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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

« La samba du carnage »

Luc Vankrunkelsven

02 / 2005

Ce titre était celui d’un article de Carlos Heitor Cony, paru dans le journal « Gazeta do Povo », du 9 février 2005. J’adore lire les articles de Carlos ! Son indignation est si enflammée.

Prenons le Carnaval au Brésil

Au Brésil, l’économie s’arrête durant cinq jours. Arrêt complet ! Normalement, j’entends les camions circuler toute la journée. Le son diffus traverse les feuilles de la forêt et « martèlent » sans cesse les os sensibles de mon système auditif (1). Pendant le Carnaval : rien ! Silence total ! Un silence qui agit comme un baume pour mes os, dans ce pays d’agitation et de bruit (2).

Ailleurs, principalement dans les grandes villes, cinq jours de fête ininterrompue sont programmés. Curitiba, São Paulo, Rio de Janeiro et Salvador de Bahia. À Bahia, c’est là où la majorité de « l’âme festive populaire » s’amuse encore dans la rue. Pendant cinq jours, 2 millions de personnes chantent et sautent jusqu’à l’épuisement. Et cette année, ça s’est passé sous une pluie torrentielle. Mais ça n’a aucune importance. C’est beaucoup plus simple que le carnaval chic de Rio de Janeiro, mais les touristes sont attirés ici comme des mouches. Parmi les deux millions de noceurs à Salvador, on dénombre 1,1 millions d’étrangers là pour danser.

Les Brésiliens qui n’aiment pas la cohue du Carnaval fuient vers les plages. On trouve peu de touristes dans les régions forestières, dans la nature, même si le tourisme vert est actuellement en pleine croissance. Par exemple, dans le Pantanal, 99 % des touristes sont étrangers, principalement européens et rarement nord-américains. C’est comme si le résultat du melting-pot racial appelé « Brésilien » avait encore en lui une pointe de Guarani. Les Guarani sont une tribu indigène qui, à l’origine, vivait sur le littoral et près d’autres points d’eau. Ils sont devenus nomades, car depuis des siècles ils sont expulsés de leurs terres par les immigrants européens. Les jésuites ont tenté de les convertir dans les Missions. Durant les offices religieux, il est possible de deviner la nostalgie de la mer. Au fond de l’église, il y a un autel avec de l’eau, comme un symbole de l’infini de la mer. Au Brésil, sur les 200 peuples indigènes qui ont survécu à l’invasion européenne, les Guarani sont les plus nombreux. Ils vont d’une réserve indigène à l’autre. À la recherche de leurs âmes. Jusqu’à se fondre dans l’océan ?

Le Carnaval de Rio

Le Carnaval de Rio de Janeiro est transporté dans presque tous les foyers du monde. Principalement les torses nus, plein de purpurine. Ici, au Brésil, les journaux télévisés sont plus courts et la programmation est totalement modifiée pour que la télé puisse retransmettre les nombreux défilés. On retransmet en général, le défilé qui a lieu sur l’avenue Sapucaí, à Rio de Janeiro. Le passage par le sambodrome de chaque école de samba prend plus d’une heure. Toutes les écoles de samba ont des noms sonores : la Tijuca, la Vila Isabel, la Mocidade Independente de Padre Miguel, la Mangueira, la Porto da Pedra, la Caprichosos de Pilares, la Viradouro, la Portela, la Imperatriz Leopoldinense, la Grande Rio, la Beija-Flor, la Tradição. La Salgueiro a reçu de nombreux compliments la première nuit. C’était l’une des plus belles et des plus somptueuses.

Somptueuses ? Nous sommes en droit de nous demander d’où peuvent venir autant de millions. Les journaux parlent de « théâtralisation » de la samba. C’est de plus en plus du théâtre. Un théâtre qui coûte cher, une mascarade, dans une ville où il y a tant de pauvreté et d’exclusion. Mais pour la population, c’est une fête. Elle peut ainsi, pour quelques jours, oublier la misère dans laquelle elle vit. Le Carnaval est l’opium du peuple, dirait Marx. Une variante religieuse.

Les nouveaux empereurs

Je pense que j’ai trouvé une partie de la réponse dans mon écran télé. Des publicités pour Nestlé et Kaiser (3) envahissent, régulièrement, le petit écran. Vous connaissez déjà : Nestlé est la plus grande multinationale agroalimentaire au monde. En 1888, ils ont envoyé « paître » l’Empereur Dom Pedro II. À partir des années 1930, un Empereur suisse règne au Brésil : « Dom Pedro Nestlé ». C’est ainsi que ça fonctionne.

Et Kaiser ? C’est l’une des marques de bières qui ne peut s’unir aux brasseurs brésiliens Ambev pour former, avec elle, le nouvel Inbev. Inbev, est le plus grand brasseur au monde et, cerise sur le gâteau, il est belgo-brésilien ! Non. Kaiser appartient à Coca-cola. Et ils ont d’autres boissons : Coca-cola, Fanta, Sprite, bière, eau (4). Que pensez-vous de Coca-cola comme empereur ?

Mais que vois-je à l’écran ?! L’école « Tradição », avec « La samba du soja ». Ils chantent : « Du soleil au soleil, du soleil au Soja - Un négoce chinois ! »[l’intégralité de la chanson est en bas du texte].

Je manque de tomber de ma chaise ! Tandis que les camions de soja, pour changer, ne roulent pas, ici ils mettent en scène cette histoire tout en dansant la samba. Le soja était déjà utilisé il y a 5 000 ans en Chine ; les premiers grains sont arrivés à la fin du XIXe siècle à Bahia, où la samba est également née ; de Bahia, le soja est parti pour le Rio Grande do Sul, où le grain s’est popularisé durant les années 50 et 60 ; ensuite, ce fut l’histoire bien connue de son expansion via le Paraná vers le Centre-Ouest, qui est aujourd’hui la plus grande région productrice. L’impressionnante mécanisation, le transport et « la progression » dans le Centre-Ouest, tout y est ; et… durant les années 80 le soja redevient, grâce aux gauchos, ô joie, pour Bahia ! « Le salut de la culture au Brésil ». Salvador de Bahia. Aujourd’hui, Soja, Salut du Brésil. Cette samba emmêlée parle « d’anges, de voler et de salut ». Aujourd’hui, le soja est le salut du Brésil.

Et qui paie le spectacle ? Exactement, l’agrobusiness du Centre-Ouest. Tradição a signé un « partenariat » et a reçu R$ 1,5 millions de Blairo Maggi, l’empereur du soja et gouverneur du Mato Grosso, de la New Holland et d’autres partenaires.

Bientôt (17 et 18 mars 2005), nous devrons aller à Foz do Iguaçu pour rencontrer Blairo Maggi, Unilever, Carrefour & Cie autour d’une table ronde. Une « table ronde » sur le « soja durable », dans un hôtel cinq étoiles très chic. Le nom de ce paradis, sur le chemin des chutes d’Iguaçu, est « Bourbon ». C’est une initiative de la World Widlife Fund (WWF). Le paiement de l’inscription ne peut s’effectuer qu’en dollars. Sur le marché mondial du soja, les prix sont également exprimés en dollars. Heureusement, la délégation de la Fetraf a réservé dans un hôtel tout simple en face de ce monstrueux Bourbon.

Je suis curieux de savoir comment Maggi réévalue sa samba. Car Tradição n’a pas gagné le concours des défilés à Rio. L’école n’aurait-elle pas montré suffisamment de torses nus ?

Et Carlos Heitor Cony ?

Dans son article, il s’est indigné du fait que plus personne ne s’indignait. Alors que les années précédentes, les écoles de samba illustraient l’importance de l’Amazonie, cette année c’était plutôt le tour du « samba du déboisement ». De l’agrobusiness. Pour qu’on accepte, dans les villes, l’invasion de la campagne par l’agrobusiness. Carlos s’est indigné contre le fait que les exploitants, grileiros et négociants en bois, au Pará, puissent simplement déboiser la forêt sur des terres qui appartiennent à l’Union. Comme ça, sans plus ni moins. « Pourquoi la journée nationale de l’indignation n’existe-t-elle pas ? » s’est-il exclamé.

Quelques jours plus tard, toujours au Pará, la sœur nord-américaine Dorothy Stang était assassinée. Tout comme des Brésiliens anonymes sont assassinés toutes les semaines. On se souvient à peine de leurs noms…

Aujourd’hui, le Brésil et la presse nationale sont indignés. Des jours entiers, l’assassinat de sœur Dorothy fait la Une des journaux : qui était derrière ; ce qu’elle représentait, etc. En même temps, je m’arrête devant une publicité de l’empereur Nestlé dans la revue hebdomadaire « Isto é ». Ils réétudient le Carnaval, leurs profits et leur présence marquante lors de l’événement. Ils sont assez fiers de pouvoir « nourrir le corps et l’âme du peuple brésilien. »

Hier soir, j’ai téléphoné à Oscar, à Rio. Oscar Niemeyer, 97 ans, communiste, ami de Fidel Castro, architecte toujours en fonction. Il a appris au peuple à habiter. Moi et Jean-Pierre Rondas, nous allons l’interviewer le 1er avril pour la radio Klara. Non. Ce n’est pas un poisson d’avril.

Je suis curieux de savoir s’il partage l’indignation de Carlos, ce cher Oscar.

« Du soleil au soleil, du soleil au soja - Un négoce chinois ! »

Au Palais royal une fête était donnée

Pour commémorer de la récolte le succès

La royauté sur des palanquins portée

Des tigres blancs admirait

Avec du jade sur la « terre des mandarins »

Brésil, mon Brésil, mon Brésil était présent

En portant l’économie nationale

La Canne à sucre et le café

Vers le monde ce fut génial

Aujourd’hui, soja et tradition au Carnaval

L’immigrant est venu planter (Quelle joie !)

Sur cette belle mère patrie

Sur un sol fertile de la Chine jusqu’ici

Terres de mille beautés

De grain en grain (ou de grain en grain)

Le miracle survient

À la lueur d’un nouveau jour

Pour que le monde se nourrisse

Et que les anges bénissent

Notre joie dans cette fête populaire

Moi aussi je vais voler,

Sur ce podium je vais voler

De jour en jour sur ce sol

Je vais planter ce grain

Bénie soit cette plantation

(Auteurs : Tonho, Lu Gama, Nascimento)

(1) Note du traducteur : le système auditif est constitué de trois os : le marteau, l’enclume et l’étrier.
(2) Petit à petit, on voit apparaître un mouvement contre l’omniprésence du bruit au Brésil. La résistance s’organise autour d’un véritable site Web : www.chegadebarulho.com
(3) Note du traducteur : « Kaiser » signifie empereur en allemand.
(4) Pour Coca-cola, le Brésil est le troisième marché consommateur, après les États-Unis et le Mexique. L’année 2004 a été intéressante pour l’entreprise au Brésil. 12,2 milliards de litres de boissons réfrigérantes ont été produits, une augmentation de 5,5 % par rapport au résultat de 2003. Les ventes ont augmenté de 7 %, avec un chiffre d’affaires de 7,4 milliards. Sur le plan mondial, l’augmentation en volume n’a été que de 2 % et 3 % en Amérique Latine.

Mots-clés

culture populaire, déforestation, multinationale, soja


, Brésil

dossier

Des navires qui se croisent dans la nuit : une autre image du Soja

Notes

Ce texte est extrait du livre « Navios que se cruzam na calada da noite : soja sobre o oceano » de Luc Vankrunkelsven. Edité par Editora Grafica Popular - CEFURIA en 2006.

Il a été traduit du portugais par Elisabeth Teixeira.

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