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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

La participation et l’engagement de la jeunesse

Federico M. ROSSI

02 / 2005

L’entrée dans l’engagement politique : causes individuelles et sociétales

Comme nous avons pu le constater dans les documents qui composent ce rapport de recherche, et selon un niveau d’analyse individuel, les jeunes s’engagent politiquement plus fréquemment pour des causes concrètes qui sont en rapport avec leur parcours biographique, et dans lesquelles les deux dimensions se rencontrent. Cela se traduit par quatre modèles d’engagement différents (empiriquement susceptibles de s’articuler) :

1. Par la réalisation personnelle à travers l’assistance aux autres (Beck, 1999 : p. 14 ; généralement ce groupe sera lié au bénévolat) ;

2. Par une problématique personnelle ;

3. Par intérêt professionnel ;

4. Par le désir d’incarner les idéaux et les principes qu’ils soutiennent.

Cependant, dans la mesure où la condition de jeunes n’est pas une condition autonome par rapport au contexte et au cadre des clivages sociopolitiques définis par les conflits au sein d’une société, les jeunes s’engagent aussi politiquement en situation de crise : les individus considèrent alors que les fondements de l’humanité (ou de leur société) et les modes de vie (actuels et futurs) sont en train de se définir de façon radicale dans le temps présent.

Aussi, selon notre analyse concernant la mobilisation sociale dans le troisième chapitre (documents Voter uniquement en situation de crise, L’intégration politique de la jeunesse et les cycles de protestation et Participation soumisse à autorisation), nous pouvons ajouter que si les conjonctures de crise sont la cause de l’engagement de la jeunesse, il existe quatre circonstances génériques qui démobilisent le plus fréquemment les jeunes :

1. Les cycles de protestation, dans leur phase décroissante ;

2. La réalisation de l’objectif qui les avait mobilisés ou la disparition du sentiment d’urgence (la fin d’une période de mobilisation n’est pas toujours le résultat de l’apathie ou de l’échec) ;

3. La routinisation de la protestation ou sa sclérose en une négociation (Tarrow 1997) qui annule sa valeur subversive. Cela nourrit la perception du changement non pas comme une rupture immédiate, mais comme un long processus qui peut inclure des négociations avec certaines instances supérieures ;

4. Dans un grand nombre de cas (non analysés dans le rapport de recherche), une forte répression de la part de l’État.

La politique institutionnelle face à la jeunesse

Un autre trait qui caractérise la jeunesse actuelle est son refus de participation à la politique institutionnelle (partis, syndicats, etc.), ce qui ne l’oppose pas forcément à la participation sociale et politique en général (par exemple, selon Mokwena et Dunham [1999 : p. 3], aux Etats-Unis, 72 % des jeunes interrogés participent à des activités communautaires ou associatives). Comme l’affirme la directrice de la German Children and Youth Foundation :

Dans ce pays [l’Allemagne] il existe une contradiction. (…) Il est certain que les jeunes se fédèrent de moins en moins autour d’organisations. Le nombre de membres des grandes organisations pour les jeunes est en baisse. Dans le passé, ces organisations étaient considérées comme les garantes de la participation de la jeunesse. Or, un nombre croissant de jeunes abandonne ces grandes organisations pour se rassembler en groupes informels.

La contradiction apparaît… en constatant qu’ils sont tout à fait prêts à prendre des responsabilités et à s’engager, mais en dehors de ces anciennes structures. Ils ressentent de manière très marquée que ces anciennes structures ne sont plus (…) en mesure d’assurer un engagement réel (Heike Kahl, entretien).

Ce dilemme ou ce paradoxe dans lequel se trouvaient les institutions politiques qui, lorsque la matrice classique était en vigueur, structuraient et définissaient les identités politiques et les conflits sociaux, incitent certaines personnes à affirmer que :

Tous – aussi bien les élites institutionnelles que la jeunesse – semblent pressentir que cette politique de passivité généralisée, pratiquée de manière cohérente, entraîne (du moins dans le milieu européen de démocratie inclusive), tôt ou tard, la question du système (Beck, 1999 : p. 13).

Même si ce dilemme peut apparaître dans le contexte de l’Europe occidentale, comme aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans quelques autres pays, en revanche dans le contexte de l’hémisphère Sud la passivité généralisée entraîne moins de préoccupations d’autant plus qu’elle rassure les élites politiques. La passivité politique (institutionnelle ou non) dans des régions à forte exclusion sociale, économique, culturelle ou politique, associée à une régression étatique, empêche que le système n’implose sous un excès d’exigences, plutôt qu’elle ne le remet en question.

En marge de ce débat, le refus de la politique institutionnelle et de ses acteurs classiques représente un trait commun parmi les jeunes du monde entier. Cela nous a amené à nous poser la question suivante : pourquoi les nouveaux mouvements sociaux semblent-ils plus attrayants que les acteurs classiques pour l’engagement politique des jeunes ? La réponse à cette question se trouve dans l’idée que les mouvements sociaux apportent, plus que toute autre forme d’action collective, une connexion directe avec les dimensions que nous avons abordées plus haut dans le document.

Les mouvements sont un instrument qui s’exerce par le biais de l’action. Il ne s’agit pas de prétendre qu’ils n’utilisent pas de mots, de slogans ou qu’ils ne font pas passer de messages. Or, leur fonction de médiation dans le clivage entre le système et la vie quotidienne des personnes se manifeste par leurs actions : leur message principal réside dans le simple constat de leur existence et de leurs agissements (Melucci, 1996 : p. 7).

Les mouvements sociaux apparaissent en effet comme des acteurs capables de réunir les qualités que la jeunesse engagée politiquement recherche pour nourrir son militantisme : la possibilité d’assister dans le temps présent aux actions et aux résultats de la participation politique et/ou sociale. Comme l’affirme un jeune kenyan qui répond à notre question : quels sont vos intérêts ou vos attentes quand vous participez ou quand vous vous engagez dans des activités politiques ? « J’attends que les résultats prennent forme… » (Mjomba, entretien via Internet).

Existe-il une organisation idéale pour les jeunes ?

De la même manière, en évoquant les mouvements sociaux, nous faisons référence à une multiplicité d’acteurs et donc de modes d’organisation. C’est pourquoi, dans les travaux qui composent le deuxième chapitre nous avons analysé la plus grande variété possible de modes d’organisation et de niveaux d’action.

Comme nous avons pu le constater dans l’analyse des cas, il n’est pas pertinent d’affirmer qu’il existe une organisation idéale pour la participation de la jeunesse. À ce stade de notre analyse, il est évident que le modèle d’organisation ou de rassemblement le plus opérationnel pour l’engagement des jeunes dépend d’une multiplicité de variables qui doivent être prises en compte simultanément. Il n’est pas vrai que – comme beaucoup l’affirment – le type d’institution le plus efficace soit décentralisé et informel. Ce type de rassemblement est attrayant aux yeux des jeunes qui se regroupent autour de principes philosophico-politiques : son expérimentation devient leur leitmotiv (cf. document Vivre son engagement sur le terrain). Il s’agit également d’un modèle propre aux tribus urbaines même si elles sont probablement pourvues d’une hiérarchie (cf. document Tribus urbaines).

En revanche, il existe des organisations, des réseaux ou des mouvements attrayants pour les différents jeunes. Cela tient à leurs intérêts biographiques et professionnels, à leur parcours biographique, à la conjoncture dans laquelle ils s’insèrent (les clivages politiques, les cycles de protestation et les axes que nous avons déjà détaillés dans la section précédente), à l’intérêt d’expérimenter dans leur engagement leurs principes et leurs valeurs, aux problèmes mondiaux immédiats, antagoniques qu’ils identifient.

Nous avons également constaté que les réseaux étudiants, la famille (conçue elle-même comme moyen de transmission de l’intérêt pour le militantisme et pour la politique) et Internet sont les vecteurs qui les rapprochent le plus fréquemment des organisations et du militantisme, mais aussi que leur rapprochement et leur fidélité au « noyau dur » de l’organisation ne sont pas directement liés à la bureaucratisation de l’organisation (s’il n’existe pas d’opposition de principes) mais à d’autres variables :

1. La possibilité d’autoréalisation dans un « aller-retour » grâce à la construction d’un monde meilleur (ou à l’enrichissement de l’organisation) ;

2. La possibilité de constater les résultats des actions menées dans une organisation qui soit réactive et dotée de propositions « concrètes » ;

3. Le respect et la prévalence de l’altérité de l’individu, qui n’est pas obligé d’y renoncer pour le collectif.

Le rapport entre le militantisme et le développement biographique et professionnel est extrêmement important comme élément d’attraction et de fidélité à l’organisation. Il peut même devenir vecteur de vocation. Cet élément est celui qui encourage le plus le rapprochement du « noyau dur », la fidélité de l’individu étant également liée à l’évolution simultanée des variables mentionnées ci-dessus. Aussi, avons-nous constaté qu’il est pertinent d’évaluer la portée de la participation (dont l’importance varie en fonction des circonstances) pour remplir diverses tâches nécessaires à toutes les organisations. En ce sens, nous relevons également l’existence d’un nouveau type de participation, le « net-activisme », dont nous relevons les qualités spécifiques (cf. document Les mouvements transnationaux et le défi du « net-activisme » : le cas d’Amnesty International).

D’une part, dans les cas des groupes autonomes et des tribus urbaines il existe un désir de se regrouper entre semblables pour s’exprimer en utilisant des codes et des langages propres, une manière d’ « être avec les autres ». D’autre part, les jeunes cherchent, dans tous les cas, à être reconnus politiquement en tant que « jeunes », ainsi qu’à se regrouper entre semblables – à l’exception des tribus urbaines et des groupes autonomes –, en s’inscrivant dans le tissu institutionnel et social auquel ils participent. Comme l’affirme un jeune des Philippines :

Je ne crois pas en l’existence d’un tel monde des adultes opposé à un monde des jeunes. [Par] Mon expérience comme directeur exécutif du Conseil Multisectoriel [de la ville de Naga] (…) je travaille avec des personnes âgées, des agriculteurs, des pauvres de la ville… C’est pourquoi je pense plutôt à mon travail comme un processus d’apprentissage partagé : j’apprends avec eux, ils apprennent avec moi (du moins c’est ce que j’espère) (David, Panel IYF 14th Annual Meeting, Buenos Aires, octobre 2004).

L’ensemble de ces cas souligne que la condition de jeunes est transitoire, et que la participation des jeunes n’est pas reconnue comme une fin en soi. Pour un certain nombre de personnes elle est un moyen de formation pour l’avenir alors que pour d’autres elle reste sans importance. Dans tous les cas (les groupes autonomes et les tribus urbaines inclus) la condition de jeunes ne structure pas l’engagement politique.

Il est également important de reconnaître la nouvelle conceptualisation de la part des jeunes de l’engagement lié à la participation. Cet engagement ne représente plus un devoir, on n’est plus fidèle à l’organisation. On est fidèle à la « cause » et aux principes individuels. Les organisations et les collectifs deviennent des réseaux qui perdent leur efficacité ou leurs sources d’attraits pour les jeunes si ces derniers considèrent qu’il n’y a plus de sens à les soutenir ou à en faire partie.

De même, malgré toutes ces particularités, les jeunes ne définissent pas par des clivages sociopolitiques « nouveaux » ou qui les différencieraient des autres catégories sociales. La caractéristique de leur rassemblement qui les différencie des autres groupes est le mode de participation : ils se présentent comme plus radicaux, moins diplomates et s’efforcent d’obtenir des garanties précises sur une méthode qui répondra à leurs intérêts et à leurs principes. Même si cette idée n’est pas partagée par tous, les jeunes la considèrent comme le signe d’un manque d’expérience (ce qui impliquerait d’accepter certaines limites inhérentes) :

Le fait d’être jeune ne garantit absolument rien, bien au contraire, tu te sens obligé de rompre avec beaucoup de choses, sans tenir compte du fait qu’avant toi il existait déjà une réalité, d’autres constructions. Je crois que les jeunes ont tendance à monter sur leurs grands chevaux, ils sont prêts à dévorer le monde, en pensant « me voilà, c’est aujourd’hui que le monde commence ». Ce n’est pas vrai, le monde existe depuis toujours, il faut d’abord apprendre de lui… il existe des personnes qui labourent depuis très, très longtemps, qui sont très importantes… et qui font une différence (Luciana, entretien).

Les différentes organisations de jeunes, avec les jeunes et pour les jeunes que nous avons analysées ont la capacité de les intégrer de diverses manières. Certaines en les répartissant par « secteurs » (document Agir en réseau, le partage dans les forums), d’autres par une discrimination positive (document L’engagement par la discrimination positive) et la plupart d’entre elles sans différenciation (documents L’engagement des jeunes au sein d’ATTAC Argentine, Les jeunes dans un mouvement social local et Les mouvements transnationaux et le défi du « net-activisme » : le cas d’Amnesty International). Même si le type de participation « sectorisé » est celui qui maintient les jeunes le plus éloignés du « noyau dur » de l’organisation, aucun modèle de participation, quel que soit le cas, n’implique nécessairement que les jeunes deviennent ce que les adultes attendent d’eux, a savoir, dans un grand nombre de cas : un moteur de changement et d’innovation. Beaucoup de jeunes se trouvent même intégrés dans des instances de décision très importantes, et ce justement parce qu’ils ne remettent pas en question le statu quo. Par exemple, une jeune en Russie répond à notre question : les jeunes, que devraient-ils changer afin d’atteindre un plus haut degré d’influence et de participation ?

Je crois qu’ils doivent être moins radicaux et plus diplomates, et essayer de ne pas opposer leur vision à celle des adultes. Ainsi auraient-ils un plus grand appui des adultes afin d’obtenir des résultats plus utiles (Masha, entretien via Internet).

Cela ne représente qu’une vision parmi d’autres. Chaque vision apporte des alternatives de transformation sociale différentes, mais ce qui est important – et que les professionnels travaillant avec des jeunes mettent rarement en question – est le « pourquoi faire » de l’engagement de la jeunesse. Même s’il est difficile d’affirmer quel type d’engagement encourage plus ou moins un type de transformation sociale en particulier, il est important – dans un sens politique – de se poser les mêmes questions que le président de la Young Men Christian Association (YMCA) en Argentine :

Quels sont les jeunes qui arrivent à occuper des postes à responsabilités, des postes de direction ou une place centrale, les jeunes contestataires ou les jeunes qui s’adaptent le mieux au statu quo des dirigeants adultes ? C’est une question à se poser en permanence… Pour éviter de penser que les jeunes qui arrivent à occuper des positions de leadership ou de direction seraient ceux qui perturberaient le moins le statu quo (Norberto Rodríguez, entretien).

Un mouvement social de jeunesse : une politique sur un modèle générationnel est-elle possible ?

L’une des conclusions les plus évidentes de notre recherche est que les jeunes n’ont pas tendance à se rassembler pour générer des processus collectifs de représentation de leurs intérêts « propres ». Cette particularité de l’intégration politique de la jeunesse (qui va de paire avec les vastes processus de transformation politique) nous empêche d’affirmer l’existence d’une sorte de conflit générationnel. L’absence de ce clivage politique comme stimulant d’une séparation politique n’est pas une « pathologie » mais plutôt le signe d’une nouvelle époque.

La dissociation supposée entre l’attente sociale qui pèse sur la jeunesse et sa réalité actuelle n’est pas le résultat d’une crise politique propre à une jeunesse considérée comme un acteur politique. On confronte très souvent l’envie de voir en la jeunesse un acteur politique « naturel », central et stratégique dans un conflit qui se présente comme générationnel, à la réalité évidente d’un militantisme limité et à l’« absence » d’un « mouvement social spécifiquement jeune ». Cette interprétation faussée est due à une méconnaissance de la corrélation entre d’une part la place d’un individu dans le tissu social, les rôles sociaux assurés de façon similaire par une catégorie sociale, et d’autre part l’apparition d’une identité et d’objectifs politiques quels qu’ils soient. La présence de jeunes organisés politiquement à travers différents objectifs et éventuellement différents méta-récits ne transforme pas cet ensemble de personnes en un seul acteur politique – par le simple fait d’appartenir à la même couche sociale –, mais en plusieurs (écologistes, chrétiens, libéraux, indigénistes, etc.), lesquels ne partagent pas nécessairement les mêmes impressions. La fin des méta-récits méta-prescriptifs ne génère pas de nouvelles identités. Elle accentue, en revanche, les différences qui étaient considérées autrefois comme de simples facettes d’(une) identité(s) plus globale(s). Cependant, il est important de signaler que les identités qui émergent ne vont pas pour autant se présenter sur la scène publique en provoquant un nouveau clivage politique. La jeunesse peut en effet constituer une condition transitoire et commune à certains groupes mais elle rassemble toujours plusieurs individus sociaux aux intérêts contradictoires.

La complexité des rapports de force et la variété des groupes de jeunes ne permettent pas de présupposer la naissance d’un acteur jeune unique. Nous pouvons malgré tout affirmer « … la présence d’une sensibilité commune liée aux jeunes à mettre en relief avec d’autres sensibilités liées à d’autres secteurs, qui concerne hommes et femmes, et qui varie selon la catégorie sociale, mais qui existe… » (Garretón, 2003, p. 10). C’est pourquoi, la jeunesse comme entité politique collective est une construction rejetée par les jeunes eux-mêmes car elle annihile la spécificité personnelle en homogénéisant les individus dans la masse. C’est le point d’achoppement des discours qui cherchent à interpeller de manière universelle la jeunesse en s’appuyant ou non sur les méta-récits méta-prescirptifs classiques (comme le sont encore ceux de la jeunesse communiste, de la jeunesse socialiste, etc.). Ces tentatives d’assimilation universelle ignorent la confrontation d’entités et d’intérêts multiples, divers, imbriqués entre eux et qui ne se reconnaissent pas (dans le cadre de leur intégration politique) comme la « jeunesse ». À la suite de la désagrégation des certitudes que produisaient les communautés de partis, les appartenances « fortes » ont disparu ; l’individu ne se reconnaît alors plus comme faisant partie intégrante de celles-ci. Comme nous l’avons affirmé dans le premier chapitre (document La condition de jeunes face aux transformations de la société), et qu’il est pertinent de rappeler ici, la condition de jeunes est une construction socioculturelle, définie historiquement (changeante et transitoire), qui est le résultat de processus de conflits et de négociations entre les représentations extérieures et celles propres à l’individu concerné. C’est pourquoi, « être jeune » (l’aspect social) n’implique pas une organisation « de jeunes » (l’aspect politique). La condition de jeunes est uniquement une condition parmi d’autres – comme par exemple, celle d’être femmes, indigènes, paysans, chrétiens, homosexuels, etc. -, qui, en se combinant, établissent la « place » de l’individu dans une trame plus vaste de relations sociopolitiques en conflit. Or, à la différence de toutes les autres, la condition de jeunes est la seule à être transitoire (bien que récurrente).

Même si – d’après les résultats obtenus – il est trop délicat de s’aventurer à évoquer un « mouvement social jeune » (un mouvement composé uniquement de jeunes qui luttent pour la représentation d’intérêts propres), nous pouvons en revanche constater que la jeunesse continue de se structurer principalement de manière collective comme étudiants, et parfois comme travailleurs, paysans, femmes, gays ou indigènes. Malgré la multiplicité d’intérêts divergents et de formes d’engagement, cette sensibilité commune à une catégorie sociale – située dans le temps et dans l’espace – implique un désir commun d’exister, de se faire entendre, et d’être considérée par les autres dans sa spécificité (cherchant à maintenir sa prévalence face au collectif). Pour les jeunes, cette reconnaissance doit se conjuguer avec l’appartenance à un regroupement entre semblables (des personnes dotées de capacités et d’attributs équivalents). Cette nécessité, ce désir de porter une voix et d’être reconnu et valorisé est lié à la recherche d’intégration identitaire dans une trame complexe et préexistante à l’individu. Si le désir d’être reconnu et accepté prévaut de manière absolue, il peut aussi impliquer que l’intégration entraîne une contestation très faible ou nulle du statu quo. Cependant, la reconnaissance en tant que sujet politique autonome n’implique pas que ce qui a été dit précédemment soit uniquement une affirmation de l’identité. En d’autres termes, « … les jeunes ne cherchent pas uniquement à répondre à la question « qui suis-je ?», mais aussi à la question « où vais-je ? » (Mische, 1998 : p. 14).

Les jeunes recherchent une identité (et en même temps veulent être reconnus par les autres), tout en essayant de redéfinir leur environnement afin d’établir de nouveaux repères fiables. Ainsi, approfondissent-ils les réponses (généralement fragmentées) sur l’orientation de leur parcours personnel et sur le monde (ou sur leur pays). Cette définition, aussi bien comme reconnaissance que comme orientation, peut – sous certaines conditions – aboutir à la création de rassemblements politiques dans lesquels les projets biographiques interagissent avant de fusionner (par un « aller-retour ») avec des projets collectifs. Ainsi, si dans certaines circonstances différents individus peuvent créer des acteurs collectifs, peut-on s’attendre à l’apparition d’une « conscience générationnelle » entre individus aux intérêts divers mais avec des sensibilités communes ?

Comme nous l’avons constaté pour les différents cas, si différents individus sont nés à des moments proches, et qu’ils ont presque tous le même âge, cela n’implique pas que leur expérimentation et leur appréhension du contexte social les rassemble (Mannheim, 1959 : p. 297). Il est impossible, par exemple, d’affirmer qu’un jeune de 19 ans infecté par le VIH ou atteint du SIDA et provenant d’un quartier défavorisé de la banlieue de Johannesbourg puisse partager un positionnement générationnel avec un autre jeune du même âge, de classe moyenne, étudiant à temps plein à Berlin. « La génération comme réalité (…) engage davantage qu’une simple co-présence dans une région historique et sociale. Un lien plus concret est nécessaire pour qu’une génération devienne une réalité » (Mannheim, 1959 : p. 303). L’élément recherché est la «… participation de l’unité historique et sociale [dans laquelle ils habitent ou se conçoivent] à l’avenir commun » (Mannheim, 1959 : p. 303). En reprenant donc la question posée précédemment : peut-on s’attendre à l’apparition d’une « conscience générationnelle » entre individus aux intérêts divers mais avec des sensibilités communes ?

En tenant compte des quatre dimensions ou axes présentés dans le troisième chapitre et puisque la jeunesse est définie dans un contexte situationnel, la réponse à cette question serait : il existe un potentiel pour l’apparition de consciences de groupe uniquement en situation de crise – et par périodes limitées dans le temps -, ces consciences collectives pouvant même traverser différents âges. Pour illustrer cet exemple nous pouvons mentionner le cas de l’apartheid parmi les jeunes Noirs des villes d’Afrique du Sud ou le mouvement zapatiste parmi les jeunes indigènes au sud du Mexique (les conséquences futures pour ces jeunes restent encore à venir).

Même si ces circonstances exceptionnelles (qui méritent d’être étudiées en détail) apparaissent de manière sporadique et qu’elles sont le résultat de dynamiques qui dépassent les jeunes eux-mêmes, un rassemblement générationnel (encore moins fréquent) provoquera généralement une nouvelle conceptualisation des clivages conflictuels, des identités collectives et des formes d’engagement politique.

En d’autres termes, il existe parmi les jeunes des sensibilités particulières à leur condition, appuyées par un vécu générationnel partagé. Or, cela n’aboutit pas à l’apparition d’acteurs ou de projets politiques – hormis dans des conjonctures exceptionnelles –, mais à des réalités de vie plus proches et donc des codes et des langages partagés. De même, il est fréquent de retrouver une tendance qui voit de manière volontaire en ces codes et ces parcours de vie proches une condition pour leur transformation en sujets politiques. Selon nous, il est plus fréquent d’assister à une transformation de ces sensibilités communes en des formes d’engagement dotées de quelques modèles généraux et d’un intérêt central partagé : faire entendre leur voix et être reconnus dans la complexité de leur altérité (leur condition d’être unique et irremplaçable) et de leur unicité (leur condition humaine).

Si nous prenons en compte ce nouveau scénario dans lequel les individus jeunes évoluent, il apparaît essentiel de reformuler un grand nombre d’idées préconçues sur la jeunesse et son engagement politique. La tentation de forcer le rassemblement politique auto-organisé des jeunes afin de lui faire représenter les intérêts de la jeunesse nous semble être une erreur. L’analyse approfondie de cette situation nous amène, au contraire, à affirmer qu’une redéfinition de l’engagement politique des jeunes s’impose sans nier la complexité qui leur est propre. L’approche à suivre est celle de l’intégration de l’individu dans le tissu organisationnel et social non comme un jeune, mais comme un être humain dont les particularités doivent être reconnues. Comme l’affirme un jeune philippin : « Recommençons dès le début. Arrêtons de voir les jeunes comme des jeunes personnes, commençons à voir les jeunes comme des membres de la société toute entière… » (David, Panel IYF 14th Annual Meeting, Buenos Aires, octobre 2004). Cette reconnaissance sociale semble apparaître comme le défi actuel de la jeunesse dans le monde contemporain.

Mots-clés

jeune, participation populaire, mouvement social, société civile, sciences sociales, sociologie

dossier

La jeunesse en mouvement : rapport de recherche sur les formes d’engagement politique des jeunes

Notes

Cette fiche existe aussi en espagnol : Conclusiones Tentativas sobre la Participación Juvenil

Source

Entretiens avec 43 personnes, dont 55,8 % de jeunes militants dotés d’une grande expérience dans le domaine national ou international, et 44,2 % d’adultes qui travaillent comme responsables des principales organisations pour et avec les jeunes du monde entier.

Beck, U. (1999) “Hijos de la libertad: contra las lamentaciones por el derrumbe de los valores”, en Beck, U. (comp.) Hijos de la libertad, Fondo de Cultura Económica: México DF.

Garretón, M. (2003) “Los jóvenes en los nuevos escenarios de cambios sociales”, en AAVV, Inter Joven, La juventud en el Triángulo de las Bermudas. Reflexiones y Estudios sobre Jóvenes (1999-2003), INJUV - FOSIS - GTZ, edición electrónica, Santiago de Chile.

Krauskopf, D. (2000) “Dimensiones críticas en la participación social de las juventudes”, en Balardini, S. (comp.) La Participación Social y Política de los Jóvenes en el Horizonte del Nuevo Siglo, CLACSO: Buenos Aires.

Mannheim, K. (1959) “The Problem of Generations”, en Mannheim, K. (ed.) Essays on the Sociology of Knowledge, Routledge & Kegan Paul: Londres.

Melucci, A. (1996) « Youth, Time and Social Movements », Young. Nordic Journal of Youth Research, Vol. 3, Núm. 3, Helsinki.

Mische, A. (1998) “Las redes de jóvenes brasileños y la creación de una cultura cívica”, Revista Mexicana de Investigación Educativa, Vol. 3, Núm. 5, enero-junio, México DF.

Mokwena, S. y Dunham, J. (1999) “Youth as Nation Builders. Youth Participation in the US Political Process: Some Considerations”, en International Youth Foundation, Youth as nation builders, International Youth Foundation, edición electrónica: www.youthmovements.org/guide.

Tarrow, S. (1997) El Poder en Movimiento. Los movimientos sociales, la acción colectiva y la política, Alianza: Madrid.

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