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A la rencontre de paysannes maliennes

Trois témoignages de représentantes d’associations de « femmes rurales »

Jessica NARDONE

05 / 2006

Aminata Diarra, Fatoumata Diallo et Tata Keita sont trois maliennes qui cultivent des terres et sont engagées dans des associations ou coopératives de femmes rurales. Elles ont été interviewées en mai 2006, soit cinq mois avant l’adoption de la Loi d’Orientation Agricole, alors qu’elles participaient à son élaboration.

Aminata Diarra, présidente de la Fédération nationale des associations des femmes rurales (FENAFER)

Que fait la FENAFER ?

La Fédération rassemble depuis 2004 neuf associations professionnelles de femmes rurales (ASPROFER) issues des huit régions et du district de Bamako. Les neuf ASPROFER regroupent elles-mêmes au niveau régional des associations de femmes des villages et communes. Nous travaillons principalement sur les questions d’accès à la terre. La FENAFER a effectué un plaidoyer pour l’accès à la terre des femmes rurales lors d’une journée paysanne, à Koutiala. Depuis, notre fédération siège à la Commission nationale d’attribution des terres, qui gère les terres aménagées par l’Etat. Sur toutes les terres aménagées au niveau national, 10 % des terres sont désormais réservées aux femmes dès le départ. Mais dans les villages, la question est plus délicate. A ce niveau, les associations communales sont responsables de la distribution des terres et les femmes doivent les convaincre.

Quelle est la situation des femmes rurales aujourd’hui concernant l’accès à la terre ?

Cela dépend des régions. Il y a des zones où les femmes peuvent accéder plus facilement à la terre que d’autres. C’est pourquoi dans chaque région, l’association élabore son propre plan d’action. Toutes les femmes rurales dans les villages travaillent la terre, mais elles ne sont pas nombreuses à être propriétaires des terrains qu’elles cultivent. Le chef de famille attribue généralement un lopin de terre aux femmes, mais ce sont en général des terres appauvries. Néanmoins, certaines femmes arrivent à obtenir les terres qu’elles cultivent. C’est mon cas : je suis propriétaire de la terre que je travaille.

Vous avez rencontré des difficultés pour devenir propriétaire de votre terre ?

Pas vraiment, car je suis l’aînée de la famille et mon père avant de mourir a déclaré que j’étais capable de travailler autant que les hommes. Il m’a attribué la terre et j’en suis donc propriétaire. Mais cette situation est plutôt rare. Les parents se disent qu’en attribuant la terre à une fille, la famille va en perdre la propriété une fois la fille mariée.

Que faut-il changer pour permettre aux femmes un accès durable aux terres cultivables ? Que pensez-vous du droit coutumier ?

La femme n’est en général pas propriétaire des terres. On lui prête un bout de terrain à cultiver, mais il appartient à sa famille ou celle de son mari. Or, si la terre ne lui appartient pas, elle peut lui être retirée à tout moment, même si elle la cultive depuis plusieurs années. Pour que les femmes puissent devenir propriétaires comme les hommes, le droit coutumier représente un frein. Nous, les femmes rurales, nous ne cherchons pas à obtenir de grandes superficies, mais nous voulons qu’une femme qui veut travailler et produire puisse trouver un lopin de terre et avoir l’assurance de pouvoir continuer à le travailler durablement, sans passer d’un lopin à un autre. Mais il ne s’agit pas d’abandonner complètement le droit coutumier, car il renferme beaucoup de choses positives pour les femmes. Par exemple, les hommes ont le devoir de protéger les femmes.

Il faut aussi reconnaître que les choses évoluent, ce n’est plus comme avant. Pendant longtemps, dans les villages, les femmes ne pouvaient même pas aborder ces questions. Maintenant, les gens en sont conscients. Dorénavant, quand les associations de femmes vont demander au chef de village un ou deux hectares pour faire du maraîchage, en général elles l’obtiennent. Néanmoins, un seul homme peut avoir de son côté dix ou vingt hectares, tandis que c’est quasiment impossible pour une femme. Ce sont aussi souvent les femmes elles-mêmes qui ne demandent pas de grandes superficies, car elles n’ont pas les moyens de les exploiter. Les femmes se regroupent surtout autour du maraîchage ou d’un champ collectif pour alimenter la caisse de l’association. Depuis environ dix/quinze ans, les femmes ont commencé à se regrouper et il existe maintenant dans la plupart des villages des associations de femmes organisées qui exploitent la terre.

Assiste-t-on à une volonté politique pour améliorer le statut des femmes rurales ?

Ces associations que nous fédérons ont été partie prenante de l’élaboration de la Loi d’Orientation Agricole, qui a inclus nos revendications. La FENAFER est donc obligée de reconnaître qu’il y a une volonté politique aujourd’hui d’attribuer la terre aux femmes, ce que l’Etat peut faire. Dans la loi nous avons demandé que la femme puisse être propriétaire de sa terre et que les exploitations puissent être codifiées. Si elle est mise en Ĺ“uvre comme nous l’avons demandé, la loi va pouvoir faire quelque chose pour nous.

Fatoumata Diallo, chargée des relations extérieures de la FENAFER

Sur le statut des femmes rurales, qu’est-ce qui doit changer ?

Il faut que les femmes puissent devenir propriétaires. Aujourd’hui, elles le sont très rarement, car elles n’en ont pas le droit. Le problème numéro un des agricultrices, c’est le foncier. Le droit coutumier est un droit qui n’évolue pas, nous devons le remodeler. Dans la manière de distribuer les terres, il faut établir une égalité entre les hommes et les femmes.

Les femmes n’ont pas le statut qu’elles méritent. Je vous donne un exemple : quand il y a une exploitation familiale, toute la famille travaille dessus. Mais après ces heures de travail collectif, la femme doit encore cultiver son propre lopin de terre. En fait, elle travaille deux fois plus. Ce qui est cultivé en collectif, c’est le riz, le mil… Mais les compléments pour la sauce (l’arachide, les tomates, etc.) ce sont les femmes seules qui les fournissent. On dit souvent ici que la femme se lève la nuit et se couche la nuit. Mais cela ne rapporte rien en termes d’argent ou d’indépendance financière. Si la femme possède son propre terrain, elle peut développer son agriculture, se développer elle-même, quel que soit l’endroit. Avec son titre foncier, elle peut aller demander un prêt à une banque, le titre constituant la garantie. C’est ce que nous voulons pour les femmes, et qui a été retenu dans la loi d’orientation, que nous, les paysans, nous avons en grande partie élaboré.

Tata Keita, maraîchère, Présidente de la coopérative d’AMANDA

Le cas de Madame Keita est un exemple des conséquences de la pression foncière qui s’accroît au Mali, notamment dans les environs de Bamako. Le long du fleuve, de nombreuses parcelles de maraîchage sont retirées à leurs exploitants du jour au lendemain, alors qu’ils y travaillaient souvent depuis plusieurs générations. Quand on retire une terre, plusieurs familles sont chassées, généralement sans dédommagements.

Que fait la coopérative AMANDA ?

La coopérative regroupe 62 femmes, des transformatrices et des maraîchères. Les femmes ont éprouvé le besoin de se regrouper pour défendre leurs intérêts. Nous pouvons ainsi nous entraider. En payant nos cotisations mensuelles, de 500 FCFA, nous pouvons acheter des semences en gros et les redistribuer à chacune. Actuellement, plus personne n’est légalement propriétaire s’il ne détient pas un titre foncier. Mais les parcelles que nous possédons sont celles de nos ancêtres. Ma grand-mère a eu ce lopin par son père, mon arrière grand-père cultivait la terre. Mais c’est terminé maintenant. Nos enfants ne pourront plus travailler ici parce qu’on nous retire les terres.

A quels problèmes êtes-vous confrontées ?

Quand tu travailles une terre depuis longtemps, si tu ne la protèges pas en allant chercher un papier officiel, tu peux tout perdre. En 2004, il y a eu une première épuration, nos terres ont été attribuées à des entrepreneurs pour y construire des usines. Cette année, le ministère de l’environnement a voulu faire une zone d’épuration. En tout une vingtaine d’hectares ont été retirés. Avec nos petits moyens, nous sommes nombreux à travailler sur ces terres ; certaines parcelles font un hectare, d’autre un demi hectare.

Que vous propose le gouvernement ?

On peut être dédommagés pour nos terres cultivées et faire une demande pour une autre terre. Mais est-ce que les femmes peuvent facilement avoir accès à des terres ? C’est le problème. Nous avons besoin que les hommes soient sensibilisés, il faudrait qu’ils puissent comprendre que nous sommes leur complément. Généralement, ils acceptent de nous prêter des terres pour le maraîchage, mais pas pour cultiver, planter des arbres fruitiers, mettre la terre en valeur… Si j’ai un lopin de terre, je veux pouvoir le valoriser, cultiver, faire des plantations… Je veux aussi que mes enfants puissent en hériter. Nous avons fait une demande de parcelle. On nous a répondu qu’il n’y avait pas de terres aménagées disponibles actuellement, qu’il fallait attendre un an, car 2000 hectares vont être aménagés. Mais en attendant, qu’est-ce que nous pouvons faire ? Qu’on nous donne un bout de terre, même si ce n’est qu’un hectare.

Pour obtenir des crédits comme les hommes, ce n’est pas possible non plus, vus nos moyens. On nous demande des garanties que nous nous n’avons pas, justement parce que nous ne sommes pas propriétaires de nos terres. Or, pour pouvoir travailler plusieurs hectares, il faut vraiment des fonds. De petites caisses de crédit ont été créées pour nous, mais les taux d’intérêt sont trop élevés et il faut les payer chaque semaine. Or, en maraîchage, ce que nous produisons est périodique : les concombres, les betteraves, etc. Au lieu de payer chaque semaine, il faudrait pouvoir attendre chaque trimestre. Les caisses ne sont pas adaptées aux réalités de l’activité. C’est le problème des micro-finances.

Mots-clés

accès à la terre, agriculture paysanne, femme, sécurité alimentaire


, Mali

dossier

Accès à la terre : voyage au centre des impasses de la mondialisation

Source

CRIDEV, Frères des Hommes, PEKEA. Accorder l’accès à la terre. Septembre 2007. 126 p.

Ce texte est extrait du CD-Rom qui accompagne l’ouvrage ci-dessus.

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