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Pas simple la cogestion !

Le gestion des ressources naturelles des villages Sukhomajri et Bunga, en Inde

Supriya SINGH

11 / 2007

Lors de la partition de l’Inde britannique en 1947, une partie du Punjab, avec la capitale Lahore, se trouve au Pakistan. La partie indienne n’ayant plus de chef-lieu, le gouvernement central décide de créer de toutes pièces une ville appelée Chandigarh. Au cours des années 1950, l’architecte franco-suisse Le Corbusier dirige la mise en œuvre du plan d’ensemble. En 1958, il fait construire une retenue sur une rivière saisonnière qui descend des piémonts de l’Himalaya tout proche. Ces collines (les Shivaliks) ont un sol instable, fait de grès et d’argile. L’envasement du lac, qui est aussi la principale réserve d’eau de la ville, devient vite un problème.

En 1966, le gouvernement central taille à l’est du Punjab un nouvel Etat, l’Haryana. Chandigarh, qui a le statut de Territoire de l’Union indienne comme Pondicherry, sert de capitale pour ces deux Etats. Au tout début des années 1970, M. Mishra, un scientifique de l’Institut national de la protection des sols et de l’eau de Chandigarh, explore le bassin versant et constate que l’origine du problème se situe dans les collines aux alentours du village de Sukhomajri, distant d’une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau. Les premiers contacts avec les habitants, marqués par l’incompréhension, sont difficiles : « Les gens de Chandigarh sont assez riches pour faire enlever la boue de leur lac ».

(Pour obtenir une image satellite de la région, taper Chandigarh dans Google Maps. Au-dessus de l’agglomération, à l’est des collines et sous l’extrémité sud de la piste d’aviation de Pinjaur, se trouve Sukhomajri, repérable par ses petits barrages).

Sukhomajri était un village très pauvre

Sukhomajri était un village très pauvre de l’Haryana, district de Panchkula, dans le nord-est de l’Inde. Il a commencé à sortir de son trou en 1976. A partir de cette date, reconstituant obstinément son environnement naturel, il poursuit pendant une décennie une ascension constante vers la prospérité. Sukhomajri a réussi parce qu’il y avait dans ce village une structure autonome qui avait le pouvoir de prendre des décisions. Tout cela a commencé à s’écrouler lorsque la Direction des forêts est intervenue pour enlever aux villageois leurs ressources, déstabilisant, ce faisant, leur belle initiative. Cette situation est, par contraste, bien mise en évidence par le succès de Bunga, un village situé 30 km plus au sud et qui avait voulu imiter Sukhomajri, en prenant soin de tenir à l’écart une Administration prédatrice. La leçon de tout ça : l’autonomie donne une certaine liberté de manoeuvre propice au progrès. Au cours des années 1980, Sukhomajri devient un modèle de développement autogéré. Son cheminement pour sortir de la pauvreté, jusqu’à atteindre un bon niveau de prospérité (ce fut le premier village indien à être imposé sur les revenus provenant de ses ressources naturelles) a inspiré la réflexion en maints endroits du monde. Derrière cette histoire assez exceptionnelle, il y a eu la capacité des habitants à prendre en charge la gestion de leur environnement en créant une structure villageoise unie et solide, la HTMS (Association gestionnaire des collines).

Notre revue Down To Earth suit le parcours de Sukhomajri depuis près de quinze ans. Lors de la dernière visite sur le terrain, on remarquait des changements, pas pour le mieux. Gurmel Singh, le président de l’Association gestionnaire, confie que la situation au village n’est plus idyllique : « J’ai hérité du lustre d’anciens lauriers ». Les débats sur la gestion des ressources qui dynamisaient la communauté sont morts. Depuis cinq ans, la HRMS ne s’est pas réunie une seule fois. La réussite reposait sur la forêt et l’eau, l’Association s’occupant des deux. Mais les éléments de l’équation ont changé : la Direction des forêts a fait main basse sur la forêt que les villageois avaient fait pousser, et les ressources en eau sont maintenant contrôlées par des intérêts privés. Gurmel Singh conclut : « L’Association n’a pratiquement plus de raison d’exister ».

Sur le long chemin…

Le parcours de Sukhomajri a commencé avec l’arrivée des scientifiques venus de l’Institut national de protection des sols et de l’eau de Chandigarh. Ils cherchaient un moyen de lutter contre l’envasement du lac de Sukhna qui était la seule grande réserve d’eau de la ville. Ces spécialistes ont établi que le problème venait des collines dénudées du secteur de Sukhomajri. La solution pour eux paraissait donc d’empêcher les villageois de faire pâturer leurs bêtes dans les bois afin de reconstituer le couvert végétal. Ceux-ci estimaient n’avoir aucune raison pratique de les suivre sur ce terrain, mais changèrent d’avis à partir du moment où les scientifiques acceptèrent de construire des retenues d’eau (la première en 1976) qui profiteraient aussi aux habitants du lieu. L’intérêt bien compris a éclairé les esprits : les villageois ont eu de l’eau, ils ont protégé la forêt, et ils ont eu encore plus d’eau et plus de fourrage. Le lac de Chandigarh échappait pour le moment à l’envasement.

S. P. Mittal est l’un des spécialistes ayant participé au lancement du projet aux côtés de P. R. Mishra, son inspirateur maintenant décédé. Il se souvient : « A bien des égards, le projet de Sukhomajri était une première tentative de remise en cause des modèles de développement pilotés du haut vers le bas ». Trois nouvelles retenues ont été construites en cinq ans et en 1983 a été créée l’Association gestionnaire des collines, à laquelle participait un représentant de chaque foyer. Par la suite, tous les habitants adultes pouvaient y apparaître, et tout le monde avait un droit identique pour l’eau. Afin de responsabiliser les gens par rapport à la ressource disponible, le tarif était basé sur la période de consommation au lieu du volume consommé. Les revenus venant à l’Association par divers moyens servaient à l’entretien des retenues et des canalisations et à la protection des espaces forestiers.

Bientôt sont apparus des résultats. La production de blé et de maïs, les deux cultures habituelles, a progressé de plus de 50 pour cent entre 1977 et 1986. La production d’herbages (l’indispensable fourrage) est passée de 40 kg à l’hectare en 1976 à 3 tonnes en 1992. Dans ce qu’on appelait la forêt, le nombre d’arbres est passé de 13 à l’hectare à 1 292. Comme les gens disposaient de plus grandes quantités de fourrage, les chèvres qui étaient 246 en 1977 n’étaient plus que 10 en 1986. Dans le même temps, les buffles sont passés de 79 à 291, et la production de lait a suivi, bien évidemment. Sukhomajri est toujours dans l’aisance. Le revenu par habitant y est deux fois plus élevé que le revenu rural moyen pour le reste de l’Haryana. Presque chaque famille possède une voiture. Les vaches et bufflesses sont au nombre de 560, qui donnent entre 3 000 et 4 000 litres de lait par jour. Le litre se vend ici 12 roupies (0,18 €). « Les revenus annuels ont doublé depuis les années 1990, triplé par rapport aux années 1970 », précise Gurmel Singh.

Du bien au soleil

Sukhomajri est devenu prospère grâce à la renaissance des espaces boisés. Ses habitants ont protégé et remis en état une superficie de 400 ha, avec surtout des acacias catechu. Dans les années 1980, la Direction des forêts a accepté un arrangement amiable par lequel les villageois recevraient 50 pour cent du produit de la vente de ces arbres. A partir de la mise en œuvre d’un programme de cogestion des forêts en 1997, cette Administration a réduit la part à 30 pour cent. Les plantations ont maintenant plus de trente ans et presque tous les arbres sont parvenus à maturité ; mais il n’y a pas eu de coupe. Pourtant cela aurait renfloué immédiatement les finances de l’Association gestionnaire et offert d’autres avantages. Selon la Direction des forêts, environ 8 400 pieds sont bons pour l’abattage, ce qui représente une valeur de 1,68 crore de roupies (252 000 €). Il y a une autre façon de calculer la valeur de ces arbres : 100 kg d’acacia catechu produit 6 kg de katha (catéchine) qui vaut 700 Rs (10 €) le kilo, ce qui donne une nouvelle valeur au tout : 5,88 crores (882 000 €).

… surgissent des problèmes.

« L’Association gestionnaire perd de sa force ; la forêt et l’eau nous échappent », dit Abhay Ram, 60 ans, qui faisait partie des pionniers. Les premières marques du changement sont les puits qu’ont fait forer certains au lieu d’utiliser l’eau des retenues pour l’irrigation. En 1985, l’eau des retenues irriguait 33 ha, 10,2 ha seulement en 2001 ; environ 17 ha étaient irrigués par l’eau des puits, le reste n’étant pas irrigué du tout. Maintenant l’eau des retenues ne sert que pour 5 ha. Le pompage dans la nappe phréatique n’est pas sans conséquence : le niveau baisse. Abhay Ram continue : « Avant la construction des barrages, on trouvait de l’eau à environ 120 m. Quand le premier nouveau forage a été effectué en 1981-1982, on a trouvé l’eau à 40 m ». Peu à peu on revient au point de départ : 56 m en 1996, 90 m en 2006. Le sarpanch (= maire) croit que, grâce aux infiltrations en provenance des barrages, l’eau souterraine ne va pas s’épuiser. Le témoignage de Abhay Ram laisse peu d’espoir en ce sens.

La distribution de l’eau s’est détériorée parce que les conduites sont en mauvais état et que les retenues se sont envasées. Comme elle n’a pas de sous pour l’entretien, l’Association ne peut guère agir. « Je craignais de perdre des récoltes à cause de la baisse du niveau dans les barrages ; moi aussi je me suis équipé d’un puits », confie son président, Gurmel Singh. Maintenant nous irriguons seulement pour sauver des cultures. Du temps de mon père, il y avait plein d’eau. Maintenant c’est plus pareil. C’est grâce à la forêt que les sols gardent une certaine humidité. Autrement il y aurait une baisse sérieuse des rendements ».

Sukhomajri avait construit sa prospérité sur les revenus tirés du fourrage, de la bhabbar (une herbe fibreuse utilisée alors par les papeteries) et de l’eau des retenues. En 1996-1997, sa meilleure année, l’Association gestionnaire a encaissé plus de 170 000 roupies (2 692 €), à comparer aux 43 800 roupies (693 €) de 1986-1987, la première fois qu’elle dégageait des recettes. Depuis 2002, elle a du mal à atteindre 4 000 roupies (63 €) dans l’année. Au début, tout allait bien. Grâce à l’eau récupérée et à la réhabilitation des espaces boisés, il y avait abondance de fourrage et de bhabbar. Comme ces espaces appartenaient à la Direction des forêts, l’Association gestionnaire a négocié avec elle et obtenu l’autorisation de récolter et vendre la bhabbar aux papeteries et du fourrage aux villageois. Malheureusement ce système a été modifié en 1990. En plus de payer un fermage, l’Association devait verser 25 pour cent des recettes en taxes fiscales. Elle a encaissé le coup parce que la fourniture d’eau pour l’irrigation faisait encore rentrer de l’argent et que le village avait déjà acquis une certaine aisance.

Le vrai coup dur est arrivé en 1998. Dans le cadre des directives sur la cogestion (Join Forest Management), la Direction des forêts a commencé à prélever 25 pour cent des revenus que l’Association obtenait de la vente de fourrage et de la bhabbar. Elle perdait en tout 55 pour cent de ce que lui rapportait la forêt. Dans ces nouveaux arrangements, les villageois n’avaient plus le droit de récolter du mungri (jeune bhabbar). Le contexte général aussi était bien mauvais : les papeteries se tournant désormais vers la pâte de bois, le marché de la bhabbar s’effondrait. Actuellement, une fois payés impôts et taxes, l’Association ne gagne plus rien avec cela et elle n’afferme pas ses droits. « La plupart des agriculteurs produisent leur propre fourrage ou l’achètent sur le marché. Seuls les pauvres se fournissent encore dans la forêt », dit Ram Kishan, un habitant du village.

L’intervention de la Direction des forêts a enfermé Sukhomajri dans un cercle vicieux. Les fonds dont dispose l’Association gestionnaire, maintenant à 5 pour cent de leur niveau de 1997-1998, ne peuvent plus subvenir à l’entretien des retenues et des canalisations. Actuellement, seul le plus grand barrage construit en 1978 sert encore habituellement à l’irrigation, ce qui n’arrange pas les finances. Les recettes générées par la fourniture d’eau d’irrigation sont passées de 4 000 roupies (63 €) en 1994-1995 à pratiquement rien de 2000 à 2005. Après la réparation de deux retenues, elles sont remontées à 3 300 roupies (52 €) en 2006-2007. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la Direction des forêts s’est conduite en prédateur. A cause de sa politique d’obstruction, Sukhomajri a perdu beaucoup d’argent. Selon l’accord de cogestion de la forêt, la part de bois d’œuvre (khair, Acacia catechu) revenant au village, si on faisait des coupes, rapporterait un bon paquet, ce qui rétablirait d’un coup les finances (voir encadré, Du bien au soleil). Mais l’Administration ne bouge pas.

« C’est au gouvernement de réparer les barrages parce que nous n’avons pas d’argent », dit Kishan. Mais Rakesh Kumar, agent de la Direction des forêts, intervient : « Un barrage a été réparé cette année, un autre en 2005. Les berges d’un autre ont été relevées de 2 m. Les canalisations bouchées ont été nettoyées. Bientôt les villageois pourront se resservir en eau ». La retenue réparée cette année était hors service depuis 1992. Toujours est-il que, avec une Association en perte de vitesse et des ressources qui fondent, les deux causes se nourrissant mutuellement, le cycle du développement est bloqué. M. Mishra, le pionnier venu de l’Institut de Chandigarh, parlait de Développement cyclique, c’est-à-dire que les résultats d’un cycle d’investissements constituent le capital qui servira au cycle suivant, et ainsi de suite.

Bunga s’y met aussi

Le premier village à vouloir imiter Sukhomajri a été Bunga, distant de 30 km vers le sud (voir image satellite sur wikimapia.org/5017162/lv/Bunga_Tehsil_Panchkula). Sa réussite est plus assurée parce qu’il ne dépend pas du bon vouloir de la Direction des forêts, même s’il aurait besoin, pour le long terme, d’une aide publique qui ne vient pas. Les collines qui entourent Bunga étaient dénudées. Périodes de sécheresse et soudaines inondations forçaient les villageois, qui élevaient des chèvres et pratiquaient une agriculture de subsistance, à devenir nomades huit mois dans l’année. Les 160 familles sont essentiellement des propriétaires marginaux ou des sans-terre et vivent surtout de la vente de lait, les cultures ne représentant que 35 pour cent des revenus globaux des gens du lieu qui sont à 90 pour cent des Gujjars, comme à Sukhomajri. Il y a 20 familles dalits (Intouchables), dont cinq possédant de petits lopins. En 1983, lorsque les spécialistes de l’Institut de Chandigargh ont amené des gens de Bunga voir les nouvelles infrastructures de Sukhomajri en promettant de les aider à en faire autant, le village a sauté sur l’occasion.

Cet établissement fournissait donc l’expertise technique et la Direction de l’agriculture de l’Haryana se chargeait de la mise en œuvre du projet. Décidé en 1983, le premier barrage, avec son réseau de distribution, était réalisé l’année suivante, pour un coût de 25 lakhs (38 750 €). Deux autres barrages ont été construits, en 1988 et en 1990. L’Association gestionnaire, constituée en 1984, a interdit le pâturage et la collecte sur les espaces communautaires et lancé un programme de reboisement pour permettre la récolte de l’eau de pluie. La zone de captage du premier barrage comprenait 74,6 ha possédés par la Direction des forêts et 79,9 ha de shamlat (terres communautaires du village).

Les premiers signes du changement n’ont pas tardé à apparaître. Il y a en tout 250 ha de terres cultivables à Bunga. Un an après le début de l’irrigation en 1985, 122 ha ont reçu de l’eau. Actuellement, 170 ha sont irrigués par l’eau du barrage et 40 par des forages. A la place du maïs et de l’arhar (Cajanus cajan, pois pigeon), on voit maintenant dans les champs le blé et le trèfle d’Alexandrie (burseem), une plante fourragère qui a besoin de beaucoup d’eau. Des variétés hybrides ont été expérimentées sur 40 ha. Les rendements ont beaucoup augmenté : de 900 kg à 3 000 kg pour le blé, de 800 à 2 200 kg pour le maïs, cela donc avec des semences hybrides et de l’irrigation. Certains se sont lancés dans des cultures nouvelles : riz, canne à sucre, coton…

La composition des troupeaux a également évolué. Il y avait 800 vaches dans le village, mais peu à peu il y a eu davantage de buffles qui mangent plus et produisent plus de lait. Pour les buffles, l’augmentation a été de 320 pour cent, pour les vaches de 47 pour cent, pour les bœufs de 33 pour cent. Le rendement moyen global pour le lait est passé de 1 000 litres/jour à 4 000-5 000 litres/jour. Le surplus est vendu à 12 Rs (18 centimes) le litre. Bhikha Ram, un ancien président de l’Association gestionnaire, propriétaire de 1,6 ha, déclare : « Notre revenu moyen annuel par habitant, qui était pratiquement nul avant la construction du barrage et la remise en état des espaces communautaires, atteint maintenant les 10 000 roupies » (158 €).

L’Association a engagé quelqu’un pour s’occuper de la distribution de l’eau. Il touche 4 000 Rs (63 €) par mois, ce qui est plus que les recettes de l’Association de Sukhomajri pour l’eau. Quatre conduites souterraines ont été posées, deux de 13 cm, une de 10 cm, une de 7,5 cm. Le prix varie suivant le diamètre du tuyau et la durée d’utilisation. Pour une heure d’utilisation, c’est 6 Rs, ou 4 Rs ou 3,5 Rs respectivement. Afin d’assurer l’équité et l’efficacité, un tarif progressif est appliqué et des mesures appropriées sont prises pour adapter les types de cultures aux quantités d’eau disponibles. Les champs de riz ne reçoivent pas d’eau du barrage.

Il existe des problèmes malgré tout. Les recettes venant de la vente de l’eau sont passées de 28 975 Rs en 1998-1999 à 7 300 Rs en 2007 à cause de l’envasement de la retenue. Et il y a la question des eaux souterraines. « Les interdictions, les restrictions en matière de cultures ne sont pas strictement appliquées, mais la plupart des agriculteurs tiennent compte des avis de l’Association gestionnaire. Certains ont les moyens d’irriguer leurs champs par des forages », dit Gurnam Singh, son président actuel. On ne s’en inquiète pas outre mesure. « Le courant électrique n’est pas fourni régulièrement, ce qui limite les pompages dans la nappe phréatique. De toute façon, l’eau souterraine sert surtout en cas d’urgence ou pour les champs de riz », commente Bhikha Ram. Dans le village, il y a 9 forages qui, dans 80 pour cent des cas, servent à irriguer les parcelles de leur propriétaire. Le reste est vendu, et l’investissement récupéré en deux ans. Mais on sait heureusement qu’il est plus intéressant de se servir dans la retenue, et que la nappe est quand même à - 90 m.

Les choses se passent autrement

A Bunga, l’Association gestionnaire est plus dynamique et des réunions ont lieu une fois par mois. Les habitants respectent généralement ses recommandations pour les cultures et l’eau. Cela est rendu possible parce que plus de la moitié de la zone de captage est constituée de terres communautaires. L’Association continue à vendre l’herbe bhabbar qui pousse sur ces terrains à des courtiers même depuis que les papeteries se sont mises à travailler avec la pâte de bois. Et des villageois achètent toujours du fourrage, ce qui rapporte entre 60 000 Rs et 70 000 Rs (949 €-1 107 €) dans une année. A cela s’ajoutent 10 000 Rs (158 €) pour l’eau et 12 000 Rs (189 €) pour le poisson provenant de la retenue. Depuis les sept dernières années, l’Association, qui ne paie pas d’impôts, a pu compter sur des rentrées annuelles de 90 000 Rs (1 424 €). Elle a dépensé 12 lakhs (18 600 €) pour le développement, l’action sociale et l’entretien. Les résultats sont là : le réseau de distribution est mieux géré qu’à Sukhomajri et la comptabilité est régulière et bien tenue.

L’Administration de l’Haryana a tenté de prélever des taxes mais ça n’a pas marché. En 1992, elle avait fait passer un amendement qui transférait aux panchayats les revenus générés par les terres communautaires. Le barrage de Bunga étant construit sur un espace communautaire, il apparaissait que les recettes provenant de cet équipement et aussi de la vente d’autres ressources collectives entreraient dans la comptabilité municipale. L’Association gestionnaire a alors entamé une procédure judiciaire et obtenu gain de cause. Bunga a bien géré son eau mais ne peut pas se lancer non plus dans des opérations de désenvasement. Avant la construction du barrage, Bhikha Ram plantait du maïs, des pois chiche, de l’arachide, de la moutarde. Grâce aux nouveaux rendements, le revenu tiré de son maïs de mousson et du blé d’hiver (rabi) a doublé. Et pourtant les villageois sont préoccupés : « Nous n’avons pas de quoi désenvaser le barrage. Nous avons contacté le Collector (= préfet) et la Direction de l’agriculture, en vain ». M. Arya, le spécialiste de l’Institut, déplore aussi le manque d’intérêt pour ce village : « Dès qu’on remet un projet entre les mains d’un village, tout le monde oublie la suite. Pourtant la pratique démontre qu’un appui extérieur reste nécessaire pour la technique et la logistique ». L’aide espérée n’arrive pas. Jag Pal Singh, fonctionnaire de la Direction de l’agriculture de l’Haryana, précise qu’il n’existe pas de budget particulier pour la réparation, l’entretien de ces infrastructures : « La Direction apporterait un financement en cas de nouveau projet dans ce secteur, sinon nous ne pouvons rien ! ».

Certaines interventions ont été source de problèmes. Pour éviter des inondations, la Direction des forêts avait augmenté la hauteur du premier barrage en 2001 puis en 2006. De ce fait, il y a eu moins d’eau pour les cultures d’hiver. Pour freiner l’envasement, un second barrage en terre, financé par l’Union européenne, a été construit en aval en 2006. Il s’est effondré cette même année, ce qui a encore aggravé l’envasement dans la première retenue. Les choses sont restées en l’état.

Que retenir de ces deux cas ?

Si, à l’extérieur et à l’intérieur, les conditions sont réunies, les villages peuvent parvenir à l’autosuffisance. Des remèdes qui seront apportés aux problèmes de l’heure dépend le succès des quelque 2 000 programmes de développement rural de notre pays. Pour juger sur pièce, observons la mise en œuvre de la Loi nationale sur la garantie de l’emploi en milieu rural (NREG, 2005) qui concerne 300 000 villages répartis dans 330 districts, avec un budget de 13 000 crores de roupies et plus (environ 2 milliards d’euros). Cette loi vise essentiellement à générer et gérer des ressources naturelles comme l’eau et les forêts. Dans ce but, elle incite aussi à élaborer au niveau des villages des plans de développement. Sukhomajri et Bunga constituent deux modèles pouvant servir de repères pour effectuer les réglages indispensables. Ils montrent que le cycle de développement préconisé par P. R. Mishra (le pionnier venu de l’Institut de Chandigargh) est tout à fait réaliste dans la mesure où les populations conservent leur droit de regard sur les ressources, la gestion des choses et les avantages que cela procure. Pour parvenir à un judicieux équilibre entre toutes les ressources du village (bois, eau, pâturages, cultures et élevage), il faut absolument mettre en place une structure locale de gestion communautaire. Sukhomajri protégeait son espace forestier, ce qui assurait un remplissage constant des retenues. Il a interdit le pâturage libre et, en échange, s’est approvisionné en fourrage et herbes intéressantes dans la forêt reconstituée A Bunga, la société coopérative a imposé une réglementation stricte pour empêcher une extraction irraisonnée de l’eau.

A Sukhomajri comme à Bunga, les habitants se sont organisés, ils ont constitué une coopérative parce qu’ils pouvaient compter sur des droits (l’eau, les produits de la forêt). « Le développement local c’est une préoccupation locale. Pour solutionner des préoccupations locales, il faut un plan de développement local », dit M. Mittal. Avec la garantie d’avoir des droits sur les ressources, les gens acceptent de se mobiliser dans le cadre d’une structure gestionnaire locale. Au début, Sukhomajri n’avait pas sa HRMS. Pendant quatre ans, les gens ont expérimenté, cherché comment gérer la situation. L’assemblée du village (gram sabah) a joué un rôle essentiel dans l’évolution et le réglage des procédures communautaires. « Quand la collectivité contrôle les ressources, cela débouche sur des procédures innovantes, et il en résulte une bonne gestion », dit Madhu Sarin, le militant bien connu des droits des gens sur les ressources forestières. Lorsque la demande pour la bhabbar a chuté, le village de Bunga a trouvé des débouchés parce qu’il était maître de cette ressource et de ce qu’elle pouvait rapporter. Le village de Sukhomajri n’avait rien à en tirer, donc il a cessé d’en prendre la concession.

Par contraste, les deux villages font bien apparaître toute la différence qu’il y a entre droits légaux et gestion concédée des choses. L’Association gestionnaire de Sukhomajri était prisonnière de la Direction des forêts parce que, juridiquement, c’était elle la propriétaire de la forêt et de ses ressources. Si la forêt existait à nouveau grâce aux efforts des villageois, elle n’en devenait pas pour autant leur propriété. A Bunga, par contre, une bonne partie de la zone de captage appartenait aux villageois. Quand l’Administration a essayé d’empiéter sur leurs droits, les habitants ont fait appel à la justice et obtenu gain de cause. De toute évidence, il faut que les pouvoirs publics accordent officiellement aux structures locales des droits clairs sur la ressource afin d’éviter de fâcheuses interférences extérieures.

Pour autant la gestion communautaire ne doit pas mener à un isolement. Pour qu’il y ait des institutions démocratiques et dynamiques, il ne suffit pas d’une bonne entente, d’une solidarité au sein du village. Il faut aussi de bonnes relations (c’est absolument indispensable) avec les intervenants extérieurs, tout particulièrement l’Administration. A Sukhomajri, lorsque la Direction des forêts a voulu sa part de gâteau, l’équilibre précaire qui avait été soigneusement établi s’est effondré. A Bunga même, il y a déjà des violations de droits qui pourraient mettre à mal l’esprit de solidarité qui prévalait. Par ailleurs, même si les structures locales sont solides, elles ont malgré tout besoin d’un appui technique et financier pour maintenir à flot le projet en cours lorsqu’il prend une certaine dimension. Les deux villages sont, à des degrés divers, confrontés à des problèmes de ressources financières et de connaissances techniques. Pour surmonter les difficultés, il faut un environnement propice plus large, et pas seulement compter sur la micro-gestion comme a tendance à le faire le gouvernement.

En plus, il ne s’agit pas seulement de problèmes techniques et financiers. Si le gouvernement souhaite que le développement local passe par une démocratie participative et une gestion communautaire, il doit impérativement renforcer les fondations de la gestion des biens communautaires, surtout lorsque les villages sont marqués par de profondes divisions sociales (ce qui, à vrai dire, n’est pas le cas pour Sukhomajri et Bunga). Pour instaurer une croissance communautaire et équitable, il est essentiel de renforcer la démocratie locale via les gram sabah (assemblées villageoises) et de donner aux institutions locales de vrais pouvoirs de gestion.

Les pouvoirs publics doivent analyser dans leur globalité les réalités d’aujourd’hui à Sukhomajri et Bunga pour en tirer un enseignement. Quand on fait le bilan des programmes de développement rural, on constate que la plupart ont échoué, faute d’un plan d’ensemble bien intégré. En moyenne, chaque village de ce pays peut avoir affaire à une douzaine de programmes, chacun suivant sa propre trajectoire linéaire. La conséquence de cette approche fragmentée c’est que les objectifs n’ont pas été atteints. Les destins divergents de Sukhomajri et de Bunga préfigurent peut-être le devenir des campagnes indiennes.

Le lac Sukhna se rapetisse sous l’effet de l’envasement et des constructions qui grignotent son pourtour

Au début, il y avait un ruisseau saisonnier venant des premières collines de l’Himalaya. En 1958, on y a construit un barrage. La retenue a couvert jusqu’à 230 hectares, mais on est maintenant à 154 ha seulement. La profondeur est passée de 5 m au début à 2 m en 2004. Entre 1958 et 1962, sous l’effet de l’érosion des sols dans le bassin versant (4 200 ha), sa superficie a diminué de 20 pour cent. L’Administration a alors acquis 3 400 ha dans cette zone pour limiter le phénomène. En 1988, 2 600 ha ont été transformés en réserve naturelle où l’on a construit 186 retenues pour contenir le problème. On est ainsi passé de 1 600 kg de dépôts à l’hectare en 1988 à 560 kg/ha en 2004. Mais le lac n’est pas sorti d’affaire. En avril-juin, il est en partie asséché, et fait pendant cette période l’objet de travaux de dragage. Un nouveau programme de six ans, doté d’un budget de 73 crores (10,9 millions d’euros), est prévu pour enlever 2,5 millions de tonnes de sédiments qui serviront à remblayer des parties basses au sud de la ville.

Les « Edits de Chandigarh » rédigés par l’architecte franco-suisse Le Corbusier, disaient : « Aucune exploitation commerciale du lac et de son environnement ne sera autorisée, et sa tranquillité sera assurée par l’interdiction de faire du bruit. » Aujourd’hui, sur le pourtour du lac, on voit des comptoirs à casse-croûte, des boutiques, des bateaux à moteur, des projecteurs, des pylônes de télécommunication, une tour de guet, une fontaine musicale, et autres choses. Une partie des oiseaux migrateurs sont allés voir ailleurs. Il existe bien un arrêt de la Cour Suprême interdisant toute construction à proximité du lac, mais il n’est pas respecté. Même s’il s’agit officiellement d’une zone verte non constructible, les autorités locales accordent des permis. Le Parc technologique Rajiv Gandhi va s’établir dans cet endroit ; et une bonne partie du terrain a été cédée au Groupe Parsvnath (gros promoteur immobilier) pour la réalisation d’un complexe résidentiel haut de gamme. Certains disent que ces projets ont été « facilités », mais l’Administration parle d’insinuations minables.

Pour une analyse des tensions sociales entre Sukhomajri et Dhamala, le village voisin, voir le chapitre 6 de Actions of the voiceless: the challenge of addressing subterranean conflicts related to marginalized groups and women in community forestry, Madhu Sarin, 1996. Texte disponible sur Internet.

Mots-clés

cogestion, développement autonome, développement local, forêt, eau, protection de l’environnement


, Inde

dossier

Environnement, alimentation et pauvreté (Notre Terre n°25, mars 2008)

Notes

Traduction en français : Gildas Le Bihan (CRISLA)

Source

CRISLA, Notre Terre n° 25, mars 2008. Sélection d’articles de Down To Earth, revue indienne écologiste et scientifique, publiée par CSE à New Delhi.

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