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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Le soja et le goûter scolaire sain

Luc Vankrunkelsven

03 / 2005

Je déteste les téléphones portables. Malgré tout, j’ai dû en acheter un à Porto Alegre car, à la fin de cette période de trois mois, je dois réaliser trois semaines d’interviews avec Jean-Pierre Rondas (Radio Klara) et organiser le voyage de Wervel. Un échange avec la Fetraf. Et rien ne sert d’avoir de portable sans crédit, alors hier j’ai aussi acheté R$ 100 de crédit.

En route vers Foz do Iguaçu, je lis dans un journal régional : « 50 millions de Brésiliens doivent survivre avec moins de R$ 100 par mois. » La nouvelle passe mal. Je sais tout ça. Parfois, j’écris des choses à ce sujet, mais lorsqu’on se retrouve nez à nez avec ce chiffre 2 fois en 24 heures, on se tait.

Le soja « durable » ou le « greenwashing » [Guépardisme environnemental (1)] ?

Nous sommes réunis ici pour la tant attendue et néanmoins critiquée « Table ronde pour un soja responsable » : une initiative World Wildlife Fund (WWF), dans le but de réunir Unilever, COOP, Maggi, Fetraf et autres « stakeholders » [les intéressés] autour d’une table de dialogue, dans l’espoir de réduire la destruction provoquée par le soja. Les opposants à l’initiative parlent de « greenwashing » [Guépardisme environnemental]. Après tout, comment le soja peut-il être « durable » dans un modèle de monoculture ? Cela crée une grande tension dans l’air.

Alors que les Brésiliens et certains Hollandais sont en réunion, j’ai rendez-vous avec Noemi Weiss. Pour la première fois de ma vie, je vais manger un « rodízio de poisson » (à volonté). Nous en avons eu pour R$ 39 à deux. Si l’on compare avec un restaurant sur le marché aux poissons à Bruxelles, le rapport qualité prix est excellent. Mais lorsque je pense aux R$ 100 par mois, mon estomac se noue.

Centrales hydroélectriques et misère sociale

Noemi commence par parler de son travail. Elle m’apprend que depuis le 1er janvier 2005, elle peut, avec la nouvelle administration de la municipalité de Foz de Iguaçu, réaliser ses anciens rêves qui touchent l’alimentation. Près de 12 ( !) partis, parmi lesquels le PT et le PDT, se sont unis pour expulser la « vieille garde » du PMDB de la préfecture. Depuis 2000, Noemi travaille en tant que nutritionniste pour les écoles municipales et aujourd’hui, également pour les centres d’éducation infantile. C’est grâce à elle si, tous les jours, 30 000 enfants dans les écoles et 4 000 enfants dans les crèches reçoivent une alimentation saine. Souvent, le goûter est l’unique repas de la journée. La malnutrition est très courante dans la région.

Foz était une ville de petite taille et insignifiante, située près de l’endroit où le fleuve Igauçu se jette dans le fleuve Paraná. Une ville sans favelas. Avec la construction du plus grand barrage hydroélectrique au monde, l’Itaipu (2), des dizaines de milliers de personnes sont arrivés pour travailler sur ce chantier. Lorsque le barrage a été terminé, en 1984, la majorité des personnes s’est retrouvée sans emploi. Les favelas se sont propagées comme le cancer dans la ville qui, à l’heure actuelle, compte 280 000 habitants. Les touristes, attirés par les chutes et par Itaipu, sont la seule source de revenu de Foz. Outre ce problème, il y a le commerce illégal avec le Paraguay, pays frontalier de la ville. Dernièrement, le gouvernement a augmenté le contrôle sur la contrebande et des milliers de familles se sont retrouvées sans revenus. 5 000 personnes meurent dans le quartier de Noemi, dont la majorité n’a pas de revenus.

Un goûter scolaire au soja sur la « terre de la viande ».

Depuis le mois de janvier, Noemi est submergée de travail, mais aujourd’hui elle a enfin la possibilité de tester plusieurs produits au soja pour le goûter scolaire. Le projet provient de travaux effectués par un ancien préfet, il y a 10 ans. La boulangerie a subi quelques travaux et les jeunes sont formés à la production de pains au soja, de macarons au soja et, dans le futur, de biscuits au soja pour les écoles et les crèches. Le service nutrition et aliments produit du jus de soja : huit litres de jus de soja avec un kilo de graines. Bientôt, l’usine recevra un équipement plus moderne, avec un système qui pourra produire 18 litres de jus de soja avec un kilo de graines. Le résidu protéinique entre, à hauteur de 30 %, dans la composition du pain et des macarons. Le macaron sera composé de 50 % de cette protéine de soja. Plus tard, le jus de soja sera mélangé aux jus de fruits. En tant que nutritionniste, Noemi essaye de remplacer le menu traditionnel composé de « riz—haricot – viande » par « riz – haricot – légumes ». Bien sûr, il y a une forte résistance, principalement de la part des professeurs. L’idée prédominante ici, c’est que l’on a rien mangé si on n’a pas mangé de viande ! Pourtant, c’est plus sain et, avec la diminution de la quantité de viande, le coût de l’un des composants les plus chers du projet est réduit. Pour chaque enfant, le gouvernement fédéral a versé R$ 0,18 par jour, et le reste est financé par la préfecture.

Les plus démunis et l’alimentation saine

La nouvelle administration municipale a énormément d’idées. Dans un futur proche, elle prévoit, en partenariat avec des organisations locales, d’aider, tous les quinze jours, les familles les plus démunies. Ces familles recevront elles aussi du pain et des macarons au soja. La nouvelle administration veut organiser des marchés de producteurs pour que les aliments pour les 40 000 enfants ne soient plus achetés dans le « trou noir » du marché anonyme. Non. Elle veut acheter les produits aux agriculteurs de la région. Cette initiative n’est pas inhérente au Brésil, mais elle est novatrice dans cette région.

Itaipu, qui depuis 1985 a déjà provoqué une série de problèmes environnementaux et sociaux, a amorcé, depuis le gouvernement de Lula, un travail de rétablissement, en finançant divers projets sociaux et environnementaux. La « carte de visites » est le projet « En cultivant l’eau saine », qui vise à une prise de conscience de la part de Brésiliens de ce bien précieux qu’est l’eau.

Récemment, un programme d’alphabétisation pour adultes a vu le jour à Foz de Iguaçu. Itaipu a également contribué à ce que certains agriculteurs de la Fetraf participent à la table ronde.

Nous espérons que Itaipu continuera encore de nombreuses années son mouvement de rétablissement et qu’elle soutiendra les « oiseaux rares » comme Noemi, qui se bat pour une alimentation saine sur la « terre de la viande ».

Une alimentation saine : pas seulement pour l’élite, mais aussi pour les pauvres de la ville.

(1) Le chercheur environnemental Roberto Guimarães a créé une drôle d’expression, le « Guépardisme post-moderne », pour présenter les motifs qui poussent tous les acteurs à dire que la durabilité peut être le salut de la planète. Mais, lorsqu’il faut remplacer « l’économie prédatrice » par le « développement durable », la majorité d’entre eux déchante et présente toujours le même argument usé : « Il nous faut produire plus pour en finir avec la faim dans le monde. » www.sema.ms.gov.br/…. Ou, comme le disait un personnage du roman « Le Guépard » (« Il gattopardo  », en italien) de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957) : « Parfois, il faut que tout change pour que rien ne change. » En espagnol, on parle aussi de « gatoverdismo », proposer des petits changements, en échangeant six par une demi douzaine.
(2) En tupi-guarani, itaipu signifie « pierre qui chante ». Pourtant, avec la construction du barrage d’Itaipu, la pierre « itaipu » a été submergée, ainsi que la belle région de Sete Quedas. Les Guarani ont été expulsés et des milliers d’agriculteurs ont perdu leurs terres. C’est l’un des facteurs qui a entraîné la création, en 1984, du MST. Une telle destruction ne peut être idéalisée que par une dictature militaire. Le second objectif des militaires était, donc, stratégique et militaire : s’ils ouvraient complètement les vannes du barrage, ils auraient pu inonder la ville de Buenos Aires, située à des milliers de kilomètres en aval. Les Brésiliens ont toujours un côté mégalomaniaque. Tout comme les Nord-américains, ils aiment être les « Numéro Un ». Aujourd’hui, avec un nouveau barrage, la Chine menace de les détrôner dans cette course à la première place. Voilà pourquoi deux autres générateurs énormes sont en cours de construction et ils seront mis en fonctionnement en septembre 2005. Et tout cela, bien sûr à cause de l’augmentation de la demande en énergie !

Mots-clés

alimentation, école, malnutrition, développement local, soja


, Brésil

dossier

Des navires qui se croisent dans la nuit : une autre image du Soja

Notes

Ce texte est extrait du livre « Navios que se cruzam na calada da noite : soja sobre o oceano » de Luc Vankrunkelsven. Edité par Editora Grafica Popular - CEFURIA en 2006.

Il a été traduit du portugais par Elisabeth Teixeira.

Fetraf (Fédération des travailleurs de l’agriculture familiale) - Rua das Acácias, 318-D, Chapecó, SC, BRASIL 89814-230 - Telefone: 49-3329-3340/3329-8987 - Fax: 49-3329-3340 - Brésil - www.fetrafsul.org.br - fetrafsul (@) fetrafsul.org.br

Wervel (Werkgroep voor een rechtvaardige en verantwoorde landbouw [Groupe de travail pour une agriculture juste et durable]) - Vooruitgangstraat 333/9a - 1030 Brussel, BELGIQUE - Tel: 02-203.60.29 - Belgique - www.wervel.be - info (@) wervel.be

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