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Entretien avec Ela Bhatt, fondatrice des coopératives SEWA

Rajni BAKSHI

09 / 2008

Ela Bhatt est la fondatrice bien connue de SEWA (Self-Employed Women’s Association) qui a été pionnière dans la reconnaissance et le respect du travail de l’économie informelle, une composante clef du programme des alternatives économiques. Cet entretien a eu lieu en août 2006.

E. Bhatt était présente aux deux premiers Autres Sommets Économiques qui se sont réunis au Royaume-Uni au milieu des années 80. Au cours des deux dernières décennies elle a joué un rôle clé pour influencer le gouvernement indien et un grand nombre d’agences gouvernementales afin de mieux valoriser la richesse et les services de millions de femmes qui n’apparaissaient pas jusqu’à présent dans la carte classique de l’économie.

E. Bhatt a une formation de juriste et est devenue la responsable de la section féminine de l’association syndicale du textile (Textile Labour Association) d’Ahmedabad en 1968. Révoltée par les mauvaises conditions de travail des femmes exerçant un métier indépendant dans et autour d’Ahmedabad, elle a fondé SEWA en 1972. L’association a rassemblé une grande variété de femmes travaillant comme tisserandes, couturières, fabricantes de cigarettes, vendeuses de fruits, poisson, légumes, bois de chauffe, collectrices de papier à recycler et travailleuses de la construction des routes.

Aujourd’hui SEWA a 800.000 membres qui bénéficient d’un réseau d’institutions de soins de santé, microfinance, formation professionnelle, commerce et autres services. E. Bhatt a été élue à l’Assemblée des États de 1986 à 1989. A la même époque, elle présidait également la commission nationale des femmes indépendantes. De 1989 à 1991, elle a été membre de la Commission du Plan. Elle a fondé la Banque Mondiale des femmes, un réseau mondial d’organisations qui permet aux femmes à bas revenus de monter leur propre affaire, d’augmenter leur capital et d’améliorer leurs conditions de vie.

Q : Vous êtes l’une des rares activistes indiennes à avoir assisté aux deux premiers sommets économiques alternatifs dans les années 80. Quels en sont vos souvenirs les plus forts ?

(Sourire) Les SEL ! Mon impression la plus durable est celle de plusieurs pionniers des SEL (Systèmes d’Echange Local) venant de Grande-Bretagne, de Nouvelle-Zélande et d’autres pays, assis ensemble sous un arbre et discutant du concept de systèmes d’échange local. Ce qui m’a frappé, c’est à quel point c’est humain. Chacun est perçu comme ayant un rôle productif dans la société car le concept des SEL valorise une plus grande variété de travail. Il permet à chacun d’être égal à l’autre, du juriste au maçon. C’est exactement le message de Gandhi. Même une vieille femme a un rôle productif.

Je n’ai pas suivi l’évolution des SEL en détail ces vingt dernières années mais il est merveilleux de savoir que le système en est à un point où les gouvernements exigent un impôt sur les revenus générés par les SEL. Et l’on m’a dit que les communautés de SEL disent : « bien sûr, nous paierons des impôts dans les unités de SEL. »

Q : Les rencontres des Autres Sommets Économiques ont-elles signifié, d’une certaine manière, une maturation des idées de Gandhi ?

Oui, les premières rencontres semblaient être une maturation des idées de Gandhi et de Schumacher. Mais la deuxième année, il m’a semblé, et peut-être que je me trompe, qu’ils devenaient politiques dans le mauvais sens du terme, avec un relent de compétition politique sectaire. Je ne sais pas comment cela a évolué par la suite car je n’ai assisté qu’aux deux premiers sommets.

Q : La définition et la mise en avant des petits travailleurs indépendants constitue-t-elle la grande contribution de SEWA à la formulation du courant des alternatives économiques ? Comment vous en êtes vous tenus à cette manière particulière de décrire les personnes que vous avez aidées à s’organiser dans les années 70 ?

Oui, parce que le travail de SEWA a donné à ces travailleurs un nom et un statut. Quand les usines textiles ont fermé à Ahmedabad dans les années 70, j’ai remarqué que c’étaient essentiellement les femmes qui subvenaient aux besoins de la famille. Mais je me suis rendu compte que ces femmes étaient maintenues en dehors de la protection de la loi et qu’elles n’avaient que peu ou pas de droits en tant que travailleuses. La plus grande injustice était qu’elles n’étaient pas reconnues comme participant à la force de travail active, même dans le recensement indien. Cela soulevait la question : qu’est-ce que l’emploi ?

Dans l’économie traditionnelle, la plupart des gens gagnaient leur vie par le travail de la terre, l’élevage de petits animaux, la production de lait et l’artisanat. Maintenant, la plupart des femmes dépendent de revenus provenant d’un travail payé à la pièce. J’ai pris conscience que l’emploi indépendant était la clef, cela a été notre manière de gagner notre vie historiquement, culturellement et traditionnellement.

Mais de tels travailleurs sont dénoncés comme étant inorganisés, marginaux, périphériques. Aux États-Unis, ce secteur est même dénoncé comme une « économie noire » qui échapperait aux impôts.

Je voulais donner un nom positif dans un langage que le monde moderne pouvait comprendre, d’où l’insistance sur la notion d’emploi et de « soi-même » (self), au sens propre les personnes qui ne comptent que sur elles-mêmes. L’attention de SEWA était concentrée sur la réalité du statut de travailleur et sur la volonté d’aller au-delà des travailleurs de l’industrie. Je voulais les intégrer au mouvement syndical. Après tout, toute personne qui contribue au revenu national est un travailleur mais cela n’est toujours pas entièrement reconnu.

Par exemple, SEWA a actuellement plus de 800.000 membres répartis sur six États indiens. Nous avons donc postulé pour une reconnaissance en tant que syndicat national. Mais le Comité de pilotage qui prend cette décision s’y oppose. Même notre adhésion à la Conférence Internationale des Syndicats de Commerce Libre a dû se faire malgré l’opposition des autres syndicats indiens.

Q : Au cours de ces deux dernières décennies, dans quelle mesure les travailleurs indépendants ont-ils reçu une plus grande reconnaissance des gouvernements successifs de l’Inde et des agences internationales ?

Les choses ont vraiment changé, lentement mais sûrement. Auparavant, ceux qui travaillaient dix heures par jour pour un maigre salaire étaient invisibles, ils n’étaient même pas comptabilisés dans le recensement. De ce fait, non seulement on avait peu d’informations sur eux mais ils étaient mal protégés. Cela a changé. Ils sont désormais intégrés dans le recensement de l’Inde et les chercheurs ont exploré en détail ce secteur.

Mais ils ont toujours peu de visibilité politique parce qu’ils manquent d’une force organisée. Ils sont une voix, mais elle est limitée. Ils doivent encore obtenir une représentation de leurs droits dans la conception de la politique nationale. Il y a donc encore un long chemin à parcourir. Au niveau international, l’organisation WIEGO (Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing, « Les femmes dans l’emploi informel : mondialisation et organisation ») a joué un grand rôle dans ce processus.

Q : Peut-on en parler comme d’une alternative économique ?

Je pense que c’est plutôt la simple reconnaissance de la réalité. Comme le disait Gandhi, cela n’a rien de « nouveau », c’est aussi ancien que les montagnes. Cela signifie en fait que le fossé entre la « théorie » économique et ce qui se passe vraiment est en train de se réduire.

Le plus grand obstacle a été le blocage conceptuel dans l’esprit des décideurs politiques. Par exemple, lorsque nous avons fondé SEWA, on nous demandait sans cesse : « Si ce sont des « travailleurs », alors où sont les employés ? », ou bien on nous disait « faire des beedis (cigarette indienne) à la maison, ce n’est pas un travail » et « Contre qui allez-vous faire campagne ? ». Mais un syndicat ne sert pas qu’à faire de l’agitation ou à s’opposer à. Un syndicat c’est aussi pour… la solidarité.

De la même manière, la banque SEWA a d’abord été bloquée parce que nos clients étaient analphabètes et n’avaient pas de revenus réguliers, pas de lieu de travail (puisqu’ils travaillaient chez eux). Notre question était : ne contribuent-ils pas au Produit National Brut ? Encore aujourd’hui 63 % du PNB provient du secteur informel, qui inclut les exportations agricoles et 55 % de l’épargne vient de ce secteur. Pas moins de 47 % des échanges extérieurs sont réalisés par le secteur informel.

Q : Comment définiriez-vous la démocratie économique ?

La démocratie économique signifie la liberté économique, la liberté de gagner sa vie, d’avoir la possibilité de croître, de se développer et de rejoindre la courant dominant. Ce ne sera pas une vraie azadi (liberté) tant que chacun ne pourra pas en faire l’expérience. Cela signifie que tout travail doit être reconnu à sa juste valeur. Chacun doit avoir l’opportunité de développer ses compétences. Cela implique d’investir dans la création d’opportunités qui permettent l’inclusion d’un nombre toujours plus grand de personnes. Les Instituts Indiens de Management (IIM) et les Instituts Indiens de Technologie (IIT) ont alimenté la grande industrie en travailleurs qualifiés. Il n’y a pas eu d’institutions équivalentes pour le secteur informel, pour la conception et la commercialisation des produits, la comptabilité, la gestion et les autres besoins de ce secteur. Nous manquons toujours d’institutions pour répondre aux besoins des pauvres. IRMA devait le faire pour les pauvres en milieu rural mais même cela a surtout fourni de la main d’œuvre qualifiée au secteur formel. Nous avons donc échoué à construire sur le vivier de ressources humaines que nous avons dans notre société. La démocratie économique signifierait donc de fournir les services financiers, les services de santé et de meilleurs outils pour permettre aux gens de trouver leur propre manière de produire ou de trouver un travail.

Q : De quel œil voyez-vous la croissance exponentielle dans le champ de la micro-finance ?

L’épargne est une manière importante de construire un capital et la construction de capital est importante pour lutter contre la pauvreté. Il est important que les gens soient capables de transformer l’épargne en capital. Les indépendants pauvres ont montré qu’ils étaient solvables, en particulier les femmes. Elles ne se projettent plus dans l’avenir. Elles ont un sens des responsabilités pour la famille plus grand que les hommes. Mon rêve serait que des fédérations de femmes émergent dans toute l’Inde pour mettre sur pied un réseau de services bancaires décentralisés. C’est la promesse des groupes d’entraide.

Les Institutions de Micro-Finance (IMF) sont principalement le fruit des ONG. Puis des banques, telles que ICICI ont commencé à considérer ce segment du marché comme valable pour le prêt. Elles ont prêté d’importantes sommes d’argent à des IMF qui avaient une clientèle étendue et ont pratiqué une politique de développement agressive. Cela a entraîné des pratiques moins approfondies et une baisse de la qualité. Les IMF ont des coûts de prestation élevés car ils impliquent beaucoup de travail de terrain et de discussion en face-à-face avec les emprunteurs et parce qu’elles sont gérées par des professionnels qui ont une éthique du travail différente.

Actuellement nombre de ces questions sont reprises par Sa-dhan, un réseau d’institutions de micro-finance. Les membres de Sa-dhan ont récemment conçu un code de conduite pour une auto-régulation.

Je crois dans la durabilité, pas dans l’assistance. La durabilité implique que vous ayez des marges. Mais les coûts de prestation ne doivent pas monter trop haut, même s’il est vrai que les coûts de collecte de fonds, le coût de la gestion du risque et celui de la prestation elle-même sont plus élevés quand on prête aux pauvres.

Malgré tout, la plupart des structures sont toujours organisées en faveur du secteur formel. Prenez l’exemple du secteur de l’assurance, même après la libéralisation. A présent, les réglementations exigent un capital minimum de 1 milliard de Roupies pour démarrer une compagnie ou une coopérative d’assurance. SEWA peut collecter 500 millions de roupies mais nous avons besoin d’un partenaire pour partager le risque. Le gouvernement pourrait mettre en place un fonds roulant de 500 millions de Roupies mais il ne le fera pas. Et nous ne voulons pas d’argent de l’étranger.

Travailler avec et pour les pauvres est devenu plus difficile. Travailler au-delà des partis politiques est devenu très difficile, les espaces pour la vie publique et la culture publique ont changé et se sont rétrécis.

Mots-clés

coopérative, développement alternatif, économie solidaire, développement économique


, Inde

dossier

Une Economie du bien-être: regards sur les alternatives économiques

Notes

Cette fiche est également disponible en anglais : An interview with Ela Bhatt, founder of SEWA cooperative

Pour plus d’informations:

  • SEWA, the Self-Employed Women’s Association

  • WIEGO, Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing

  • Sa-Dhan, the Association of Community Development Finance Institutions

  • WWB, Women’s World Banking

Source

Livre

Rajni BAKSHI, An Economics For Well-Being, Centre for Education and Documentation, Mumbai & Bangalore, 2007

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