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Une usine récupérée devient une coopérative phare en Catalogne

Mol-Matric, Espagne

Jordi GARCIA JANÉ

07 / 2008

Mol-Matric est une coopérative industrielle de travail associé qui est issue de la faillite de Talleres Alá en 1981. Elle s’étend sur 5000 mètres carrés dans un polygone industriel de la municipalité de Barberà del Vallès, de l’aire métropolitaine de Barcelone. Quarante-cinq personnes y travaillent et en 2006, cette coopérative a produit pour plus de trois millions d’euros.

Mol-Matric a toujours cherché à exercer l’autogestion et la démocratie d’entreprise dans un secteur ‏– celui du métal – où ce type d’expérience est plutôt rare. Vingt-sept ans après, les travailleurs-associés (los socios) ont transformé cette usine de matriçage qui était en faillite en une entreprise pionnière dans le secteur, avec un haut niveau de capitalisation, une capacité d’investissement extraordinaire, une innovation technologique constante et un capital humain qualifié et engagé dans le développement de la coopérative, en particulier, et de celui de l’économie solidaire en général.

Une usine récupérée

En 1981, en pleine période de crise industrielle, l’entreprise familiale Talleres Alá, fabriquant des matrices, fait faillite suite à une mauvaise gestion. Après la lutte des ouvriers (une cinquantaine) pour la récupération de leurs salaires impayés et des machines (une lutte qui a inclus des manifestations et la rétention du fils du patron jusqu’à la conclusion d’un accord), une trentaine de travailleurs décidèrent de reprendre la production, non sans l’opposition d’une autre partie des ouvriers, qui voulaient trouver un autre patron car ils considéraient que créer une coopérative était une entreprise suicidaire, sans lendemain. Comme la majorité des ouvriers ne l’entendaient pas ainsi, ils constituèrent une coopérative du nom de Mol-Matric. Ils réussirent à convaincre les clients de l’ancienne entreprise de les suivre et remirent les machines en marche, en profitant aussi du stock disponible de matières premières.

Du jour au lendemain, les travailleurs se sont convertis en associés et se retrouvèrent devant le défi de gérer une usine. Ces ouvriers étaient des professionnels qualifiés, mais ils manquaient de connaissances en matière de gestion. Ils durent réaliser un énorme effort pour se former et s’en sortir. Ils reçurent alors l’aide, qui se révéla très précieuse, d’une coopérative d’avocats et d’assesseurs, le Col lectiu Ronda. Cette dernière les accompagna de près pendant les premières années du processus. De plus, le fait de répartir entre tous les travailleurs-associés les tâches et les responsabilités permit à ceux qui jusqu’à présent étaient de simples salariés de se situer mentalement dans la condition de gestionnaire. Petit à petit, l’entreprise se sortit de la crise.

Mol-Matric s’est alors organisée avec les organes que l’on retrouve dans beaucoup de coopératives : assemblée générale, conseil recteur, comité de direction et un coordinateur général. Elle s’est également dotée de commissions de travail, de solidarité et de maintenance. Il faut souligner le haut niveau de participation dans les décisions de la coopérative. Chaque année, sept assemblées se tiennent en moyenne. Les plans stratégiques annuels sont élaborés par le comité de direction et discutés par la suite par le conseil recteur et par tous les travailleurs-associés au travers des groupes de travail, jusqu’à leur approbation définitive par l’assemblée générale. Ce processus dure environ trois mois.

Etant donné que Mol-Matric fabrique surtout des matrices pour l’industrie automobile, elle doit parvenir à des niveaux de compétitivité et de qualité très élevés. Il s’agit en effet d’un secteur dans lequel la délocalisation vers des pays d’Europe de l’Est ou vers la Chine – où les coûts du travail sont moindres – est courante. Pour pouvoir être compétitive, la coopérative a dû réaliser un grand effort d’investissement, en renonçant à répartir une partie des bénéfices entre les travailleurs-associés pour capitaliser l’entreprise. Elle a également dû décider de ne pas payer pendant trois ans une quantité déterminée d’heures de travail pour pouvoir financer la nouvelle usine.

En plus du grand effort réalisé tant en termes d’investissement que d’innovation, il a aussi fallu se battre pour sortir de la crise qui frappait le secteur en diversifiant les activités. La coopérative s’est ainsi consacrée à fabriquer des wagons de chemin de fer et des générateurs éoliens, visant ainsi des secteurs plus écologiquement durables que celui de l’automobile.

Triple engagement solidaire

L’engagement solidaire de Mol-Matric se manifeste suivant trois axes : au sein de la coopérative, avec le mouvement coopératif et avec les peuples appauvris de la planète.

Un des défis de la coopérative est de se maintenir dans le temps, alors que ses travailleurs-associés fondateurs atteignent l’âge de la retraite. Pour cela, ils se sont engagés à former les jeunes travailleurs sur les aspects professionnels mais aussi sur ceux de la coopérative. Ils ont réinvesti de façon constante les bénéfices dans la coopérative et les travailleurs-associés qui entraient en retraite ont renoncé à retirer toute la partie du capital social qui leur revenait légalement pour que les jeunes trouvent une entreprise assainie.

La solidarité avec le mouvement coopératif se manifeste en promouvant le coopérativisme et l’économie solidaire au-delà de la coopérative. Mol-Matric est une des entités qui a impulsé le mouvement coopératif et celui de l’économie sociale et solidaire en Catalogne. Elle fait partie du Conseil recteur de la fédération des coopératives de travail de Catalogne (www.cooperativestreball.coop), elle est membre du Réseau d’économie solidaire (XES, www.xarxaecosol.org), de la coopérative des services financiers Coop 57 (www.coop57.coop) et d’une des principales entités de banque éthique du pays.

D’autre part, la solidarité coopérative de Mol-Matric s’illustre également dans l’aide économique apportée à d’autres collectifs de travailleurs en difficulté. Lorsqu’en 2002, la coopérative Gramagraf (secteur des arts graphiques) qui était née d’un processus de récupération similaire à celui de Mol-Matric, a eu besoin d’un financement supplémentaire pour déménager dans de nouvelles installations, Mol-Matric lui prêta de l’argent. L’année suivante, une autre entreprise familiale de matriçage, Talleres Rigol, se déclara en faillite ; une année après, 12 de ses travailleurs décidèrent de sauver l’usine et se constituèrent en coopérative sous le nom de Matriceria Catalana. Mol-Matric, en plus de leur fournir quelques commandes, les aida en leur achetant des machines et les leur loua jusqu’à ce qu’ils puissent les récupérer. Certains considéraient que ce geste était contreproductif pour Mol-Matric (financer une usine qui pourra devenir un jour une concurrente), or pour la coopérative, il s’agit d’une question élémentaire de solidarité. Le but est également de convertir les coopératives de matriçage catalanes en un centre névralgique du secteur.

Enfin, Mol-Matric porte en elle le « gène » de la solidarité internationale, puisque depuis 2001, l’Assemblée a décidé de consacrer 1 % de ses bénéfices à des contributions pour des expériences de solidarité. Elle collabore avec un centre d’éducation pour enfants handicapés à Smara (Sahara Occidental), à qui elle a déjà donné plus de 25 000 Euros. En 2004, elle a aidé à la construction de deux logements dans la communauté de Masaya au Nicaragua. Au début de l’année 2005, la coopérative a envoyé de l’aide aux personnes affectées par le tsunami au Tamil Nadu (Inde) et a appuyé la création de l’orphelinat de Awasa en Ethiopie. Devant l’avalanche de projets de coopération auxquels Mol-Matric participe, la coopérative a trouvé dernièrement une source financière supplémentaire : les ouvriers peuvent travailler volontairement deux heures en plus dans la semaine et verser la rétribution qui correspondrait à leur paiement au fonds de solidarité.

Mots-clés

coopérative, industrie, économie solidaire, développement alternatif


, Espagne

dossier

Produire de la richesse autrement

Notes

Cette fiche est tirée de l’article de Jordi Garcia Jané « Mol-Matric : autogestion et solidarité », publié dans l’ouvrage collectif Produire de la richesse autrement : usines récupérées, coopératives, micro-finance,… les révolutions silencieuses, PubliCetim n°31, octobre 2008, éditions du CETIM, Genève. ISBN 2-88053-059-5, 6 € - 10 CHF.

Jordi Garcia Jané travaille dans la coopérative L’Apòstrof de Barcelone, dans le service de la communication. Il est également professeur, conférencier et écrivain sur les thèmes concernant le mouvement coopératif et l’économie sociale et solidaire. Il est membre de la revue alternative mensuelle Illacrua (www.illacrua.cat).

Contact : Mol-Matric SCCL, www.molmatric.coop, Poligon Industrial Santiga, 08210 Barberà del Vallès, Espagne.

CETIM (Centre Europe - Tiers Monde) - 6 rue Amat, 1202 Genève, SUISSE - Tél. +41 (0)22 731 59 63 - Fax +41 (0)22 731 91 52 - Suisse - www.cetim.ch - cetim (@) bluewin.ch

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