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Les alternatives économiques : une vue d’ensemble

Rajni BAKSHI

09 / 2008

Les alternatives économiques désignent divers courants de pensée et d’action qui dénoncent les limites conceptuelles du cadre théorique de l’économie traditionnelle, dans ses variantes aussi bien capitalistes que communistes.

Les alternatives économiques, plus qu’une idéologie, sont davantage un processus de multiples remises en question de l’économie conventionnelle. Elles se situent dans la lignée de ceux qui ont souhaité créer une « économie qui place l’être humain en son centre ». C’est donc aujourd’hui un véritable de défi de créer les conditions de vie matérielles et d’organisation de la société en vue de parvenir à un système qui soit à la fois équitable et écologique.

Les différents courants des économies dites « alternatives », « humanistes » ou « écologistes » font partie d’un mouvement plus large visant à ancrer les processus économiques dans un cadre social et éthique. Cela signifie fondamentalement de remettre en question la notion de l’Homo Economicus comme être insatiable. Ce modèle a fait de l’« efficacité » un véritable mantra de l’ère industrielle. Mais, ainsi que le note Hazel Henderson, le « contre-économiste » futuriste : « L’efficacité pour qui ? L’efficacité par rapport à quel temporalité ? L’efficacité à quel niveau du système social ?".

James Robertson, l’un des penseurs majeurs des alternatives économiques, insiste sur le fait que « l’économie ne pourra jamais être une science objective, non porteuse de valeurs. […] Il faut admettre que, dans la mesure où les êtres humains sont des êtres moraux, les questions essentielles de la vie économique sont des questions morales ». Il existe toute une série de tentatives pour remettre en question l’économie conventionnelle, lesquelles divergent souvent quant aux propositions pour une économie plus porteuse de sens. Mais le point de départ de pratiquement toutes ces expériences est « l’économie qui place l’être humain en son centre » (economics as if people mattered) également traduit par « une société à la mesure de l’homme », le sous-titre du livre de Schumacher, Small is Beautiful (« Ce qui est petit est beau »).

Les alternatives économiques sont fondamentalement une réponse au fait que l’économie conventionnelle :

  • définit le progrès économique d’une manière qui détruit l’écosystème sur lequel il repose

  • favorise un type de progrès qui transfère systématiquement la richesse des pauvres vers les riches

  • est incapable de voir que l’ère de la « richesse des nations » est dépassée et que le temps est venu de ce que James Robertson appelle « une seule communauté humaine dans un monde unique »

  • exclut les valeurs éthiques et spirituelles du centre de la vie économique

  • est ancrée dans l’approche mécaniste et réductionniste du paradigme scientifique occidental.

Une rationalité économique radicalement nouvelle est nécessaire, dans laquelle le processus de développement est défini par le caractère durable, l’équité et la participation.

Les alternatives économiques se concentrent sur les objectifs et points de vue suivants :

1. Favoriser les systèmes sociaux et économiques qui encouragent l’autonomie et augmentent la capacité d’épanouissement des individus et des communautés. Cela ne signifie ni auto-suffisance ni isolation. L’accent est mis sur la capacité à coopérer librement avec les autres, ou, pour le dire avec les mots de Robertson, la capacité à une « autonomie coopérative ».

2. Il est nécessaire de conserver les ressources naturelles et de restaurer l’équilibre des écosystèmes globaux. C’est en partie l’un des objectifs des systèmes économiques organisés par bio-régions. La meilleure manière de combiner les objectifs économiques et écologiques est de décentraliser la gestion des ressources dont dépendent les communautés locales et leur donner un vrai pouvoir de décision sur l’usage de ces ressources.

3. L’économie du 21ème siècle est vue comme un système économique mondialisé à plusieurs niveaux, avec des composantes autonomes mais interdépendantes à tous les niveaux : individu, famille, économies locales, économies nationales, groupements supranationaux et entreprises transnationales. Les alternatives économiques œuvrent pour un système dans lequel chaque unité plus large permet aux unités plus petites qu’elle contient d’être plus autonomes et préservées.

4. Enfin, les alternatives économiques visent avant tout à redéfinir la notion de richesse, qu’il s’agit de différencier de la notion de monnaie, d’argent. Dans ce processus, le courant des alternatives économiques s’engage dans un réexamen en profondeur et une redéfinition de concepts économiques de base tels que l’efficacité et la productivité ; la dépendance, l’interdépendance et l’autonomie ; les besoins, les désirs et la pénurie.

Mesurer autrement la prospérité

Actuellement, la réussite et la croissance économiques sont mesurées presque exclusivement à travers le concept de Produit National Brut (PNB), qui rend uniquement compte des échanges matériels au sein d’une société et est aveugle aux dimensions de bien-être social et de durabilité écologique.

Afin de répondre à cette insuffisance, des outils divers ont été mis au point tels que l’index de durabilité ou d’autres types de mesure du bien-être social qui prennent en compte la santé, l’éducation, les questions de genre, la justice et l’équité des revenus.

Capitalisme, communisme et le tournant actuel

Aujourd’hui encore, la revendication d’un autre monde possible est rejetée comme étant trop vague par les tenants du système capitaliste de libre marché, et comme pas assez radical par la Gauche. Mais, du point de vue du courant des alternatives économiques, le capitalisme tout comme le communisme ont, chacun à leur manière, réduit les possibilités de développement de millions de personnes et conduit la planète Terre au bord de la catastrophe environnementale.

Il est désormais plus largement reconnu que la pensée économique est à un tournant. La tâche de dessiner une nouvelle carte du monde réel est fondamentalement un effort normatif qui nous conduit à considérer ce que signifie « civilisation ». La civilisation est-elle la somme des réalisations technologiques et matérielles ? Ou a-t-elle davantage à voir avec la recherche permanente de niveaux d’existence plus élevés ? La recherche de réponses à ces questions est un ouvrage perpétuellement en cours. Les nouvelles idées et les idéaux visionnaires ne jaillissent pas d’une boîte remplie avec les instructions détaillées. Nous tâtonnons inévitablement, reconnaissant nos limites et cherchant à les dépasser au fur et à mesure.

Malgré toutes les avancées de ces deux dernières décennies, les alternatives économiques en sont encore à ce premier stade. Car au cœur de cet effort, est la recherche d’une reformulation radicale de ce que signifie être humain, ce qui n’est pas peu. Cela implique une revalorisation des qualités typiquement humaines de conscience, comme porte d’entrée vers un domaine plus haut et spirituel. D’où l’accent que Schumacher met sur le besoin pour l’humanité de retrouver la foi en une existence qui ait un sens, un objectif de vie au-delà de l’auto-préservation et de la gratification.

Certains activistes et philosophes insistent sur le fait que ces efforts témoignent d’un tournant majeur dans l’histoire humaine, tournant qui pourrait marquer le développement des plus hautes aptitudes de l’homme à l’amour, la compassion et la non-violence.

Les différents courants des alternatives économiques :

- Remise en question du fonctionnement de la monnaie

L’un des courants majeurs des alternatives économiques vise à réformer en profondeur l’usage de la monnaie. Principalement présent dans les pays du Nord, ce courant s’interroge sur la nature même de la monnaie, son évolution et les possibilités de mise en place de formes différentes de monnaie. Cela inclut, par exemple, de trouver les moyens d’introduire une monnaie sans taux d’intérêt ou d’explorer les avantages des monnaies communautaires. Ces vingt dernières années, on a assisté à une prolifération de monnaies alternatives et complémentaires visant à reconstruire les communautés locales et à les protéger contre les aléas de l’économie globale dominée par les flux irréguliers et aléatoires de la monnaie conventionnelle.

A un autre niveau, d’autres courants acceptent la nature intrinsèque de la monnaie mais cherchent à limiter les ravages causés par le « casino global » du commerce monétaire international. Il existe ainsi une puissante campagne internationale demandant que toutes les nations instaurent une taxe sur les transactions financières afin de réduire la spéculation sur les marchés monétaires mondiaux et de lever des fonds pour des projets sociaux et de développement.

- L’Investissement Ethique

On assiste également à la montée de l’Investissement éthique ou Investissement Socialement Responsable (ISR) dans les pays occidentaux. L’ISR concerne aussi bien les individus que les investisseurs institutionnels, qui cherchent à placer leur argent dans des entreprises satisfaisant à des critères éthiques, fondés sur le respect de l’environnement et des droits de l’Homme. Ces investissements sont définis comme tout domaine du secteur financier où les décisions des investisseurs sont fondées non pas uniquement sur la recherche de profits mais sur des valeurs relatives à des préoccupations éthiques de type social, environnemental ou autre.

- Trouver un équilibre entre coopération et compétition

On observe un intérêt croissant pour comprendre le fonctionnement de l’économie du don telle qu’elle a existé dans l’Histoire. Ce concept implique en effet une plus grande prise en compte des dispositions humaines les plus nobles, telles que le besoin de partager, la réciprocité et la coopération.

L’une des manifestations les plus abouties de cette tendance est peut-être le mouvement de logiciel libre et d’Open Source (source ouverte). Ici, « libre » se réfère à la liberté de coopérer, collaborer et partager dans l’intérêt d’une plus grande créativité et d’une capacité accrue de résolution des problèmes. Richard Stallman, l’ingénieur du Massachusetts Institute of Technology qui a lancé le concept de logiciel libre au milieu des années 80, a posé les critères suivants pour définir un logiciel libre :

  • liberté d’utiliser le programme dans le but que l’on souhaite

  • liberté de modifier le programme selon ses besoins : pour cela il faut avoir accès au code source

  • liberté de redistribuer des copies, gratuites ou payantes

  • liberté de distribuer des versions modifiées du programme afin que la communauté puisse bénéficier des améliorations effectuées

- Commerce équitable

Les alternatives économiques promeuvent un commerce plus équitable. Elles vont même bien au-delà en situant ces initiatives dans un combat plus large, pour des relations plus équitables au sein de l’économie mondiale. Ainsi que les militants de l’organisation « Just Change », basée à Guddalur en Inde, ont constaté, de nombreuses associations de commerce équitable dans le Nord sont dépourvues de cette vision plus large et réduisent leur activité à l’obtention d’un meilleur prix pour les producteurs. La perspective privilégiée par les alternatives économiques vise quant à elle à remettre en cause les relations fondamentales de pouvoir entre le travail et le capital.

- Un marché « conscient »

En définitive, la volonté de redéfinir le fonctionnement des marchés est sous-jacente à toutes ces tendances. Le courant des alternatives économiques valorise la notion de « bazar » en tant que mécanisme ancien et fiable permettant aux individus de se rassembler à des fins sociales, culturelles ou commerciales. Les alternatives économiques ne sont clairement pas opposées au marché mais sont avant tout critiques de la vision réductrice et négative de l’être humain sur laquelle la culture du libre marché est fondée. C’est pourquoi David Korten, défenseur bien connu des alternatives économiques, a appelé de ses vœux un système qui permettrait aux marchés d’être plus « conscients ».

Chacun de ces domaines est à lui seul un sujet d’étude et d’action très riche. Dans ce court dossier, nous retracerons l’histoire des alternatives économiques et évoquerons les initiatives actuelles qui remettent en question les paradigmes économiques conventionnels et proposent de nouvelles perspectives.

Mots-clés

altermondialisation, développement alternatif, sciences économiques, économie solidaire, développement économique, système économique

dossier

Une Economie du bien-être: regards sur les alternatives économiques

Notes

Traduit de l’anglais par Valérie FERNANDO

Cette fiche est également disponible en anglais : What is New Economics?

Quelques lectures :

  • Hazel HENDERSON, Daisaku IKEDA, Pour une citoyenneté planétaire, Paris, L’Harmattan, 2006

  • Hazel HENDERSON, « L’imposture », Le Monde Diplomatique, février 2005

  • Hazel HENDERSON, Creating Alternative Futures: The End of Economics, Putnam’s and Sons, N.Y., 1978.

  • Hazel HENDERSON, The Politics of the Solar Age: Alternatives to Economics, Knowledge Systems, Indianapolis, Indiana, 1998

  • David C. KORTEN, Quand les multinationales gouvernent le monde, Editions Yves Michel, 2006

  • David KORTEN, « The Mindful Market Economy », in Resurgence, Issue 200, May/June 2000.

  • James ROBERTSON, The Sane Alternative: A Choice of Futures, Oxon,1978

  • James ROBERTSON, Future Wealth: A New Economics for the 21st Century, TOES Books, Bootstrap Press, N.Y., 1990

  • James ROBERTSON, Changer d’économie ou la nouvelle économie du développement durable, Opoce, 2000

  • E.F. SCHUMACHER, Small is Beautiful: Economics as if People Mattered, 25 years later with commentaries, Introduction by Paul Hawken, Hartley and Marks, 1999.

  • E.F. SCHUMACHER, Small is beautiful. Une société à la mesure de l’Homme, Paris, Seuil, 1978

Source

Livre

Rajni BAKSHI, An Economics For Well-Being, Centre for Education and Documentation, Mumbai & Bangalore, 2007

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