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Des tomates très juteuses… mais pas pour tous

Dans les Pouilles, en Italie du Sud, les tomates produites pour l’industrie agroalimentaire sont ramassées par des saisonniers migrants

Cristina BROVIA

2008

La plupart d’entre eux sans contrat et sans-papiers. Ces travailleurs sont exploités sur un marché du travail contrôlé par la criminalité organisée, dans un contexte de violation des droits humains fondamentaux.

Le département de Foggia, dans le sud de l’Italie, est une vaste plaine cultivée. C’est l’une des zones agricoles les plus importantes d’Italie. La tomate en est la spécialité. Elle couvre 28 000 hectares du département et sa production représente 30 à 35 % du marché national. Elle est devenue une véritable filière agro-industrielle. Sa production, sa transformation et sa commercialisation nécessitent une main-d’œuvre importante, surtout pendant la période des cueillettes. La majorité de cette main-d’œuvre est étrangère.

Un système d’exploitation bien rôdé et bien enraciné

La plupart des saisonniers de la tomate est recrutée de façon informelle et employée irrégulièrement sur un marché du travail contrôlé par la criminalité organisée.

Dans cette région, comme dans tout le sud de l’Italie, le travail souterrain et l’exploitation de la main-d’œuvre constituent une réalité bien enracinée depuis longtemps. Avant l’arrivée massive d’étrangers, c’était les franges les plus défavorisées de la population italienne, en particulier les femmes issues du milieu rural, qui occupaient ces emplois.

Le recrutement et la gestion des travailleurs sont gérés par les caporali. Le caporale peut être défini comme un intermédiaire entre les ouvriers et les patrons. Il recrute, organise et contrôle la main-d’œuvre et le rythme du travail. C’est lui qui sélectionne les saisonniers, négocie les salaires et transporte les ouvriers sur les lieux de travail. Il tire tout son pouvoir de ces activités. Pouvoir qu’il exerce souvent au moyen d’intimidations et de violences en tout genre. Les étrangers ont progressivement remplacé les italiens dans ce rôle. Aujourd’hui, les caporali recrutent et gèrent des travailleurs originaires de leur propre pays ou de la même zone géographique.

Des conditions de travail et de vie dramatiques

88 % des saisonniers étrangers rencontrés dans le nord des Pouilles par Médecins Sans Frontières (1) ont déclaré travailler sans contrat. Une grande majorité d’entre eux ne possèderait pas de titre de séjour. Ces données, bien que difficilement vérifiables, semblent proches de la réalité.

Ces travailleurs sont sous-payés (2,50 euros l’heure en moyenne), forcés à des rythmes de travail épuisants et soumis aux intimidations des caporali. Parfois, on leur confisque même leurs papiers d’identité et il arrive qu’on les confine sur leur lieu de travail. En général, ils habitent des baraques abandonnées et perdues au milieu des campagnes, sans sanitaires, sans eau potable ni électricité et dans une promiscuité étouffante.

On peut parler d’une situation finalement… tolérée

Tout cela se passe au vu et au su de la population, des organisations associatives et syndicales et des institutions locales. Des associations commencent à parcourir les campagnes pour proposer de l’aide à ces migrants. Mais dans ce contexte de négation totale de droits, dans ces lieux régis par la criminalité organisée, les marges de manœuvre sont limitées, aussi bien au niveau du juridique que de la lutte syndicale. Les organisations agissent la plupart du temps dans l’urgence, ce qui n’enracine rien dans le moyen ou le long terme.

Dernièrement, des mesures ont été prises au niveau institutionnel. Entre autres, le gouvernement régional a établi une nouvelle législation visant à lutter contre le travail souterrain. Il a aussi créé quelques centaines de places d’hébergement pour les saisonniers.

En réalité, cette situation n’est pas vraiment acceptée, mais plus ou moins tolérée par les institutions. Le fait est que ces migrants sont indispensables à l’économie de la région.

Une seule règle : rester compétitif !

L’exploitation d’une main-d’œuvre flexible, soumise et sous-payée permet aux entreprises agroalimentaires locales de réduire considérablement les coûts de production et de rester compétitives sur le marché international. Et tant pis si cela doit passer par la négation des droits les plus élémentaires de milliers de travailleurs migrants. Comme l’a écrit un journaliste italien, ces saisonniers sont des « victimes collatérales » d’un système où prime la réduction des coûts de production, par tous les moyens. (2)

Une protection contre l’exploitation

Les conditions de vie et de travail de la plupart des saisonniers agricoles dans le sud de l’Italie sont tellement dramatiques qu’on ne peut pas parler « simplement » de violation du droit du travail ou d’emploi souterrain. Certains de ces travailleurs peuvent être assimilés à des victimes de la traite des êtres humains. En Italie, l’article 18 du texte unique sur l’immigration prévoit la délivrance d’un titre de séjour pour « protection sociale » en cas de situations de violence ou de grave exploitation envers un étranger. Cet article de loi est considéré comme l’un des meilleurs au monde dans le domaine de la lutte contre la traite, car il reconnaît le statut de victime sans obligation de dénoncer l’exploitant. Cette norme a été bien appliquée en matière d’exploitation sexuelle mais pas pour l’exploitation par le travail. Une application massive de l’article 18 au domaine du travail pourrait être un premier pas vers la reconnaissance des droits de centaines de travailleurs exploités et ce, pas uniquement dans le secteur agricole.

(1) Voir Médecins Sans Frontières, «Una stagione all’inferno » (Une saison en enfer). Rapport sur les conditions des immigrés employés en agriculture dans les régions du sud de l’Italie, janvier 2008.
(2) Gatti, Fabrizio, “Io, schiavo in Puglia” (J’ai été esclave dans les Pouilles), L’Espresso, 1er septembre 2006

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