum de pertinence possible ‘l’éthicité’ de ces problèmes. En outre, il est question dans l’analyse techno-éthique non pas seulement d’une analyse relevant de l’éthique descriptive, mais d’une analyse d’éthique prescriptive critique. En d’autres termes, l’analyste ne se contente pas de décrire de façon factuelle ce que sont les principes, les valeurs ou les normes morales d’un acteur technique (‘ce qui est’). Il développe un questionnement sur la validité normative de ces principes, valeurs ou normes morales (‘ce qui doit être’), en dialogue avec les acteurs, et sans jamais tomber dans l’attitude du philosophe donneur de leçons, qui est sans doute en l’espèce la pire que l’on puisse imaginer. L’analyse techno-éthique concerne les aspects aussi divers que les principes, les règles, les idéaux, les habitudes, les valeurs et les normes morales présentes (ou absentes…) dans les divers domaines de spécialité techniques. Il s’agit plus précisément des problèmes et dilemmes que rencontrent les acteurs de ces domaines, au premier rang desquels figurent les ingénieurs appelés à coordonner des activités allant de la conception à la production, et incluant des aspects d’organisation, de décision et de communication.

Les cas de techno-éthique présentés ici relèvent pour une large part de l’éthique appliquée, qui se confond pour partie avec l’éthique professionnelle. Cependant, le choix d’une approche d’éthique appliquée ne doit pas masquer le rapport avec une éthique plus générale, au-delà des frontières des divers secteurs d’activité. Car, par delà la diversité des secteurs d’activité, des individus doivent composer avec les tendances générales d’un système contemporain, qui consiste en une configuration historique singulière. Pour le dire en deux mots, l’ingénieur, mais aussi le médecin, le journaliste, le juge, le policier sont confrontés à un type de problèmes parfois assez voisins, qui tiennent à la tendance générale du système contemporain. La configuration historique contemporaine a bien été caractérisée par Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans leur ouvrage Le nouvel esprit du capitalisme, ainsi que par Ulrich Beck dans La société du risque, ou encore par Richard Sennett dans Le travail sans qualités ou La culture du nouveau capitalisme. Il convient donc de combiner dans l’analyse techno-éthique plusieurs niveaux d’examen afin de pouvoir situer le choix et la décision, ainsi que la question des marges de manœuvre, dans un contexte d’échelles différenciées :

(1) L’échelle micro : la localité, l’individu, le groupe, l’entreprise, l’organisation.

(2) L’échelle meso : la nation, la profession, la société, le réseau.

(3) L’échelle macro : la globalité, le système, le monde, la planète.

L’analyse techno-éthique a ceci de particulier qu’elle suppose d’introduire un questionnement relevant de l’éthique au sein des activités multiples de la technique, allant de la conception à la production, voire à l’utilisation d’objets, de procédés, et plus généralement, d’artifices techniques. Ces activités techniques, menées, le plus souvent, par des cadres ingénieurs prennent place au sein d’organisations de travail parfois très structurées, qui sont le plus souvent soumises à de fortes contraintes de productivité et de concurrence. Elles représentent un contexte d’action au sein desquelles se pose la question des marges de manœuvre des acteurs techniques, dans leurs rapports à d’autres acteurs de ces organisations, ou extérieurs à ces organisations.

Les cas de techno-éthique qui suivent sont pour leur nette majorité des cas vécus par des acteurs de l’industrie ; une minorité de ces cas seulement concerne des artifices, procédés, ou dispositifs techniques, tels que les puces RFID, par exemple. Ces derniers nous ont paru relever de la techno-éthique, bien qu’ils ne se rapportent pas directement à une expérience vécue par nos étudiants. Dans le cadre d’un enseignement en éthique appliquée, qui fait suite à un enseignement d’éthique fondamentale, des étudiants de formation initiale et de formation continue (certains ayant déjà une longue expérience professionnelle) sont invités à réfléchir sur des problèmes et dilemmes éthiques qu’ils ont rencontrés dans leurs stages et activités en tant que techniciens ou ingénieurs. Il peut s’agir, par exemple, de questions liées au processus technique lui-même, allant de la conception à la production ou l’utilisation d’artifices, de procédés ou d’objets techniques. Il peut s’agir également de questions liées à l’organisation du travail, à l’évaluation des personnes, à la distribution du pouvoir et de la richesse, etc. L’ensemble de ces questions sont abordées lors de séminaires en petits groupes au cours desquels les étudiants exposent leurs propres expériences et font part des questions qu’elles leur inspirent. L’enseignant-chercheur accompagne l’étudiant dans son effort de formulation et attire son attention sur une certaine manière de poser la question qui relève de l’approche éthique.

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