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La culture au pluriel

Une lecture du livre de Michel de Certeau

Claire BARTHÉLÉMY

12 / 2006

L’ouvrage La culture au pluriel regroupe une série d’articles écrits par M. de Certeau, certains en collaboration avec d’autres auteurs, sur le sujet de la culture, notamment dans un rapport aux institutions, dans les années 60/70. L’une des thèses intéressantes de l’auteur est que n’importe quelle activité humaine peut être culturelle mais qu’elle n’est pas toujours reconnue comme telle. Les pratiques sociales doivent pour cela avoir une signification pour celui qui les effectue.

Une culture monolithique empêche les activités créatrices de devenir signifiantes. Deux domaines ont retenu mon attention, dans lesquels était mis en valeur la problématique du rapport entre diversité et unité culturelles, celui de l’université depuis qu’elle est plus largement ouverte, et celui des minorités.

La première partie est celle qui traite de la culture et de l’université. Ecrite en 1968/1969, elle tient compte de l’augmentation et de l’évolution de la population universitaire pour analyser le rapport entre culture, enseignement universitaire et étudiants.

Le constat qu’il fait reste actuel. Il critique la position de l’enseignant comme détenteur d’un savoir supérieur qu’il expose, et préférerait que la démarche scientifique et la méthode de production des résultats soient expliquées ; il s’agirait alors pour lui d’un acte culturel à proprement parler qui mettrait en rapport les exigences de la recherche scientifique avec la massification de l’université, par ce lien pédagogique qui consiste à faire part et à faire participer les étudiants à l’acte créatif de la recherche, et non à les cantonner dans une attitude passive.

Il critique aussi le leurre de l’autonomie du corps universitaire qui consiste à « situer hors des systèmes de production l’entreprise soi-disant désintéressée qui gaspille les hommes, les forces et l’argent pour sauvegarder la culture des privilèges ». Pour lui, « ce qu’appelle l’introduction de la culture de masse dans l’université, c’est la naissance du travailleur étudiant et du travailleur enseignant, l’abolition de la division sociale du travail ». On peut constater que l’université n’a pas tellement évolué dans ce sens.

Pour l’auteur l’enseignement français est un monde figé et uniforme. L’enseignement autonome qui existe, dans les organisations professionnelles, les syndicats, les revues, a lui une culture utilitariste.

La seconde partie du livre qui a retenu mon attention concerne les minorités. Pour l’auteur, l’autonomie culturelle d’une minorité est nécessaire pour l’apparition de forces politiques propres. Il prend l’exemple d’identités régionales en France qui ne doivent pas être limitées au folklore et au passé mais constituer la base d’un combat politique.

Cette analyse me pousse à faire deux remarques.

Tout d’abord, les mouvements de revendication régionaliste étaient, à l’époque où l’auteur a écrit ce texte, en germe ; ils sont à présent bien établis en Europe, par le biais du développement du régionalisme dans les institutions politiques nationales (par exemple les Communautés Autonomes pour les nationalités historiques en Espagne, comme la Catalogne) et du droit des minorités dans l’ensemble de l’Europe. Ce droit des minorités leur permet parfois, mais de façon assez rare, de se constituer en force politique, par exemple en se voyant réserver un certain nombre de sièges dans des assemblées locales essentiellement. La plupart des droits d’exercice collectif visent cependant à la préservation de la culture, de la langue, de la religion. Pour P. Häberle, le régionalisme comme le fédéralisme sont des éléments de la Constitution du pluralisme, un aspect de la liberté culturelle et de la culture de la liberté (1). Il essaye de les relier à la fois aux théories de Montesquieu et Rousseau sur la division du pouvoir et la démocratie, mais aussi aux théories de Kant sur la dignité humaine et de la liberté de la personne.

L’autre remarque concerne la définition même de la minorité culturelle et politique. Celle-ci se fait pour l’auteur par référence à un groupe plus large qui définit la minorité comme telle (il prend l’exemple des bretons et des basques lors de la guerre de 14-18). Ce processus se rapproche de la naissance du nationalisme en Europe au 19ème siècle. L’auteur insiste ensuite sur l’élément politique dans la définition de l’ethnie « Il n’y a d’unité politique qu’à partir du moment où un groupe se donne pour objectif et pour tâche d’exister comme tel » (p. 133), un « plébiscite de tous les jours » pour E. Renan (Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882). Pour l’auteur, la volonté d’autonomie se limite alors, par manque de moyens socio-économiques, à prendre conscience de l’oppression de la minorité.

Ce constat n’est plus entièrement vrai, car de nombreuses minorités se sont définies comme telles et exprimées sur le plan politique, institutionnel et économique (par exemple la Catalogne, le nord de l’Italie, les wallons). Les minorités ne sont plus les oppressées de l’Etat central ; dans tous les Etats européens, une décentralisation des institutions politiques a été menée, parfois très approfondie, et parfois sur une base ethnique ; les droits de minorités à l’expression politique et culturelle sont reconnus.

Par contre la question des minorités se pose toujours dans le cadre de l’Etat-nation, et concerne donc, comme l’auteur le souligne, l’ensemble des citoyens d’un Etat et non seulement les membres de cette minorité. C’est pourquoi par exemple le Tribunal Suprême du Canada, lors de l’examen du renvoi concernant la sécession du Québec en 1998, ou la Cour Constitutionnelle italienne lors de l’examen d’un projet de référendum dans la région de la Vénétie ayant pour but l’attribution de conditions spéciales d’autonomie (en 1998) ont souligné que l’unité politique du peuple étatique exigeait que ces décisions soit prise par l’ensemble des citoyens, même si elles concernent une partie d’entre eux ou du territoire.

Une question apparaît à la fin de la lecture de ce livre : quel est pour l’auteur le rapport entre culture(s) et institutions ? En effet il semble relier la culture, dans une diversité qu’il souhaite, à une institution, dont il reproche souvent le monolithisme culturel (dans les chapitres commentés, l’université et l’Etat). La culture doit-elle toujours s’exprimer dans une institution ?

(1) HÄBERLE P., Grundfragen einer Verfassungstheorie der Regionalismus in vergleichender Sicht, Föderalismus-Studien, Nomos Verlagsgesellschaft, Baden-Baden, tome VII, 1996, p. 75-128, p. 76.

Mots-clés

diversité culturelle, identité culturelle, minorité, enseignement supérieur

Source

Livre

CERTEAU Michel De. La culture au pluriel. Paris : Seuil, 1974 (3è éd. corrigée et présentée par Luce Giard en 1993). Collection Points Essais. 228 p.

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