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Inde - le prix du lait

Ravleen KAUR

12 / 2007

Pour les producteurs laitiers indiens, la conjoncture est au premier abord favorable. Le gouvernement vient de supprimer l’interdiction d’exporter du lait en poudre au moment où l’augmentation de la demande sur les produits laitiers entraîne une envolée des prix à l’échelle mondiale. Si le marché fonctionnait tout simplement selon le jeu de l’offre et de la demande, les producteurs indiens (de petits producteurs en grande majorité) seraient en train de se réjouir. Mais ce n’est pas le cas : malgré des conditions favorables au plan mondial, leur marge bénéficiaire se réduit, et nombreux sont ceux qui ferment boutique.

Il y a deux ans, Ajay Pal, éleveur dans le district de Ghaziabad en Uttar Pradesh, faisait 15 000 roupies (240 €) dans le mois avec ses 25 buffles. « Parce que le fourrage est plus cher, que les produits sanitaires indispensables coûtent cher également, mes gains ont été divisés par deux. J’ai du mal à tenir ». Cette année, il vend son lait une roupie de plus, soit 20 Rs (0,30 €) le litre. Pourtant, d’après les données de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), les prix des produits laitiers sur le marché international ont augmenté de 46 % entre novembre 2006 et avril 2007. Dans des pays émergents comme la Chine, le niveau de vie s’améliore et les gens consomment de plus en plus ces produits. Sur le marché international, auquel peuvent donc maintenant accéder les producteurs indiens, la concurrence se fait moins forte. Deux gros producteurs mondiaux, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, ont connu des difficultés à cause de la sécheresse, et l’Union européenne commence à réduire ses subventions massives au secteur laitier. Il y a là des opportunités à saisir pour notre pays, qui reste le premier producteur mondial de lait.

C’est pour assurer l’approvisionnement du marché intérieur et contenir les prix que le gouvernement avait, en février 2007, interdit l’exportation de poudre de lait. Voici ce que pense de la levée de cette interdiction M. Sharma, responsable du programme Agro-industrie à l’Ecole d’administration d’Ahmedabad : « Les opérateurs privés vont maintenant se tourner vers l’exportation et proposer plus aux producteurs de sorte qu’il arrivera moins de lait dans les coopératives. Sous l’effet de cette concurrence, le consommateur indien devra donc payer plus ». En novembre dernier, tous les gros opérateurs ont augmenté le prix du lait de 1 R seulement (0,015 €). Et c’est bien là le problème pour les petits producteurs, car en Inde le prix du lait reste très tributaire du consommateur. Les coopératives voudraient bien faire monter leur prix, mais il faut aller doucement à la manÅ“uvre, et les petits fournisseurs attendront. « Le prix est contrôlé indirectement par les gouvernements des Etats et par des organismes locaux. Bien qu’il n’existe aucune disposition officielle en ce sens (sauf au Maharashtra), les coopératives consultent toujours l’Administration avant de donner un coup de pouce à leurs tarifs », note un responsable qui a travaillé longtemps avec une grosse coopérative laitière.

De son côté, un ancien directeur du marketing dans une solide coopérative fait remarquer qu’on ne se préoccupe guère des intérêts des producteurs. « Presque chaque État a sa propre coopérative, et elles se font une vive concurrence, ce qui freine les prix. » Au Maharashtra, le prix du lait est réglementé par le gouvernement. Dans l’État voisin du Gujarat, Amul (une fédération de coopératives laitières, 2,6 millions d’adhérents, 2,38 milliards de litres collectés l’an dernier) doit en tenir compte. « Comme les stratégies commerciales ne peuvent faire l’impasse sur les attentes des consommateurs, et que le président et le directeur général sont généralement des bureaucrates ou des hommes politiques qui veillent au grain, il s’ensuit un contrôle indirect des prix », fait remarquer M. Sharma, lequel estime que, du fait de la libéralisation des exportations, les prix vont partir à la hausse.

M. Sodhi, directeur général de Amul, n’est pas d’accord : « Nous n’avons pas l’impression que les prix s’envolent… Les coûts de production ont par contre augmenté de 50 pour cent. Si on ne répercute pas cela dans les prix, ce sera la même chose que pour le blé. Quand il y aura moins de lait pour nous et qu’ils seront obligés d’acheter les produits d’opérateurs privés, les consommateurs seront certainement pénalisés ». Depuis un an et demi, le prix du lait a augmenté de 2 à 4 Rs, mais ces hausses arrivent après une longue période de stabilité et elles sont loin de refléter l’augmentation des coûts de production. « Comme il y a de plus en plus de bétail et que les pâturages n’y suffisent plus, environ 70 pour cent des exploitations souffrent d’une pénurie de fourrage », précise M. Sahoo, professeur à l’Ecole vétérinaire de Naitinal, en Uttaranchal. La dégradation des herbages a intensifié la crise.

D’autres produits sont également partis à la hausse. Le kilo de gram (lentilles) coûte 20 Rs, le kilo de fenugrec 25 Rs, soit 5 ou 6 Rs de plus qu’il y a deux ans. Augmentation également sur le tourteau de moutarde, le foin et les graines de coton à cause d’une pluviométrie irrégulière et de l’inflation. Le fourrage pour 25 buffles ça coûte entre 1 500 et 2 000 Rs par jour (23-31 €). Ajay Pal s’exprime à nouveau : « Les gens comme moi qui font essentiellement du lait et qui n’ont pas de terres pour cultiver doivent acheter le fourrage nécessaire au prix du marché. L’an dernier, j’ai augmenté mon prix d’une roupie seulement. Si je demande plus, les clients achèteront du lait Mother Dairy » (du nom d’une grosse coopérative dépendant de l’Agence nationale pour le développement de l’industrie laitière).

Les exploitations agricoles en Inde

ExploitationsCatégoriesSuperficie moyenne% exploitations% superficie totale
Marginale< 1 ha0,40 ha59 %14,9 %
Petite1-2 ha1,44 ha19 %17,3 %
Petite +2-4 ha2,76 ha13,2 %23,2 %
Moyenne4-10 ha5,90 ha7,20 %27,2 %
Grande> 10 ha17,33 ha1,60 %17,4 %

Sur les 20 Rs (0,30 €) du prix de vente d’un litre de lait, entre 6 et 10 Rs (0,9-0,15 €) représentent le prix du fourrage. Des produits qu’on jugeait sans intérêt auparavant atteignent maintenant un bon prix. « Le son de blé, intéressant pour la lactation, coûte 8 Rs le kilo, alors qu’il était à 2 ou 3 Rs il y a deux ans », note M. Singhal, chef de la section Nutrition des laitières à l’Institut national de recherche pour la production laitière de Karnal, dans l’Haryana. A cause de la pénurie alimentaire, certaines bêtes manquent de calcium et le lait se tarit. Et il y a les problèmes de santé, en particulier chez les races exotiques ou croisées qui ont sans doute des rendements supérieurs mais sont plus sensibles aux maladies, et qui exigent une meilleure alimentation. Selon M. Singhal, les soins vétérinaires coûtent, en moyenne quotidienne, 10 Rs par tête. Les praticiens ont aussi augmenté leurs honoraires.

A cela il faut ajouter le problème de l’approvisionnement en eau. Pour ceux qui élèvent des laitières sans disposer de terres, il devient difficile et coûteux de s’en procurer. Pourraient-ils espérer une aide gouvernementale ? De ce côté, l’appui reste minimal. Le bétail représente 180 000 crores de roupies, soit 7 pour cent du PIB, les cultures 480 000 crores, soit 13 pour cent du PIB. Pour les cultures, l’aide publique en termes de crédits et de subventions c’est 200 000 crores, pour l’élevage 3 000 crores. Dans ces conditions, beaucoup de petits producteurs laitiers, notamment au Punjab, préfèrent se tourner vers des cultures de rapport. Certains tiennent encore le coup, plus ou moins, comme Ajay Pal.

Mots-clés

élevage, petit producteur, prix des produits agricoles et alimentaires, marché international, exportation agricole


, Inde

dossier

Environnement, alimentation et pauvreté (Notre Terre n°25, mars 2008)

Notes

Traduction en français : Gildas Le Bihan (CRISLA)

Source

CRISLA, Notre Terre n° 25, mars 2008. Sélection d’articles de Down To Earth, revue indienne écologiste et scientifique, publiée par CSE à New Delhi.

CRISLA (Centre d’Information de Réflexion et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique d’Asie et d’Amérique Latine) - 1 avenue de la Marne, 56100 Lorient, FRANCE - Tel : 08 70 22 89 64 - Tel/Fax : 02 97 64 64 32 - France - www.crisla.org - crisla (@) ritimo.org

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