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Evolution d’un mouvement de chômeurs vers le développement d’une économie solidaire

Le Mouvement d’unité populaire (MUP), Argentine

Héctor PALOMINO, Ernesto PASTRANA

11 / 2007

Contexte

La crise économique et sociale qui secoue l’Argentine dans les années 1990, atteint son apogée en 2001, avec le blocage de routes à grande échelle partout dans le pays, par les piqueteros. Ces travailleurs sans emploi manifestaient leur mécontentement devant la gestion catastrophique de la crise, la corruption et le discrédit de toute la classe politique et réclamaient des allocations pour (sur)vivre. Jusqu’à 2003, le mouvement des piqueteros, extrêmement divers tant dans ses obédiences (ou non) que dans sa composition, a accumulé des expériences sociales importantes, et certains de ses groupes sont devenus des acteurs incontournables de la vie politique nationale. Une des principales caractéristiques de ce mouvement était qu’il revendiquait le changement social sans attendre que l’Etat offre une telle perspective.

Certains des groupes le composant ont mis en oeuvre des alternatives économiques et sociales de production, pour faire passer le statut de chômeur à celui de travailleur autonome. Cependant, le gouvernement Nestor Kirchner élu après la crise a récupéré une grande partie des mouvements sociaux et leur institutionnalisation a neutralisé leur potentiel de changement social.

D’autres ont refusé de négocier avec le pouvoir et malgré une désormais large réprobation de la part de la classe moyenne argentine, les mouvements de chômeurs ont continué à revendiquer et à élaborer une autre société, à leur échelle, avec leurs moyens et idées, avec des résultats palpables. Comme le montre cet article, l’expérience en terme de survie et de durée du Mouvement d’unité populaire renforce la nécessité pour les expériences d’économie sociale et solidaire d’intégrer des stratégies et des visions à long terme, même et surtout dans le cadre d’une lutte immédiate, si elles ne veulent pas devenir éphémères ou se trahir.

Apparition du MUP

La récente évolution du Mouvement d’unité populaire (Movimiento de Unidad Popular - MUP) indique le sens de la transformation en cours des mouvements de chômeurs (ou des « travailleurs sans emploi », comme ils préfèrent se nommer), depuis la sortie de crise de 2001. Les mouvements de chômeurs qui avaient augmenté avec le pic de chômage et de l’économie informelle depuis le milieu des années 1990, ont dû faire face, lors de la mise en route d’un nouveau modèle économique à une réduction progressive de leur base de recrutement. Cette transformation est principalement liée à la croissance rapide de la production et de l’emploi, observée ces dernières cinq années en Argentine, due au changement de modèle économique et social se substituant au régime de convertibilité qui prévalait la décennie passée.

Ce nouveau scénario a obligé les mouvements de chômeurs à redéfinir leurs objectifs et stratégies de développement, générant des différences de positions internes et certaines ruptures. Ces différences sont de deux ordres. D’une part, elles se réfèrent à la continuité des formes d’actions qui ont caractérisé les mouvements contestataires à leurs débuts, soit principalement les mobilisations et les blocages de routes en exigeant des allocations pour les chômeurs. Aujourd’hui, certains mouvements proposent leur abandon pour que toute l’énergie soit consacrée au développement de l’économie sociale dans ce nouveau contexte économique. D’autre part, il s’agit de l’alignement ou de l’opposition active aux politiques gouvernementales, face auxquelles certains mouvements continuent à soutenir des positions autonomes. Les divisions au sein du MUP illustrent précisément ces tendances.

Durant la décennie 1990, la fermeture massive des industries et des établissements productifs divers a généré une augmentation sans précédent du chômage, qui a miné les réponses traditionnelles des syndicats, eux-mêmes négativement affectés par la perte de membres et la diminution de leur capacité de représentation. A partir du milieu des années 1990, de nouveaux mouvements sociaux sont apparus, particulièrement dans certaines localités de l’intérieur du pays, qui ont souffert de démantèlements entiers ou partiels de sources productives importantes. Ces mouvements ont alors entamé les actions dénommées puebladas, des actions d’occupation et de blocage de rues, de routes et d’espaces publics, entraînant avec eux l’insurrection des populations affectées.

A partir de ces phénomènes localisés, le mouvement piquetero est né et s’est étendu jusqu’aux principaux centres urbains du pays. Il est composé d’organisations réunissant des petits groupes de chômeurs dont l’action s’est développée à la marge de nombre de syndicats, de partis politiques ou d’institutions sociales traditionnelles. Le but des piqueteros était d’exiger un travail. Le MUP, dans ce contexte, a été créé en juillet 2001, en s’implantant initialement dans cinq quartiers proches de la ville de La Plata, capitale de la province de Buenos Aires.

Le MUP est apparu dans le cadre d’une crise économique, sociale et politique qui a affecté l’ensemble du pays et qui a culminé avec l’effondrement de l’économie, dans un contexte d’ingouvernabilité. Sa lutte, dans un premier temps, s’est limitée à des revendications immédiates : distribution d’aliments, revenus d’urgence et création de sources de travail. A l’instar d’autres mouvements de chômeurs, ses principaux moyens d’action consistaient à bloquer des rues et des routes – les fameux piquetes (les piquets) – en brûlant des pneus et à organiser d’autres manifestations de mécontentement qui se convertirent petit à petit en une routine commune au mouvement. Un des principaux dirigeants du mouvement résume bien la motivation initiale de ces piquets : « La peur, la faim et le manque de travail nous ont unis. »

Evolution du MUP

Devant le caractère sporadique et inorganisé des actions des piqueteros, le MUP s’est doté d’une organisation permanente à caractère horizontal, avec une direction collégiale, accordant un rôle protagoniste aux assemblées en tant qu’expression de la démocratie directe. La coopérative de travail « El Progresso » est une des colonnes vertébrales du nouveau mouvement. Cette organisation de production et de travail existe depuis plus de 15 ans et est dirigée par une femme. Elle se consacre à la fabrication artisanale de pâtisseries et de pain mais aussi de balais, et commercialise ses produits dans le quartier environnant. Ses membres, se présentant collectivement à travers cette structure coopérative, cherchent à obtenir des contrats avec des entreprises privées ou des entités publiques.

Malgré l’origine marxiste de certains de ses leaders, le mouvement s’est éloigné de la position traditionnelle de la prise du pouvoir d’Etat, comme condition préalable aux changements sociaux, en préférant une stratégie de changements profonds et immédiats dans les relations sociales des institutions qui ont été créées. Cette stratégie vise non seulement l’égalité et la solidarité de ses membres, mais également l’acceptation des différences et des diverses identités, surtout ethniques et religieuses. Ces « poches de socialisme » ont privilégié l’action « locale », en promouvant l’exercice de la politique à l’échelle locale. Bien que cette stratégie globale ne s’attaque pas de front au capitalisme et ne s’oriente pas vers la prise du pouvoir, elle vise à très long terme à devenir une stratégie dominante et ainsi à obtenir un changement de système.

Intrégration du MUP et lutte pour la souveraineté alimentaire

Au fil des années, le MUP s’est étendu à d’autres lieux du pays et a intégré, en 2005, le Front populaire Darío Santillán (Frente Popular Darío Santillán), composé d’un réseau de diverses organisations sociales dont le programme est partagé dans ses lignes générales. Cette organisation nationale, à travers laquelle le MUP réalise son travail politique, est constituée d’indigènes, de paysans, de travailleurs et de chômeurs. D’après le Front, il relève de la responsabilité de « toutes et tous » de défendre le droit à une vie digne, aux biens de la nature, au travail et au développement d’une production diverse et durable, et cela dans le cadre de la « souveraineté alimentaire » qui génère des produits sains et des excédents pouvant être commercialisés. Il faut enfin signaler que pour le Front, « la lutte anticapitaliste ne peut être effective que si elle incorpore aussi les luttes contre le patriarcat ».

En 2006, le MUP a souffert d’une division significative en deux groupes, bien que tous deux continuent à utiliser le même sigle. Un groupe composé majoritairement d’étudiants universitaires a opté pour la poursuite de la médiation entre l’Etat et les chômeurs, en créant des organisations subordonnées aux politiques sociales officielles. Ce rôle de médiation entre les chômeurs et l’Etat s’inscrit dans la continuité des origines du mouvement, avec pour différence majeure l’alignement sur les politiques d’Etat, alors qu’il s’agissait au début de suivre une politique de confrontation avec le gouvernement.

Le groupe d’origine constitutif du MUP a, pour sa part, continué à approfondir son processus d’autonomie, s’investissant toujours plus dans le développement d’une économie sociale et incorporant les valeurs des mouvements écologistes. De ces orientations sont nées des entreprises productives, organisées par le mouvement.

Le MUP, faisant aujourd’hui partie du Front Darío Santillán, réclame l’appui de l’Etat pour ses entreprises productives autonomes, tout en continuant de revendiquer l’attribution d’allocations pour les femmes et les jeunes ayant des difficultés d’insertion dans le marché du travail. Le champ d’action du mouvement va en s’amplifiant progressivement des zones périurbaines traditionnelles vers des régions semi-rurales. Certains de ses membres, par exemple, cherchent à s’implanter dans la localité de Verónica, située à plus de 100 kilomètres de la capitale. Pour cela, le MUP s’est lié avec une coopérative de petits producteurs ruraux affectés par l’extension de cultures comme celle du soja qui menacent leurs activités traditionnelles. Ce groupe s’est ainsi investi dans la création d’une ferme écologique et d’une cuve à lait, dans la pratique de l’aviculture et le développement de pépinières. Ces projets marquent ainsi l’avancée d’un « large processus avec pour objectif la souveraineté alimentaire ».

L’évolution du mouvement se caractérise par un certain éloignement de l’action politique traditionnelle, au bénéfice de l’économie sociale. En d’autres termes, le MUP diminue sa présence politique et publique, tout en augmentant ses actions sur le plan productif, parmi lesquelles la préoccupation écologique joue un rôle toujours plus important, qui s’exprime aujourd’hui comme la « lutte contre le saccage environnemental », particulièrement contre la déforestation et la déviation des ressources alimentaires de la production agricole pour élaborer les, ainsi nommés, biocombustibles (ou agrocarburants).

L’évolution du MUP vers le développement d’une économie sociale marquée par les visions et les valeurs écologiques, indique clairement, comme nous l’avons signalé au début, un des chemins actuels de la réorientation des mouvements de chômeurs. A ses origines, ce mouvement exerçait des formes d’action basées sur les piquetes dont l’emblème était des pneus brûlés dans les espaces publics, réclamant des allocations pour les chômeurs. Aujourd’hui, il paraît se centrer sur le soutien aux principes de la souveraineté alimentaire.

Mots-clés

droit au travail, mouvement social, mobilisation populaire, lutte contre le chômage


, Argentine

dossier

Produire de la richesse autrement

Notes

Cette fiche est tirée de l’article d’Héctor Palomino et d’Ernesto Pastrana, « Le Mouvement d’unité populaire : des barricades à la souveraineté alimentaire », publié dans l’ouvrage collectif Produire de la richesse autrement : usines récupérées, coopératives, micro-finance,… les révolutions silencieuses, PubliCetim n°31, octobre 2008, éditions du CETIM, Genève. ISBN 2-88053-059-5, 6€ - 10 CHF.

Héctor Palomino est sociologue et Ernesto Pastrana est professeur associé et chercheur. Tous deux travaillent à la Faculté des sciences sociales de l’Université de Buenos Aires, Argentine.

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