
à contributions
Dossiers en cours
2007 / 2008
Gouvernance de l’eau : l’urgence de changer de regard et de pratiques
Atteindre la durabilité par les filières : de la production à la consommation
04 / 2000
Partant de Delhi suivons le fleuve Yamuna jusqu’à Allahabad où il se jette dans le Gange. On arrive bientôt à Varanasi (Bénarès), la métropole religieuse. Il est bien difficile de faire comprendre à des personnes extérieures à la tradition hindoue l’importance de ces lieux, surtout lorsqu’on s’exprime avec des mots étrangers. Disons simplement que de tous les coins de l’Inde des gens viennent ici mourir afin d’échapper pour de bon au cycle des naissances et des morts (moksha), aux illusions du monde des apparences (maya).
Depuis des millénaires les Hindous trouvent dans leur monde spirituel des réponses à leurs contradictions. Toute personne peut s’y référer pour voir clair dans ses problèmes et gérer concrètement sa vie présente. Mais aujourd’hui à Bénarès les organes de la vue, de l’odorat, du toucher sont offusqués. La saleté du monde matériel prend d’assaut l’esprit de sorte que l’élan vers la spiritualité et le sublime s’effondre sous le poids des tristes réalités. Au sommet des marches (ghats) de Manikarnika on surplombe une dizaine de bûchers funèbres et l’on est confronté à des scènes auxquelles les dévots ne font même plus attention. Ces ghats (il y en a quatre-vingt autres à Bénarès) reçoivent des localités alentour environ quatre-vingt corps à incinérer chaque jour. Le personnel chargé de la crémation (les doms) doit, une fois l’opération terminée, jeter les cendres dans le Gange. Mais, comme il y a sans cesse de la besogne, les doms ne vont pas jusqu’au bout du rituel. On peut voir l’un d’entre eux jeter un cadavre à moitié consumé dans le fleuve. Sa chute éclabousse une personne en train de faire ses ablutions tout en chantant des versets pour le repos éternel de ses ancêtres. Comment les dévots peuvent-ils manquer à ce point de respect envers le fleuve sacré, leur mère commune ?
Les pratiques et les rites que nous accomplissons aujourd’hui au nom de l’Hindouisme n’ont pas grand-chose à voir avec l’enseignement de ses textes fondateurs (Védas, Bhagavad Gita…). L’un des concepts fondamentaux de la tradition védique est celui des panchbhootas, c’est-à-dire les cinq éléments de la nature qu’il faut respecter : la terre, l’air, le feu, l’espace. On accuse souvent la modernité, l’argent et les nouvelles tendances d’être à l’origine de la dégradation de la société, de la culture, de la religion. Mais certains montrent aussi du doigt les dignitaires religieux. Les Hindous sont très réactifs sur les questions de religions. Aussi les responsables politiques préfèrent-ils ne pas trop toucher à ces affaires, ce qui n’est pas fait pour améliorer les choses. Il y a un énorme travail à accomplir pour réconcilier l’Hindouisme avec l’écologie et plus encore pour transmettre cette vision réformée aux populations. Dans les milieux religieux, les gens rechignent à s’atteler à la tâche. Ici et là, cependant, certains organismes, certains individus ont réussi dans leurs tentatives. Mais pour améliorer la qualité de la vie à la fois physique et spirituelle dans ce pays, il est indispensable de toucher les masses. Il faut que le clergé et les masses reviennent aux messages fondateurs de l’Hindouisme en rejetant les fausses traditions.
En 1988 la Commission centrale de lutte antipollution avait publié les résultats de ses relevés dans le Gange à Hardwar et Allahabad au cours des grands pèlerinages (kumbha mela) pendant lesquels des millions de gens prennent des bains rituels. Le taux de coliformes fécaux peut alors être multiplié par 200 même quand le courant est rapide. Les baigneurs sont exposés à toutes sortes d’agents pathogènes (typhoïde, choléra, dysenterie, jaunisse…). En plus, des offrandes de toutes sortes sont confiées au fleuve, notamment les idoles en terre chargées de tonnes de peinture et de vernis. Un million de pèlerins cela peut produire 33 tonnes de matières organiques chaque jour. A 10 ou 15 km en aval, il est encore préférable de ne pas se baigner.
La rage des dévots d’aujourd’hui vise aussi l’air. Les feux d’artifice, les fusées, les pétards ont remplacé les petites lampes qu’on allumait au moment de Deepawali, la Fête des Lumières célébrant les moissons de la saison humide en octobre-novembre. A Delhi, qui baigne déjà dans une intense pollution automobile, c’est un cauchemar. Et tant pis pour ceux qui ont des problèmes respiratoires. Ils doivent faire avec le dioxyde de souffre, l’oxyde d’azote, le monoxyde de carbone et les particules en suspension, sans oublier le bruit.
Pour Holi, la Fête des Couleurs marquant les moissons de saison sèche en février-mars, on utilisait avant des teintures à base de plantes pour la poudre et l’eau dont on s’asperge à cette occasion. Aujourd’hui il y a là-dedans toutes sortes de produits chimiques plus ou moins toxiques. Beaucoup de gens se plaignent ensuite d’ennuis de peau. Les autorités civiles préfèrent ignorer ces problèmes liés aux pratiques religieuses de peur de heurter les sentiments des fidèles. Car la religion cela sert aussi à récupérer des voix en période électorale, même si cela fait des dégâts dans l’environnement.
Certains dignitaires religieux de Bénarès disent que le gouvernement a consacré beaucoup d’argent à l’enseignement de l’anglais et d’autres matières profanes et presque rien pour l’enseignement des traditions. Mais S. S. Goswani, spécialiste de l’Hindouisme, rétorque : « Nos maîtres religieux ne sont pas à la hauteur, ils ne font pas ce qu’ils devraient. Sous couvert de religion ils poursuivent des objectifs bien à eux : argent et pouvoir ! » Et R. R. Pandey, professeur de philosophie à l’Université Hindoue de Bénarès, leur reproche de ne pas parler aux gens de l’aspect scientifique des choses : « Ils nous ont dit de faire ceci, de ne pas faire cela, sans nous expliquer le pourquoi des choses ». Il est temps que la société retrouve le meilleur d’elle-même et procède à une réforme pour réconcilier l’individu avec la société et l’environnement. Il faut qu’apparaissent en plus grand nombre des hommes exemplaires. Cela ne se fera pas sans tenir compte des nouvelles normes scientifiques qui ont changé la face du monde, pour le meilleur et pour le pire. Il est temps que les Hindous se remettent à lire les textes fondateurs de la Bhagavad Gita (Le chant du Seigneur).
dégradation de l’environnement
« Économie politique de la défécation » (Notre Terre n°23, sept. 2007)
Traduction en français : Gildas Le Bihan (CRISLA)
CRISLA, Notre Terre n° 23, septembre 2007. Sélection d’articles de Down To Earth, revue indienne écologiste et scientifique, publiée par CSE à New Delhi.

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