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L’occupation des bâtiments vétustes par les indiens dans la Ville de Mexico : un processus discret mais permanent

Victor DELGADILLO

1999

Le contexte

Dans la ville de Mexico, réceptacle perpétuel d’immigration des paysans les plus pauvres, vivent des milliers d’Indiens issus des 56 ethnies qu’on trouve dans le pays.

Les Indiens ont occupé de manière discrète mais permanente différents bâtiments du centre ville, car cette zone présente les avantages d’un marché potentiel pour la vente de leur artisanat et leurs offres de services, sans avoir le besoin de payer le prix du transport tout en permettant un hébergement bon marché, malgré des conditions de confort très dégradées.

Les Indiens abandonnent leurs villages à cause du manque d’emplois et de ressources, mais les conditions dans lesquelles ils vivent en ville sont les mêmes. Ils s’agglutinent dans des petites chambres de vecindad (1) délabrées sans lumière et sans services, ils dorment sur le sol, n’ont pas d’emploi fixe, ils ont une alimentation déficiente et un futur incertain.

Les Indiens se sont organisés par groupes ethniques pour faire face aux difficiles conditions de vie de la ville et pour obtenir un abri sûr.

Description du processus

L’occupation des vecindades

La stratégie des groupes ethniques consiste à occuper peu à peu les immeubles qui ne sont pas menacés d’expulsions. Habituellement, ce sont des bâtiments qui présentent des risques d’éboulement ou qui sont franchement en ruines, et dont les propriétaires restent inconnus ou appartiennent au secteur public.

Dans trois cas, les immeubles occupés appartiennent au secteur public : l’un est fédéral (Rue Lopez Nº23, communauté Triqui) et les deux autres appartiennent à la Ville de Mexico (Rue Cuba Nº53, communauté Mazahua et Av. Chapultepec Nº380, col Roma Sur, communauté Otomi). Les occupants de ces trois bâtiments ne paient pas de loyer, mais ils payent par contre le service d’eau potable, afin de démontrer qu’ils sont responsables de l’occupation. Dans le dernier cas, un avis d’expulsion a été lancé par l’Arrondissement Cuauhtémoc.

Dans cinq autres cas, ce sont des immeubles de propriété privée qui sont occupés : à Mesones Nº 138, la communauté Mazahua paie un loyer ; une partie de l’immeuble fut occupée en 1986 lorsque les locataires abandonnèrent l’immeuble après le tremblement de terre. Dans les quatre autres cas, les propriétaires des immeubles sont inconnus, il y a des risques d’éboulements, les immeubles sont en ruines et les occupants ne paient pas de loyer : quartiers Jardin Balbuena et La Ciudadela (communauté Triqui) ; Pensador Mexicano Nº11 (communauté Mazahua) et Quartier Roma Norte (communauté Otomi).

Population concernée

Les Indiens font partie des populations les plus pauvres de la ville et leurs revenus atteignent à peine le salaire minimum. Ils travaillent dans le secteur informel comme la production et la vente d’artisanat et de textiles dans les rues de la ville. Des centaines d’adultes et d’enfants déambulent dans les rues et dans le métro en jouant de la musique. D’autres familles demandent l’aumône.

La population est majoritairement composée d’enfants et de jeunes. La majorité d’entre eux est bilingue, mais le taux d’analphabétisme est élevé dans les deux langues.

Les communautés indiennes sont très unies et solidaires et ont commencé à créer une épargne communautaire.

Description des cas visités

Dans tous les cas les logements sont utilisés pour la production d’artisanat et de textiles.

1. Cuba Nº 53, communauté Mazahua. Plus de 200 personnes regroupées en 36 familles vivent dans un immeuble inscrit sur l’inventaire des Monuments Historiques. Il y a 16 chambres, dont 4 sont construites sur la terrasse. L’état physique de l’immeuble est moyen.

2. Mesones Nº 138, communauté Mazahua. Vivent plus de 400 personnes dans environ une soixantaine de chambres. L’immeuble se compose d’un bloc d’appartements de sept niveaux qui donne sur la rue, en bon état et où vivent d’autres populations et de deux grands patios autour desquels s’articulent sur trois niveaux les chambres des mazahuas. Les chambres sont en mauvais état.

3. López Nº 23, communauté Triqui. L’immeuble est inscrit sur l’inventaire des Monuments Historiques. Vivent là plus de 80 familles (chaque famille comprend entre 8 et 10 personnes). Le bâtiment est de grandes dimensions (plus de 900 m2), il fut le siège de la Confédération Nationale Paysanne et de l’Institut National Indigéniste. Plusieurs annexes sont utilisées en bureaux pour l’organisation. Les grandes chambres sont utilisées pour la production de textiles et vêtements. Les logements sont des constructions en bois de 9 à 12 m2 qui occupent les couloirs de circulation et surtout la terrasse. Pour plus de 80 familles il y a seulement 3 sanitaires. L’état de l’immeuble est moyen.

4. Pensador Mexicano Nº 11, communauté Mazahua : 120 personnes vivent dans une vecindad très dégradée.

5. Av. Chapultepec Nº 380, Colonia Roma Sur, communauté Otomi : 22 familles occupent un immeuble.

6. Guanajuato Nº 129, Colonia Roma Norte, communauté Otomi : 220 personnes (35 familles) occupent un terrain en friche. Les logements de 20 m2 sont construits en bois et feuilles de carton goudronné, abritent en moyenne 7 personnes. La communauté est originaire de Mesquititlán, Etat de Queretaro. Le samedi 4 avril 1998, un incendie a détruit la totalité des logements précaires et les affaires des habitants.

Demandes des groupes

Les groupes indiens qui habitent la ville de Mexico se sont organisés à partir de leurs ethnies respectives : communauté mazahua, triqui, otomi, purépecha, etc. pour faire face ensemble aux problèmes qu’ils rencontrent. Ces organisations maintiennent des liens très forts avec leurs communautés d’origine, elles envoient de l’argent destiné aux affaires de leur village et reçoivent de nouveaux migrants dans la ville.

Ils demandent que les instances du gouvernement fédéral et local prennent en charge leur situation précaire en leur octroyant la régularisation des lots qu’ils occupent. Le groupe mazahua, par exemple, souhaite acquérir les immeubles qu’il occupe au moyen de son incorporation au programme FICAPRO (Fideicomiso Vivienda Casa Propia). De leur côté, les Indiens triquis ont une idée claire de ce qu’ils veulent faire avec l’immeuble de Lopez Nº23 : ils veulent le réhabiliter afin de créer le Centre de Développement de la Culture Triqui.

Stratégies

La patience semble être la principale stratégie des groupes indiens pour rester dans le centre de la ville. Cette patience permet de supporter des conditions de vie infrahumaines, permet d’affronter la menace d’expulsion qui pend sur la communauté Otomi et aussi de gérer l’acquisition des lots occupés.

Malgré la situation irrégulière et illégale dans laquelle vivent les Indiens, ils n’ont pas fait l’objet de pressions pour vider les lieux, sauf dans un cas.

Plusieurs conditions jouent en effet en leur faveur :

a) La plupart d’entre eux occupent des immeubles à hauts risques d’éboulement dans des zones populaires du centre, et ni les propriétaires (s’ils existent), ni les autorités locales ne semblent vouloir investir et réhabiliter les immeubles.

b) À partir du soulèvement zapatiste de janvier 1994, le thème des Indiens a été au coeur des moyens de diffusion et des discussions publiques, aussi aucune autorité n’est disposée à supporter le prix politique de l’expulsion «des plus pauvres parmi les plus pauvres ».

3) Le nouveau gouvernement démocratique de la ville, qui affiche l’intention de pratiquer la justice sociale, offre une perspective engageante pour les groupes indiens, qui espèrent ainsi que leur attitude silencieuse et patiente pour rester dans le centre puisse déboucher sur des propositions pour régulariser et améliorer leur situation.

Alternatives

Malgré les négociations menées par la communauté mazahua devant les autorités locales (Delegación Cuauhtémoc) et la Ville pour la désincorporation des immeubles du patrimoine public, les résultats ont été négatifs.

Les Indiens de la ville, à cause de leurs faibles revenus, n’ont pas droit aux programmes publics de financement du logement (Ficapro, Fividesu et FONHAPO). Il n’existe pas de programmes gouvernementaux qui puissent répondre aux demandes de cette population.

Réussites

Grâce à la gestion de la communauté Mazahua, cinq familles qui habitent le Nº53 Cuba ont été les bénéficiaires d’un programme de relogement dans un autre immeuble, mais cela n’a pas amélioré leurs conditions de vie car pour 5 familles relogées, 10 autres sont arrivées.

Les acteurs engagés dans le processus

Jusqu’à maintenant, les seuls acteurs impliqués dans le processus ont été les Indiens eux-même. Certaines organisations indiennes ont des membres métis, habitants de la ville, qui se sont solidarisés avec eux pour la recherche de solutions dans ce domaine particulier du logement.

Certaines ONG se sont rapprochées des groupes indiens sur leur demande (Casa y Ciudad, FOSOVI), cependant leurs faibles ressources économiques et la difficulté de trouver des ressources gouvernementales pour cette population rend encore plus complexe le processus de régularisation et d’amélioration des immeubles qu’ils occupent.

Réactions des différents secteurs

Si la stratégie des Indiens est la patience, les acteurs gouvernementaux adoptent celle du silence. Il n’existe pas de programmes pour cette population et on ne connaît pas les réactions des autorités antérieures et actuelles de la Ville, à l’exception des déclarations très générales du nouveau gouvernement démocratique concernant le logement populaire dans le Centre Historique.

Les réactions de la presse face au problème des Indiens dans la Ville de Mexico sont très rares mais positives. À la suite du soulèvement zapatiste de janvier 1994, certains journaux ont mis en évidence les conditions infrahumaines dans lesquelles vivent «les oubliés de toujours » dans la Ville et le manque d’attention de la part des autorités locales.

Réactions des voisins

À Mesones Nº138, les voisins immédiats rejettent les Indiens mazahuas et demandent leur expulsion, sur la base d’une série de préjugés : cette population détruit l’immeuble, elle s’entasse jusqu’à trois familles dans une chambre et ce sont des gens sales (sans prendre en compte la manque de sanitaires et d’eau, alors que cette situation prédominait avant l’arrivée des mazahuas).

Ce dernier cas est le seul dont on ait connaisance d’une cohabitation forcée entre Indiens et la population urbaine. Il faut préciser que les autres immeubles sont occupés uniquement par des Indiens et par des commerces au rez de chaussée, ce qui ne crée pas de tensions avec d’autres habitants. Cependant, on ne perçoit pas une discrimination de la part des commerçants métis envers les Indiens, on ne sait pas non plus s’il existe entre eux une relation d’exploitation.

(1) Habitations populaires du centre de Mexico organisées autour d’un patio central et pouvant avoir deux ou trois niveaux. (N. de. E).

Mots-clés

logement insalubre, immigré, conditions de vie, mobilisation des habitants


, Mexique, Mexico

dossier

Vivre dans les centres historiques : expériences et luttes des habitants pour rester dans les centres historiques

Commentaire

Les huit immeubles occupés par des Indiens sont seulement un échantillon des difficiles conditions de vie que subissent ceux qui — comme les Indiens — émigrent à la ville pour trouver de meilleures conditions de vie.

Il n’y a pas de statistiques sur la population indienne de la Ville de Mexico. Les estimations, selon les sources varient entre 500.000 et 2 millions. Ce qui est présenté ici est seulement un bout de l’iceberg.

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