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Disparition et privatisation des lacs à Bangalore

Enjeux humains et environnementaux

Valérie FERNANDO

07 / 2008

Bangalore, un environnement privilégié menacé par l’urbanisation croissante

Située sur le plateau du Deccan à 920 mètres d’altitude, Bangalore, capitale de l’Etat du Karnataka (Sud de l’Inde), autrefois surnommée la « cité des lacs », a jusqu’à récemment joui d’un climat agréable à l’air pur et frais, dû à l’altitude mais aussi à la présence de nombreux espaces verts et lacs.

Les étendues d’eau de Bangalore se composent soit de lacs naturels soit de lacs artificiels ou réservoirs qui ont été construits à partir du 16ème siècle afin de subvenir aux besoins de la population. Ces lacs sont toujours utilisés par les populations pauvres aussi bien pour les besoins domestiques (toilette, lessive) que pour les activités de subsistance telles que l’agriculture (irrigation), l’élevage (abreuvoir), la pêche ou le lavage à visée commerciale.

Les lacs de Bangalore participent aussi pleinement du système hydrologique local. Ils permettent de conserver l’eau des pluies abondantes de la mousson pour les mois les plus secs de l’année, de canaliser ces flux importants afin d’éviter les inondations et de freiner l’érosion et d’assurer le réapprovisionnement des nappes phréatiques. Ils sont également au coeur d’un écosystème riche d’une grande variété d’espèces animales et végétales et un facteur essentiel du microclimat de Bangalore qui, jusqu’à récemment, se caractérisait par des températures douces et un air sain, les lacs et les zones humides adjacentes rafraîchissant les vents chauds, régulant le taux d’humidité de l’air et maintenant l’humidité et la fraîcheur des sols.

Mais, en raison de la croissance économique et démographique phénoménale de la ville, devenue la Silicon Valley de l’Inde, spécialisée dans l’aéronautique, la biochimie, les technologies de l’information et les services, la préservation des lacs et de leur écosystème est en danger. Attirés par son dynamisme et par ses salaires élevés, les habitants sont passés de 1,7 millions en 1971 à 6 millions aujourd’hui. Cette explosion démographique exerce une grosse pression sur le foncier. L’extension des zones résidentielles sur de nombreux lacs drainés et asséchés et la pollution liée aux déchets ménagers et industriels affectent elles-mêmes les lacs restant dont les eaux sont désormais incapables de répondre aux besoins croissants de la population. La municipalité est dès lors contrainte de s’approvisionner au niveau de la rivière Kaveri qui se trouve à 100 km, ce qui implique des travaux extrêmement coûteux économiquement et écologiquement.

Le dépérissement des lacs de Bangalore a commencé dans les années 80 et s’est accéléré avec la croissance urbaine. Alors qu’en 1961 on comptait 262 lacs, les chiffres officiels font aujourd’hui état de 117 lacs mais les images satellites ne permettent de parler que de 33 lacs dont la moitié est à peine visible. Ces dernières décennies, les zones occupées par les lacs ont été louées à des constructeurs privés. Les autorités elles-mêmes y ont également construit des bâtiments à leur usage tandis que certains terrains ont été investis illégalement. Les anciens lacs ont ainsi été reconvertis en zones résidentielles et commerciales, universités, arrêts de bus, stades sportifs ou terrains de golf. Certains lacs servent désormais de décharge pour les déchets domestiques et industriels ou d’égout à ciel ouvert tandis que 14% d’entre eux sont entourés de bidonvilles.

Cette évolution est paradoxale dans la mesure où, pour pallier les effets négatifs de l’urbanisation, Bangalore a d’autant plus besoin de ses espaces naturels (eaux et forêts) qui permettent de compenser en partie, au niveau écologique et des conditions de vie, la pollution atmosphérique, sonore et les vagues de chaleur de plus en plus fréquentes.

Acteurs de la gestion des lacs à Bangalore

Jusqu’en 2002, la gestion des lacs de Bangalore était répartie entre une multitude d’acteurs : le Forest Department, le Minor Irrigation Department, la Bruhat Bangalore Mahanagara Palike (municipalité de Bangalore), la Bangalore Development Authority et le Horticulture Department. En raison de cet éclatement des responsabilités entre les divers organismes possédant les lacs et en charge de les protéger, la politique de l’eau à Bangalore a souffert d’un manque de cohérence et de clarté dans ses objectifs.

C’est pourquoi, le Gouvernement du Karnataka a décidé en 2002 de créer un organe unique, la Lake Development Authority (LDA, autorité pour la mise en valeur des lacs) sous la forme d’une société à but non-lucratif, avec pour objet la réhabilitation et la conservation des lacs. D’après ses statuts, la LDA est un « organe autonome de régulation, de planification et de décision politique dont les fonctions sont la protection, la conservation, la restauration, la régénération et le développement intégré des lacs, naturels ou artificiels ».

Mais la composition hétéroclite du conseil et du comité exécutif, où siègent de nombreux représentants des différents départements d’Etat du Karnataka et des organismes auparavant responsables de la gestion des lacs n’a fait que prolonger la cacophonie déjà existante.

Par ailleurs, la LDA n’est chargée que des eaux et berges des lacs, les zones entourant les lacs relevant d’autres entités administratives. Cette dissociation terre-eau nie la continuité qui existe entre les lacs et les terres et l’utilisation traditionnelle des eaux par les habitants les plus pauvres. Elle encourage une vision libérale selon laquelle ces lacs doivent être économiquement rentables.

Privatisation des ressources collectives (Common Property Resource)

Sous l’égide du Département de l’Ecologie et de l’Environnement du Gouvernement du Karnataka la Lake Development Authority a mis en place un plan de mise en valeur de certains lacs et lancé un appel d‘offre auprès des entreprises privées dans le cadre de sa politique intitulée « Participation Public-Privé » (Public-Private Participation). Les lacs sont cédés pour 15 ans à ces entreprises commerciales suivant un accord Develop-Operate Transfer selon lequel elles s’engagent principalement, à côté de leur activité propre, à désenvaser les lacs et construire des usines d’épuration des eaux usées qui, une fois traitées, alimenteront le lac.

Jusqu’à présent trois lacs ont fait l’objet de ce type de cession : Nagavara en 2004, cédé à Lumbini Gardens Ltd ; Hebbal, l’un des plus grands lacs artificiels de la ville (60,7 hectares), construit au 16ème siècle et cédé à l’East India Hotels Ltd en 2006 pour un montant de 7.200.000 Roupies (120.000 euros) ; Venkayanakere cédé à Biota Natural Systems (India) Pvt. Ltd. en 2007. Les projets visent des installations touristiques et de loisir : plages artificielles, sports nautiques, hôtels de luxe, restaurants flottants etc. A terme, une trentaine de lacs devraient être concernés.

La LDA justifie ce choix par le manque de fonds et de ressources humaines pour financer et gérer l’entretien des nombreux lacs de Bangalore et, à l’inverse, par les revenus engendrés par cette privatisation (que la LDA refuse de désigner comme telle). D’après la LDA la restauration d’un lac de 25 hectares nécessite en effet au moins 10 millions de roupies (160.000 Euros). Il lui serait donc impossible de réhabiliter tous les lacs d’où la solution de louer à bail afin de générer des revenus permettant le financement de cette restauration.

Conséquences socio-économiques et environnementales

La privatisation des lacs entraîne le déplacement et la marginalisation croissantes des utilisateurs traditionnels de ces ressources, évolution qui va de pair avec le développement de la ville au profit du confort et des aménagements urbains auxquels la nouvelle classe moyenne aspire et peut seule accéder. Même si l’accord LDA / opérateur privé stipule que les droits des personnes, traditionnels ou acquis, et reconnus par le Gouvernement, doivent être respectés, on peut douter qu’ils le soient d’autant que l’accent est avant tout mis sur la mise en valeur des sites.

Les lacs sont pourtant encore des ressources économiques pour les populations vivant aux abords et utilisant eau, bois de chauffe, fourrage, compost, herbes folles qu’ils trouvent dans cet environnement pour leur vie quotidienne. L’agriculture également souffre de la disparition, de la pollution ou de la privatisation des lacs. L’eau d’irrigation, prélevée soit directement dans les lacs via des canaux soit indirectement dans les eaux souterraines via des puits, est polluée et affecte fortement la productivité. Par ailleurs, compte tenu de la raréfaction de l’eau disponible dans les lacs et de la pollution, il y a un fort risque pour que le Gouvernement, sous la pression des investisseurs privés, ne limite l’accès des petits paysans ou des pauvres aux eaux souterraines pour privilégier les hôtels de luxe qui ont une consommation importante d’eau (cf. le lac Hebbal où la chaîne Oberoi prévoit d’implanter un hôtel de 223 chambres).

La pêche, de subsistance ou commerciale, est également traditionnellement présente, y compris dans le centre de Bangalore (lac d’Ulsoor). Mais progressivement, sous le coup de la logique commerciale qui sous-tend les projets de privatisation, les pêcheurs risquent de devoir, au mieux, payer un droit d’accès (20 à 30 roupies), ce qui grèvera encore leur maigre budget, au pire changer d’activité. De la même manière, les laveurs (dhobivala) exerçant leur métier sur les rives du lac seront selon toute vraisemblance interdits d’accès au nom de la propreté de l’eau que les contractants s’engagent à assurer. Mais, en l’absence d’autre qualification reconnue, ces personnes défavorisées seront obligées de se reconvertir dans des petits emplois précaires qui leur feront perdre l’indépendance économique et sociale dont ils jouissaient.

Au niveau écologique, alors que la cession à des opérateurs privés est censée se faire au nom de la préservation des lacs, il apparaît que les conséquences seront catastrophiques. L’expérience du lac de Nagavara a montré que l’eau est en fait rendue stérile tandis que le bétonnage des berges et l’assèchement des zones humides empêchent toute communication entre les lacs, rendant probables à la fois la multiplication des inondations en saison des pluies et l’assèchement progressive des nappes phréatiques. La faune (100 espèces d’oiseaux recensés) et la flore liées à cet écosystème en voie de disparition sont fortement menacés. De même, le microclimat de Bangalore résultant du système complexe lacs-zones humides-berges naturelles, est en sursis. La température annuelle moyenne de la ville a d’ores et déjà augmenté de 1,2 oC en 30 ans.

Enfin, sur le plan culturel, le réseau ingénieux de lacs artificiels reliés entre eux par des écluses et des drains, datant du 17e siècle, fait partie de l’héritage historique de la ville : il est pourtant en train de disparaître. Les lacs sont aussi traditionnellement le lieu de rituels et pujas (offrandes) lors des festivals religieux et sociaux. Cette utilisation communautaire risque d’être interdite par les acteurs de la privatisation. Alors que les lacs faisaient partie de la fierté des habitants d’origine de Bangalore, ils vont en être dépossédés et, avec eux, de leurs habitudes de vie ou de travail, et de leur histoire et pratiques culturelles.

Critiques et perspectives

Le choix de la privatisation est vivement critiqué pour les conséquences négatives citées plus haut. Par ailleurs, un véritable débat est en cours concernant le statut des biens collectifs (Common Property Resource). Les espaces publics et biens collectifs que sont les lacs sont transformés en espaces privés à usage commercial et touristique dont l’accès est limité et interdit aux utilisateurs traditionnels (pêcheurs, habitants des environs) par des barrières physiques (barbelés, murs) et par une sélection à l’entrée (droit d’entrée) qui viole les règles d’utilisation collective de ces ressources. Le droit fondamental à l’accès à l’eau est bafoué tandis que l’économie du loisir (hôtels, parcs d’attraction) s’épanouit sans scrupules.

En avril 2008, le groupe environnementaliste Environment Support Group (ESG) a amené cette controverse devant la justice en portant plainte contre la Lake Development Authority auprès de la Haute Cour du Karnataka, sous la forme d’une Public Interest Litigation (plainte au nom de l’intérêt public). Son argument est que le pouvoir de céder à bail appartient au Gouvernement et non à la LDA qui a outrepassé ses prérogatives et n’a pas rempli sa tâche de réhabiliter les lacs. Elle demande une annulation des trois baux déjà cédés à des entrepreneurs privés et s’oppose à la décision récente de la LDA de céder à bail 12 autres lacs à des constructeurs immobiliers et hôteliers. L’ESG s’appuie sur un jugement de la Cour Suprême de 2006 qui stipule que les réservoirs d’eaux sont des biens collectifs et doivent être entretenus de manière à ne pas en exclure les utilisateurs traditionnels. L’organisation considère par ailleurs que le traitement des eaux usées et des déchets relève de l’Etat et non d’entreprises privées.

Il s’agit donc désormais pour les opposants à la privatisation des lacs de faire pression sur le Gouvernement pour tenter de préserver ces ressources collectives utilisées par la population aussi bien pour assurer sa subsistance que comme lieu de repos face au stress de la vie urbaine. On peut imaginer, pour pallier le manque de personnel et de budget allégué, d’impliquer des organismes déjà existants tels que la municipalité de Bangalore, les conseils municipaux ou les Panchayats (gouvernements locaux villageois). Dans le cas des utilisateurs traditionnels réguliers et dans une perspective décentralisée, une certaine autonomie pourrait leur être accordée sous la forme d’une Association des usagers de l’eau. La population locale plus impliquée dans la protection des lacs pourrait ainsi faire pression sur les organismes officiels pour en assurer l’entretien. On pourrait aussi envisager de former le personnel des institutions locales et même la population à l’entretien des lacs et réservoirs.

Mots-clés

accès à l’eau, gestion des ressources naturelles, urbanisation, environnement, privatisation


, Inde, Bangalore

Commentaire

La ville phare de Bangalore est symptomatique des défis que l’Inde, en quête de puissance économique mondiale, voit surgir. La politique de la ville, ultra-libérale, entièrement tournée vers la création de richesse et vers les classes moyennes et hautes qui font sa croissance économique, conjuguée à une absence de véritable prise en compte des autres segments de la population et dimensions de la vie urbaine, aboutit à une situation dramatique tant sur les plans sociaux (exclusion des plus pauvres) que sanitaire et environnemental (pollution, réchauffement, inondations).

Notes

Le cas de Bangalore offre une illustration urbaine des notions de peuple-écosystème et de réfugié écologique développées par M.Gadgil et R. Guha, dans leur livre Ecology and Equity. The Use and Abuse of Nature in Contemporary India (Routledge, 1995). Elles concernent les individus dont les moyens d’existence et de subsistance dépendent presque entièrement de l’environnement naturel (forêt, lacs) et qui souffrent d’un accès toujours plus restreint à ces ressources. Selon eux, les gagnants du système d’aujourd’hui sont les « omnivores » qui tirent profit des produits de la biosphère entière grâce à leur richesse, leur pouvoir d’achat, leur prestige et leur poids politique.

Cette fiche est également disponible en anglais : Disappearance and privatisation of lakes in Bangalore

Source

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