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Conserver l’eau avant de planter : expérience du village de Suckhomajri

Participation des habitants dans la gestion de l’eau et la cogestion de la forêt pour permettre le développement local de leur village

Richard MAHAPATRA

10 / 2005

Jethu Ram a les traits tirés. Bien qu’il soit âgé de 87 ans, il n’est cependant pas un homme du passé. Il a même été toujours en avance sur son temps. Il y a vingt-cinq ans, lorsque le village de Sukhomajri, situé dans le district de Punchkula, Etat de l’Haryana, n’avait plus d’eau ni d’arbres, il s’est lié d’amitié avec un certain Monsieur Mishra qui était à la fois fonctionnaire et écologiste convaincu. Il s’est alors impliqué pour remettre en état et conserver l’environnement local. Grâce à la participation populaire et à la cogestion de l’espace forestier, Sukhomajri est devenu un véritable exemple de développement autocentré. Sur son visage ridé, Jethu Ram conserve un air de satisfaction et de fierté.

Les quelque 1 500 habitants de Sukhomajri (essentiellement des Gujjars) sont depuis longtemps convaincus que la mantra de ces deux hommes était pleine de vérité. A la fin des années 1970 arriva donc P. R. Mishra qui tout d’abord rencontra hostilité et méfiance, avant qu’il ne parvienne à convaincre les gens du village qu’on pouvait guérir les blessures de leur terre et tirer un meilleur parti des superficies arborées. Il finit par le convaincre de participer à son plan de développement durable (Chakriya Vikas Pranali). Au bout de deux décennies, Sukhomajri parvenait à assurer son autosuffisance. Il y avait maintenant assez de foin parce que les villageois s’étaient disciplinés et avaient empêché le bétail de brouter n’importe où et n’importe comment. Ils pouvaient même vendre leur surplus de bhabber (herbe fibreuse) aux fabriques de papier. Quatre barrages en terre avaient été construits pour retenir les pluies de mousson : l’eau ne manquait pas. Sukhomajri était un rare exemple de réussite, tant en matière de protection de l’environnement que de développement social.

Et voici qu’au bout de vingt-cinq ans, le vert de l’espoir et de l’aisance se ternit et prend la couleur sombre de la morosité. Tandis que Sukhomajri traçait son propre chemin vers la prospérité, l’administration qui avait été jusque là plutôt indifférente et indolante, décida d’entrer en action. En 1995, la Direction des forêts divise brutalement les 400 hectares de collines entre Sukhomajri et le village voisin de Dhamala. Les gens de Sukhomajri n’avaient plus le droit de prélever du fourrage dans le secteur attibué à Dhamala. Cette mesure a miné le programme de gestion des ressources naturelles et créé des tensions sociales. La population de Dhamala est constituée de Jats qui sont une caste supérieure. Ils sont parvenus à convaincre les fonctionnaires de la Direction des forêts de procéder à la participation de la zone forestière. Ils faisaient ainsi main basse sur près de 80 pour cent de la bhabber. Ayant obtenu la part du lion, ils pouvaient ainsi contenir les Gujjars qui par leur travail avaient seuls contribué à augmenter à la fois la quantité et la qualité de cette herbe. Avant l’intervention des fonctionnaires, Sukhomajri se transformait doucement, paisiblement. Les deux villages se partageaient les ressources de la forêt. Une fois la démarcation mise en place, l’autodiscipline dont avait fait preuve les villageois s’est lézardée. Les deux villages n’étaient plus des partenaires mais des concurrents. Auparavant ils partageaient les pâturages et les autres ressources de la forêt. Ce sont les gens de Sukhomajri qui depuis le début avaient protégé la forêt, mais les bénéfices de la vente de bhabber étaient partagés en deux parts égales. La division de la forêt menaçait cet arrangement.

Malgré l’intervention malencontreuse de l’administration, on peut dire que cette expérience a été un succès. Elle démontre qu’à travers une action communautaire, un peu d’autodiscipline et d’engagement, on peut complètement transformer l’économie d’une bourgade. Il n’y a qu’un saut à faire pour passer de l’autodestruction à la remise en état de l’environnement, à condition que la population soit véritablement impliquée dans les projets et qu’elle contrôle les ressources naturelles. En 1976, il restait à Sukhomajri en moyenne 13 arbres à l’hectare dans « la forêt ». En 1992, on en comptait 1 272. Et la terre des collines n’était plus charriée par les pluies jusque dans le lac de la grande ville de Chandigarh qui servait de réservoir. Comme les gens du village pouvaient jouir des produits de leur territoire, ils se sentaient parties prenantes et avaient tout intérêt à bien s’occuper de l’environnement.

L’expérience de Sukhomajri a appris aux écologistes et aux grands pontifes du développement rural que pour réhabiliter l’environnement naturel, il faut commencer par conserver l’eau et non pas planter des arbres. Une fois qu’on a mis en place un petit système de collecte de l’eau et que cette eau est répartie équitablement entre les habitants, ceux-ci comprennent vite qu’ils ont intérêt à protéger le bassin versant en ne laissant pas les animaux paître n’importe où et en plantant des arbres et des plantes herbacées. Lorsque les gens du pays se mettent à gérer eux-mêmes leur écosystème, le reste suit automatiquement et la survie économique est assurée.

Mots-clés

dégradation de l’environnement, développement autonome, reforestation, action communautaire, bureaucratie, conflit social, développement local, développement rural, protection de l’environnement, cogestion, forêt


, Inde

dossier

Environnement et pauvreté

Source

Texte traduit en français par Gildas Le Bihan et publié dans Down To Earth/digest français 1998.

Texte d’origine en anglais publié dans la revue Down To Earth : MAHAPATRA Richard, Sukhomajri at the crossroads. Down To Earth vol. 7 n°14, Center for Science and Environment, 15 décembre 1998 (INDE), p. 30

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