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Comment déstabiliser un projet communautaire qui marche

Les technocrates de la Direction des forêts n’ont pas la moindre idée des principes de participation populaire et de cogestion des ressources naturelles

Richard MAHAPATRA

10 / 2005

Avant la création dans l’Haryana de l’Association gestionnaire des collines (Hill Resource management Society) où chaque famille est représentée, la Direction des forêts donnait directement et à vil prix la concession de l’exploitation de la bhabber qui poussait en zone forestière à des entrepreneurs chargés d’approvisionner les usines de pâte à papier. Ces entrepreneurs en cédaient une partie aux villageois, en prenant leur bénéfice. Le prix de la concession était toujours basé sur la moyenne des trois dernières années. Dans les années 1980, cela variait à Sukhomajri entre 15 000 et 20 000 roupies.

Une fois l’association mise en place, la Direction des forêts a accepté de louer la zone forestière (avec son herbe) aux villageois qui la sous-louaient. Ils tiraient de cette opération un honnête profit car ils s’étaient engagés à protéger les pâturages en ne coupant l’herbe et en ne laissant paître leurs bêtes qu’à bon escient. En quatre ans, la production d’herbe a augmenté de 200 pour cent. Depuis 1993, cela a représenté entre les deux villages plus de 100 000 roupies. En 1994, on a même atteint 200 000 Rs. Chaque année, le prix du fermage augmentait de 7,5 pour cent pour tenir compte de l’inflation. C’est ici que la Direction des forêts n’a pas joué franc-jeu et s’est mise à taxer les gens sans rime ni raison.

Selon les nouveaux arrangements qui ont été adoptés en 1997-1998, une fois que les villageois ont eu leur part de bhabber, les bénéfices nets doivent être partagés entre l’association locale et le gouvernement. Du montant de la vente, on soustrait le fermage, la taxe sur les revenus (15,3 %), la TVA (8,8 %). Le gouvernement perçoit 25 % du bénéfice net et le reste (75 %) est réparti entre l’association et la Direction des forêts. Le dixième des 75% va au Kalyan Kosh (Fonds social rural) et est déposé sur un compte général pour l’ensemble de l’Haryana. Celui-ci doit permettre de financer des projets de développement locaux.

Mais selon des responsables de la Direction des forêts, ce compte n’a pas encore été débité parce que les modalités pour ce faire n’ont pas encore été arrêtées. Le tiers est versé sur un compte « réinvestissement » géré conjointement par le bureau de district de la Direction des forêts et le président de l’association locale. Cet argent est entièrement destiné à des opérations de mise en valeur de la forêt. Le solde revient à l’association locale. Cet argent est entièrement destiné à des opérations de mise en valeur de la forêt. Le solde revient à l’association. Après ces calculs compliqués, on s’aperçoit que les gens ne profitent que d’environ 45 pour cent de leurs gains. Ainsi, si le bénéfice net était par exemple de 120 Rs, le gouvernement s’approprierait d’emblée 30 Rs. Il reste donc 90 Rs dont 9 vont au Kalyan Kosh et 30 au compte « réinvestissements ». Il ne reste que 51 Rs pour l’association. Les taux appliqués par la Direction des forêts ne s’inspirent d’aucune règle connue et semblent être le fait du hasard.

Pour ce qui est des produits du reboisement, par exemple le khair (Accacia catechu), dont la valeur peut aller jusqu’à 10 millions de Rs chaque année en exploitation normale, le gouvernement prend 75 % et les villageois 25 % seulement. Et cette répartition se fait sur la base des bénéfices nets. Autrement dit, la Direction des forêts va d’abord déduire les frais d’abattage. Jusqu’à présent, elle n’a pas voulu préciser sa façon d’évaluer les coupes ni le volume des ventes. Il est clair que cette administration essaie de soutirer un maximum d’argent aux villageois et se conduit comme un propriétaire particulièrement rapace.

Pangi Ram, président de l’association de Sukhomajri, pense que si le gouvernement s’intéresse tout d’un coup à ce village qui a été si longtemps ignoré, c’est parce qu’une usine de pâte à papier s’est installée dans la région et que le prix de la bhabber est monté en flèche parce que ce secteur industriel a besoin de grandes quantités. Pour assurer ses approvisionnements, chaque entreprise offrait un meilleur prix que ses concurrents. En 1994-95, Ballarpur Paper Mills à Pinjore proposait 1 050 Rs la tonne. Panwi Paper Mill, à Baddi dans l’Himachal Pradesh, allait jusqu’à 2 800 Rs. Un concessionnaire qui payait un droit d’entrée de 50 000 Rs pour exploiter la bhabber du secteur de Dhamala était prêt à payer 150 000 Rs pour l’année suivante. Avec une telle montée des prix, Sukhomajri aurait pu gagner gros.

Mais la Direction des forêts voyait les choses autrement. Il s’agissait désormais pour elle de prendre par des moyens détournés le contrôle des zones forestières afin de récupérer la plus grande partie de ce nouveau pactole. On avertit officiellement l’association gestionnaire des collines, qui en même temps que de s’occuper de l’environnement, offrait à la population un cadre pour débattre de ses problèmes, que toutes ses affaires, y compris la tenue d’élections, seraient désormais suivies par la Direction des forêts et le Tata Energy Research Institute (TERI) qui coordonnait déjà le projet de cogestion des forêts dans l’Haryana.

L’administration des forêts refusa pendant six mois de reconnaître l’élection de Pandi Ram comme président de l’association locale sous prétexte qu’on n’avait pas obtenu « l’autorisation préalable ». Il est attristant de constater le rôle de trublion joué par le TERI. En 1994, cette organisation avait publié un rapport sur la pratique locale qui consiste à effectuer une coupe hâtive (mungri) de bhabber. Selon TERI, cela réduisait les rendements de manière considérable. « Une seule coupe réalisée en juillet entraîne une perte de 45 % dans la coupe de novembre. Il faudrait pendant la période active de croissance (juillet-août) interdire la récolte de cette herbe, y compris à usage de fourrage. »

Ce rapport a été avalisé par la Direction des forêts, et en 1994 le gouvernement interdisait cette pratique. Ce sont les gens de Sukhomajri qui ont été les plus touchés. Cette première coupe est pour eux importante car ils n’ont que des petites exploitations, et pendant la saison sèche il n’y a plus de fourrage dans les champs. Juste avant la mousson, ils ont donc un besoin impératif de cette mungri. « Il y a des siècles qu’on fait comme ça. On ne peut pas faire autrement », remarque Pappu Ram de Sukhomajri. Comme les gens de Sukhomajri ne respectent pas l’interdiction, ceux de Dhamala sont furieux, prétendant qu’ils perdent gros parce que la pratique de leurs voisins fait chuter les rendements de bhabber. Voici ce que dit l’agent de district de la Direction des forêts : « Pourquoi est-ce qu’il n’y a que Sukhomajri à refuser d’obéir ? Est-ce que les gens de là-bas ne peuvent pas acheter du fourrage pendant un mois ?  »

Il faut savoir que ces deux villages sont différents, ce qui est une cause essentielle de discorde. Sukhomajri est habité par des Gujjars (basse caste) tandis qu’à Dhamala ce sont des Jats, de caste plus élevée et qui ont donc plus d’influence. Ensuite, à Sukhomajri les gens sont essentiellement bergers, éleveurs de bétail. A Dhamala, les gens sont propriétaires de leurs terres. Les quelques éleveurs Gujjars qui habitent à Dhamala sont pour la plupart sans terre et n’ont donc pas leur mot à dire dans les affaires du village. A cause de leurs troupeaux, il incombait aux gens de Sukhomajri de protéger la forêt. Troisièmement, à cause de ces mêmes troupeaux, les gens de Sukhomajri ont intérêt à utiliser la bhaber comme fourrage, tandis que ceux de Dhamala préfèrent la vendre aux fabriques de papier. Tout cela a évidemment créé des tensions, attisées encore par des éléments extérieurs.

Les fonctionnaires de la Direction des forêts acceptent les conclusions du rapport TERI. S. K. Dhar qui, en sa qualité de conservateur en chef des forêts, l’a entériné officiellement, déclare : « J’ai moi-même analysé les effets des coupes hâtives sur la production finale de bhabber. Celle-ci chute de 60 % : ce sont là des faits scientifiques, et les gens doivent l’accepter. » La plupart des scientifiques et universitaires ne sont pourtant pas du même avis. R. C. Bansal, qui travaille à l’Institut central de recherche et de formation pour la protection des sols et de l’eau (CSWRTI) de Chandigarh, et qui est en contact avec Sukhomajri depuis 1975, nous dit : « Cette pratique n’a pas d’incidence sur les rendements. Des expériences portant sur quelques mètres carrés ne peuvent être significatives. Mes propres observations montrent qu’on a énormément exagéré le danger. » Et il fait remarquer que, puisque la bhabber pousse vite pendant les pluies, une coupe précoce ne porte guère à conséquence. « Cette pratique est traditionnelle et nécessaire. Le rapport TERI n’aurait pas dû être entériné par l’administration. Cela a exacerbé les dissensions entre les deux villages. » Les agents du bureau de l’administration des forêts à Pinjore ont refusé de s’exprimer à ce sujet, disant seulement qu’an niveau de l’Etat de l’Haryana leur hiérarchie avait accepté les conclusions du rapport et interdit en conséquence les coupes de mungi.

Maintenant que l’environnement de Sukhomajri a été réhabilité et que cela représente une richesse, tout le monde cherche à piller les villageois : l’administration, les voisins. Mais voici que le prix de la bhabber, l’objet de tous les conflits, a chuté depuis 1997. Le Ballarpur Paper Mill qui prenait 80 % de la production du village a décidé de faire de la pâte à papier à partir du bois, laissant tomber les gens qui avaient pourtant beaucoup fait pour leur fournir de la matière première. Dhamala regarde aussi avec envie tout ce bois qui a repoussé chez son voisin.

En juillet 1995, les gens de Sukhomajri ont été informés que l’association de Dhamala, qui partageait depuis toujours les produits de la forêt avec eux, avait donné plus de la moitié de la superficie de bhabber à un concessionnaire pour la somme de 150 000 Rs. Elle prétendait que, compte tenu des nouveaux arrangements, tel était leur droit. La section de la zone forestière qui avait été attribuée conjointement aux deux villages en 1983 pour récolter la bhabber porte le numéro C4. Elle fait partie de la réserve domaniale de l’Haryana.

Il était évident qu’on allait vers des conflits si on coupait cette section en deux. Il est également évident que les gens de Sukhomajri ont plus de droits à faire valoir car c’est grâce à leurs efforts que la forêt s’est refaite. Le secteur forestier attribué à Dhamala est plus herbu et ses habitants allaient donc profiter d’un travail pénible qu’ils n’avaient pas eux-même effectué. Ils réclamaient depuis longtemps une division de cette parcelle C4. A la Direction des forêts, on a tout simplement tracé une ligne de démarcation sur la carte, et les querelles ont immédiatement commencé. Les gens de Sukhomajri s’estimaient gravement floués car la plus grande partie de la bhabber pousse du côté de Dhamala. Certains traversent sans le savoir la ligne de démarcation, ce qui provoque des bagarres.

Les gens de Sukhomajri ont proposé une solution : que chaque village profite des ressources forestières pendant un an à tour de rôle. Libre à lui d’en faire l’usage qu’il voudra : fourrage ou vente aux papetries. Ainsi on ne verrait plus les uns faire des incursions chez les autres. Cette sage recommandation a été catégoriquement rejetée. A vrai dire, cela n’a aucun sens pour les technocrates de la Direction des forêts, qui se conduisent invariablement comme des cowboys et n’ont pas la moindre idée des principes de participation populaire et de cogestion des ressources naturelles. Des gens ont peiné pour reconstruire leur environnement et essayer d’améliorer leur sort. Maintenant les bureaucrates arrivent comme des prédateurs et ne veulent même pas laisser les gens de Sukhomajri et de Dhamala s’arranger entre eux. Non, il faut qu’ils donnent de grands coups de boutoirs, en seigneurs et maîtres. Ce faisant ils saccagent le plus bel exemple de reforestation mené par une population locale qu’on ait jamais vu en Inde.

Mots-clés

reforestation, bureaucratie, conflit social, caste, participation des habitants, gestion des ressources naturelles, exploitation forestière


, Inde

dossier

Environnement et pauvreté

Source

Texte traduit en français par Gildas Le Bihan et publié dans la revue Down To Earth/digest français de 1998

Texte d’origine en anglais publié dans la revue Down To Earth : MAHAPATRA Richard, Sukhomjri at the crossroads. Down To Earth vol. 7 n°14, Center for Science and Environment, 15 décembre 1998 (INDE), p.31-35

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