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Les producteurs de coton en Inde : la situation au Maharashtra

Sourav MISHRA

03 / 2006

Au cours de la campagne cotonnière actuelle, le nombre de suicides parmi les producteurs a fortement augmenté. Et ce n’est pas uniquement parce que les intrants sont plus chers, ou que l’eau manque, ou que les prêteurs d’argent poussent leurs tarifs. Il y a aussi que le gouvernement du Maharashtra a pris un certain nombre de décisions fâcheuses : suppression de la prime de 20 % qui s’ajoutait au prix de soutien minimum (MSP) national, suppression de l’avance de 500 roupies (8,5 €) accordée en début du cycle cultural pour aider à l’achat de semences.

Les 11 districts du Vidarbha produisent 75 % de la récolte totale du Maharashtra, et c’est dans cette région qu’ont été recensés presque tous les suicides. Il n’y a pas que le prix de soutien minimum en cause. Les gouvernements qui se sont succédés à la tête de cet Etat de 90 millions d’habitants ne se sont apparemment pas beaucoup préoccupés du sort des paysans qui font du coton. Dans l’Ouest prospère, représenté par de solides agriculteurs-politiciens (comme Sharad Pawar, ministre de l’agriculture du gouvernement central), les producteurs bénéficient de beaucoup de facilités en matière d’irrigation et de crédit. Le Vidarbha, par contre, ne reçoit pratiquement rien alors que les conditions naturelles y sont moins favorables : faible fertilité des sols, pluviométrie moindre…

Comparatif Est-Ouest au Maharashtra

Région% prêts accordés% irrigation
Ouest8082
Konkan2428
Marathwada1821
Vidarbha811

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les coûts de production sont passés de 5 000 roupies (85 €) à l’hectare en 1995 à 10 000-12 000 (170-204 €) actuellement. Au Maharashtra, seulement 11 % des cultures de coton peuvent compter sur une eau d’irrigation, et c’est dans cet Etat que les tarifs de fourniture sont les plus élevés de tout le pays : de 180 à 1 080 roupies (3-18 €) à l’hectare. Dans la plupart des autres Etats de l’Union producteurs de coton, l’eau est soit gratuite, soit presque gratuite : entre 50 et 200 roupies (0,8-3,4 €). Le Maharashtra consacre en moyenne 3 millions d’hectares au coton. C’est plus que le Punjab, l’Haryana, le Rajasthan, le Madhya Pradesh et l’Andra Pradesh réunis. Mais les rendements sont les plus faibles de tout le pays. Les producteurs ont survécu grâce au prix de soutien minimum renforcé appliqué par le gouvernement local et ses réseaux d’achat et de commercialisation. Les paysans étaient assurés de trouver un débouché pour leur récolte. En 2002, l’arrivée d’opérateurs privés a déstabilisé les circuits para-étatiques ; en 2006, le système du prix de soutien minimum renforcé a sauté, et il y a eu de plus en plus de suicides.

La pagaille dans les circuits commerciaux

Jusqu’en 2003-2004, le Maharashtra était le seul Etat de l’Union indienne à maintenir un monopole public pour l’achat du coton. Dans le cadre d’une loi locale de 1972, l’Administration achetait le coton à 20 % au-dessus du prix de soutien minimum national, afin de compenser la faible productivité et la faiblesse des cours. La Fédération des producteurs de coton du Maharashtra pour la commercialisation (MCPMF) bénéficiait d’un monopole des achats et 75 % des bénéfices devait être redistribué aux agriculteurs, le reste devant constituer un fonds de stabilisation. Certains disent que ce système avait été instauré pour servir les intérêts des industriels du textile de Bombay (la capitale du Maharashtra) plutôt que ceux des paysans. Visesh Joshi, un militant social basé dans cette ville, fait remarquer qu’en 1972 les cours mondiaux étaient trop élevés et que la production indienne était en crise, ce qui a motivé l’initiative du gouvernement. Les agriculteurs ont certainement tiré profit de ce dispositif. Il était plus intéressant que le système centralisé de la CCI (Cotton Corporation of India/Office du coton). Cet organisme public n’achète en fait que 10 % de la production des agriculteurs indiens, suivant des critères de qualité, alors que la MCPMF achetait toute la récolte. Au fil du temps, la corruption a gangrené la machine et entraîné de lourdes pertes, qui s’élevaient à 172 crores (29 millions d’euros) en 1994, à plus de 5 000 crores (850 millions d’euros) en 2004-2005. Les établissements financiers refusèrent de réinjecter de l’argent dans cette structure. Le gouvernement du Maharashtra a aussitôt prétexté de cette décision pour justifier la suppression des primes supplémentaires.

Promesses non tenues

Au cours de la présente campagne cotonnière 2005-2006, le gouvernement du Maharashtra est par deux fois revenu sur les promesses qu’il avait faites aux producteurs. Le premier coup a été porté au début de la saison, avec la suppression de la prime qui était attribuée depuis trente-trois ans. Du coup les paysans sont allés en masse chez les sahukars (prêteurs) qui ont vite fait d’augmenter leurs tarifs. Selon une enquête de l’Institut Tata pour les sciences sociales relative aux suicides d’agriculteurs du Vidarbha, environ 75 % des agriculteurs avaient emprunté de l’argent aux sahukars, et la plupart d’entre eux, dans les quatre années précédentes, avaient été dans l’incapacité de rembourser un prêt bancaire, d’où leur recours à un prêteur d’argent. Confrontés à l’augmentation des coûts, notamment aux nouveaux besoins d’emprunts pour obtenir des semences de coton Bt (OGM), certains agriculteurs se trouvent dans une situation désespérée.

Chemin sans issue

Le suicide de Jamuna Ramdas Ade, cultivatrice de la communauté des Banjari, illustre brutalement la précarité des producteurs de coton du Vidarbha. Les Banjari ont la réputation d’être solides dans les épreuves ; et pourtant, dans son lointain village de Salod Krusanpur, district de Yavatmal, à 178 km de Nagpur, Jamuna a mis fin à ses jours en avalant du monocrotophos, un insecticide.

« Elle a pris cette terrible décision parce que le prêteur d’argent du coin ne la laissait pas tranquille », dit son fils Sankar. Sa fille Sangeeta, qui est mariée, ajoute : « Nous avons peur que le prêteur continue à importuner notre famille ». Une amie de la défunte est plus explicite : « L’instituteur de l’école du village, qui fait aussi le sahukar, lui demandait des faveurs sexuelles à cause des 5 000 roupies (85 €) empruntées il y a six ans pour cultiver du coton. Il lui réclamait maintenant en tout 50 000 roupies (850 €). Jamuna avait subi plusieurs fois des humiliations publiques de la part de l’instituteur-prêteur et de ses sbires. C’est ce qui l’a poussée au suicide ».

Jamuna s’était tournée vers l’agriculture il y a sept ans lorsque son mari est tombé paralysé. Face à la montée des coûts d’exploitation et la baisse des rendements sur sa ferme de 2,8 hectares, elle a cherché à obtenir un prêt dans une banque mutualiste ; en vain parce que son mari avait déjà fait un emprunt qui n’avait pas été remboursé. La dette s’élevait à un total de 24 000 roupies (408 €). Jamuna a donc été forcée de recourir au prêteur local. Ce monsieur fait partie de la troupe croissante de fonctionnaires qui se font usuriers. Jamuna avait fait du coton sur 1,2 hectare et consacré 22 500 (382 €) à la chose. Elle a récolté 600 kg : à 1 750 roupies (29 €) le quintal, même pas de quoi couvrir les frais.

Quand un correspondant de Down To Earth s’est rendu au domicile de la défunte, le naib tehsildar (= percepteur) de Salod était là : « On ne peut rien faire. Comme l’exploitation n’était pas à son nom, on ne peut pas classer l’affaire comme un suicide d’agriculteur. Il n’y aura sans doute pas d’indemnité ».

Le deuxième mauvais coup est arrivé en milieu de saison : le gouvernement fait passer le prix de soutien minimum de 2 500 roupies (42,5 €) à 1 750 roupies (29 €) le quintal, ce qui actionne de plus belle le piège de la dette avant même la fin de la campagne et les ventes. Si le gouvernement a décidé cette réduction pour s’aligner sur le tarif en vigueur sur le plan national, c’est pour réduire les pertes de la Fédération des producteurs de coton du Maharashtra pour la commercialisation (MCPMF), déclare son directeur, N P Hirani.

Un leader paysan, Vijay Jawandhia commente : « Cette crise trouve ses racines dans des promesses électorales faites avant les élections. Le Front démocratique, au pouvoir au Maharashtra, avait promis 2 700 roupies (46 €) le quintal, mais a oublié la chose une fois l’élection passée. A cause de cette promesse et du marché international très actif au cours des années passées, les surfaces consacrées au coton ont augmenté de 20 %… La chute actuelle des prix c’est tout bon pour les usines textiles ». L’échec de la culture du coton dans le Vidarbha illustre l’échec des hommes politiques. Le Gujarat constitue un exemple contraire : voir Révolution cotonnière au Gujarat.

Mots-clés

paysan, pauvreté, politique agricole


, Inde, Maharashtra

dossier

L’Inde et son coton : libéralisme mortel (Notre Terre n°19, septembre 2006)

Notes

Traduction en français : Gildas Le Bihan (CRISLA)

Lire aussi les 27 pages consacrées à ce sujet dans la revue Frontline (8 septembre 2006), publiée par le quotidien national The Hindu. Textes et photos disponibles en ligne sur www.frontline.in, cliquer sur Digital Frontline-Free Download et Archives en haut à droite, puis Volume 23, issue 17, Cover Story

Source

CRISLA, Notre Terre n° 19, septembre 2006. Sélection d’articles de Down To Earth, revue indienne écologiste et scientifique, publiée par CSE à New Delhi.

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