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Sabordons Media Spree ! Une initiative citoyenne contre un projet d’aménagement urbain à Berlin

Lucie LECHEVALIER HURARD

2008

Des mouvements sociaux pour le droit à la ville

Du mouvement des squats à Berlin aux référendums locaux pour le maintien des services publics locaux, je vous propose une petite promenade à travers l’histoire des mouvements sociaux urbains qui revendiquent le droit à la ville en Allemagne :

Ils en sont convaincus : le projet d’aménagement des berges de la Spree (le fleuve qui traverse Berlin) orchestré par la mairie est capable de détruire en partie l’identité de la ville de Berlin. Ce sont les quartiers emblématiques de Kreuzberg et Friedrichshain, qui s’étendent le long du fleuve, qui sont les plus menacés. C’est pourquoi des habitants de ces deux quartiers ont mis sur pied une initiative citoyenne « pour couler le projet Media Spree ».

Berlin doit rester une capitale où il fait bon vivre, pour ceux qui ont de l’argent, et surtout pour ceux qui n’en ont pas !

La Spree a constitué en certains endroits une barrière naturelle de séparation pendant les vingt-huit années durant lesquelles la ville a été coupée en deux par un mur. Les traces de cette séparation forcée sont encore visibles dans l’espace : on peut suivre, le long du fleuve, le tracé emprunté par la fameuse ligne qui marquait l’affrontement entre deux mondes.

Mais le mur de Berlin n’était pas qu’un morceau de béton : cette frontière symbolique se doublait d’un coté et de l’autre du fleuve d’une zone de No man’s land, une sorte de terrain vague sécuritaire.

Un projet d’aménagement de grande ampleur : Media Spree

C’est cette zone que la mairie de la ville a décidé d’aménager, vingt ans après la chute du Mur : l’espace libre est gigantesque, les projets peuvent être de grande ampleur. Il manquait seulement une « thématique » à ce projet d’aménagement urbain.

La région de Berlin est l’une des plus actives d’Allemagne dans le domaine des technologies de l’information et de la communication : 12 000 entreprises emploient plus de 150 000 salariés, pour un chiffre d’affaires total de 12 milliards d’euros.

Le nouvel espace sera donc dédié à l’économie de la communication : d’où le nom du projet « Media Spree ».

Le projet est un modèle de partenariat public privé (PPP) : les membres de l’association à but non lucratif Media Spree (1) reçoivent des aides de divers ministères (2) au titre du soutien à l’installation et à l’investissement dans une zone ciblée par les programmes de rénovation urbaine, mais aussi de soutien à l’emploi.

Dans l’ancien No man’s land doivent être érigées de grandes tours, des immeubles de bureaux, des locaux commerciaux de grande taille ainsi que des appartements de standing. Les enseignes lumineuses des investisseurs devraient bientôt indiquer : Universal, MTV, O2 World ou Orange.

Sabordons Media Spree !

Si le projet d’aménagement Media Spree semble satisfaire à la fois les investisseurs et la mairie de Berlin, il n’est pas tout à fait du goût de certains habitants des quartiers de Kreuzberg et de Friedrichshain, qui s’étendent de part et d’autre du fleuve.

L’initiative citoyenne Media Spree Versenken (3) a donc lancé une collecte de signatures pour exiger l’organisation par la mairie d’un référendum autour de cette question.

Les revendications de l’appel à l’organisation d’un référendum peuvent paraître minimales, voire simplistes :

  • le maintien d’un espace de promenade accessible aux piétons de 50 mètres entre le fleuve et les nouveaux bâtiments (le projet ne prévoit qu’une bande de 10m.).

  • le maintien de la limitation de hauteur des bâtiments en vigueur à Berlin (22m).

  • la construction d’une passerelle plutôt que d’un nouveau pont pour les voitures.

Ce sont les points qui seront soumis à référendum si l’initiative parvient à réunir d’ici le 1er avril 2008 les 5 500 signatures valides d’habitants du secteur Kreuzberg-Friedrichshain.

Des revendications anecdotiques contre un projet d’aménagement urbain mais aussi social

En réalité, cette pétition, dont les ambitions peuvent paraître anecdotiques, est une tentative de se saisir des instruments légaux à la disposition des citoyens berlinois pour ouvrir un espace de débat sur la question de l’aménagement urbain dans la capitale.

Les mots d’ordre sont globaux : ils adressent de véritables critiques au modèle de société que porte en lui un tel projet d’aménagement urbain.

Contre la privatisation de l’espace et de l’argent publics : Reclaim the streets (and the Spree-shore !)

Il s’agit d’abord d’empêcher la privatisation des espaces publics, en particulier quand celle-ci coûte cher aux pouvoirs publics.

Le site internet de l’initiative documente très précisément les aides dont bénéficient les investisseurs du projet Media Spree (4).

Par exemple, Universal a reçu de la mairie et de l’Etat 10 millions d’euros, au titre d’ « aide au départ », pour son déménagement de Hambourg et son installation sur les berges de la Spree.

MTV a reçu le même type d’aides, d’un montant inconnu. Quant au groupe Anschutz Entertainment, qui construit la plus grande salle de congrès de la ville, pouvant accueillir 17 000 personnes, il a vu financer à 80 % sur fonds publics les infrastructures d’accès au lieu, ainsi que les travaux d’aménagement de la zone (5).

La ville devrait aussi construire un nouveau pont traversant le fleuve pour permettre aux voitures d’accéder plus directement à ce nouveau haut lieu de la culture. Au pays de Media Spree, le « tout voiture » est encore d’actualité…

Les espaces publics devraient se limiter à une « promenade » de 10 mètres de largeur, le long du fleuve (et à l’ombre des hautes tours) et à quelques « parcs de poche » (6).

Du développement économique pour la ville… au prix d’emplois précaires

L’argument majeur de la mairie pour soutenir largement Media Spree est économique : un tel projet serait, selon elle, une source de création d’activité économique inespérée, dans la capitale allemande où le taux de chômage s’établit autour de 15 %.

Les militants de Media Spree Versenken estiment pourtant que le projet ne fournira que des emplois temporaires ou précaires. Les employés du secteur du bâtiment seront évidemment largement mobilisés dans la phase de construction. La manne d’emplois créée n’aura donc qu’une durée limitée.

Une fois le quartier en fonctionnement, ce seront des emplois de services qui seront créés. Beaucoup de ces emplois seront peu qualifiés, peu rémunérés, précaires et… subventionnés par les pouvoirs publics (eux aussi…).

Les « call centers », ces plateformes d’assistance téléphonique, sont emblématiques de cette nouvelle industrie des services embauchant beaucoup de salariés, mais dans des conditions très précaires. Deux de ces call centers se sont déjà établis dans la zone de Media Spree : dans l’un d’entre eux, on sait d’ors et déjà que les contrats sont forcément d’une durée déterminée de six mois.

Contre cette appropriation de l’espace au profit des grandes entreprises et d’une culture commerciale, avec l’aide financière des pouvoirs publics, l’initiative Media Spree Versenken revendique que les berges de la Spree soient aménagées en espaces verts, de promenade et de culture populaire.

Un tel aménagement aurait l’avantage de faire disparaître du paysage les hautes tours commerciales en projet, en même temps que de garder à distance la valorisation exponentielle du prix des espaces alentours, qui résultera forcément du projet Media Spree.

Halte aux augmentations de loyers et à la gentrification !

Les quartiers de Kreuzberg à l’ouest et de Friedrichshain à l’est devraient être concernés par les retombées directes de Media Spree : les habitants s’inquiètent surtout de la spéculation immobilière qui risque d’apparaître dans leurs quartiers d’habitat devenus attractifs de par la proximité du pôle économique et commercial.

Ces quartiers populaires, déjà en transition depuis quelques années, risquent de voir leurs loyers exploser, et leur population se transformer radicalement.

Le processus de gentrification, déjà à l’Ĺ“uvre, ne sera désormais plus lent et progressif…

Pour que vive la culture alternative berlinoise…

La valorisation soudaine de ces deux quartiers risque aussi d’atteindre les projets d’habitat alternatif qui fleurissent d’un côté et de l’autre de la Spree. Des investisseurs en quête d’immeubles à rénover ou à transformer en magnifiques lofts se pressent déjà : ils anticipent l’arrivée des futurs cadres embauchés par les grandes entreprises de Media Spree, à la recherche de logements de standing proches de leur lieu de travail.

Dans ce contexte, les très nombreux lieux d’habitat collectif alternatif sont condamnés, le Köpi et le Schwarzer Kanal en tête. Les espaces qu’ils occupent, jusqu’alors abandonnés, prennent une valeur très importante. Cela justifie l’expulsion de projets alternatifs, qui ne rapportent rien, en tout cas rien d’évaluable en monnaie sonnante et trébuchante.

Ces immeubles, maisons, usines, ou « campings », risque donc de disparaître dans un avenir très proche. C’est pourquoi beaucoup de leurs habitants, ainsi que de militants de la scène alternative qui s’épanouit dans ces lieux, se sont associés à l’initiative Media Spree Versenken.

Les actions

L’initiative Media Spree se concentre pour l’instant sur la collecte des signatures nécessaires à l’organisation d’un référendum sur les dimensions du projet Media Spree.

On n’en est encore qu’à la première étape : 5 500 signatures valides d’habitants du secteur Kreuzberg-Friedrichshain doivent être déposées à la mairie avant le 1er avril 2008.

Les militants de l’initiative organisent par ailleurs des manifestations-promenades dans les lieux concernés par les nouveaux aménagements, des baignades festives ou bien des soupes collectives devant le Mc Donalds du quartier, pour démontrer qu’une autre cuisine est aussi possible…

Contact : ms-versenken.org/

Plus d’informations :

Un petit film en anglais expliquant très rapidement les motivations de l’initiative citoyenne : www.dailymotion.com/video/x2x24o_mediaspree…

 

(1) Ça n’est pas une blague, les investisseurs du projet sont bien réunis en association à but non lucratif…
(2) qui se chiffrent en millions d’euros
(3) Couler/Saborder Media Spree
(4) 22 multinationales
(5) dont le coût s’élève à 15 millions d’euros
(6) Pocketparks

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