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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Témoignage des conditions de travail en Espagne d’une migrante saisonnière

Céline OILLE

01 / 2008

« Mon chef est venu avec deux Polonaises pour qu’elles lui disent lesquelles prendre et elles m’ont choisie, moi et une autre. C’était bizarre, (…) nous étions comme… des animaux, à vendre. »

M. est Polonaise. Elle a fait deux fois la saison de la fraise avec des contrats d’origine. A la troisième campagne elle a fait « grève » ou plutôt refusé de faire des heures supplémentaires systématiquement non payées. L’année suivante, le chef ne lui a pas reconduit son contrat. Aujourd’hui les Polonais sont citoyens européens, ils jouissent de la liberté de circulation et de travail au sein de l’Union Européenne, M. est revenue s’installer à Huelva. Maintenant qu’elle a quitté les champs de fraises pour travailler dans la restauration, elle raconte les conditions de travail sous les serres.

Je suis venue pour la première fois en 2004, de mars à septembre pour faire la saison de la fraise, et à la fin de la saison, j’ai du rentrer en Pologne pour pouvoir faire les saisons suivantes. En Pologne, ils font deux sélections : une petite et une grande. Et quand tu arrives en Espagne, les agriculteurs viennent à la Coopérative pour te choisir et ils regardent comment tu es physiquement. Moi je suis venue avec la Cora et quand on est arrivées, on a du attendre qu’un entrepreneur arrive et dise par exemple : « Il m’en faut 10 ». Et mon chef est venu avec deux Polonaises pour qu’elles lui disent lesquelles prendre, et elles m’ont choisie moi et une autre. C’était bizarre, je n’avais jamais vu ça dans ma vie, nous étions comme… des animaux, à vendre.

Ici, tu es là pour travailler, travailler et travailler, c’est tout. Tu n’as rien à dire, tu ne peux pas avoir de copain ou sortir. Quand nous sortions, nous sortions en secret parce que le chef s’occupait beaucoup de ta vie privée. On ne pouvait pas sortir, et lorsqu’on y arrivait, c’était seulement pour faire les courses. Nous vivions dans les champs, entourées de fraises et il y avait beaucoup de km à faire pour arriver à la première boutique, et le chef ne nous emmenait pas souvent au village. Au début, on ne sortait pas parce qu’on ne parlait ni ne comprenait l’espagnol et on avait peur. Le chef contrôlait ta vie, ta façon de travailler, où tu allais, comment tu t’habillais, il voulait tout contrôler, tout, comme si tu étais sa propriété, et si l’une d’entre nous s’en allait avec un homme parce qu’elle avait un copain, ça ne lui plaisait pas, il se mettait en colère. Si une fille lui plaisait, il voulait se la garder pour lui. Ici, les chefs (pas seulement le mien, d’autres aussi) disent « si tu ne couches pas avec moi tu t’en vas, cette nuit, je dors avec toi, et demain avec toi. »

Dans les champs, on travaille tous les jours, du lundi au dimanche, et on fait des heures supplémentaires, une deux ou trois selon le temps, la maturité des fraises, et les heures supplémentaires ne sont pas payées comme il faut, ils ne les payent pas comme le dit la loi mais comme des heures normales. Quand la campagne commence vraiment, il n’y a pas de jours de congé. Et ça dure deux ou trois mois entiers. Tu ne peux pas prendre un jour de congé, si tu le fais on te punit : « si tu prends un jour de congé, tu ne travailleras pas pendant trois jours », c’est comme ça qu’ils punissent. Si tu es malade ou si tu fais mal ton travail, c’est la même chose : « Toi, aujourd’hui tu ne travailles pas, demain non plus, et après demain non plus ». Ils te disent aussi que tu dois ramasser plus de caisses, mais tu ne peux pas porter plus que ta force. On prend déjà quatre caisses de bois qui pèsent deux kilos et demi, ça fait dix kilos, et le chef te dit que tu dois en porter plus. Une de mes amies ne voulait pas aller voir le médecin parce qu’elle avait peur de ne pas aller travailler. Elle avait de la fièvre, alors on a demandé une carte de santé au chef pour aller voir le médecin, il a refusé et s’est mis en colère. Ici tu ne peux pas aller voir le médecin à moins d’avoir un problème très grave, mais si c’est une grippe ou de la fièvre, tu dois aller au travail. En Pologne quand on signe le contrat on ne sait pas de quoi il s’agit, ils sont très contents avec nous, on ne sait rien, on ne connaît pas nos droits, la loi, rien, et quand on demande des informations, ils ne veulent rien nous dire. Et quand tu connais mieux tes droits, et que tu demandes pourquoi ils ne te payent pas comme le dit la loi, le chef te dit « ici, ça ne se fait pas, si je paye ça, je gagne très peu d’argent. Pourquoi aller chercher des gens si je dois payer autant pour eux. »

Les chefs se comportent très mal avec les femmes, ils ne les respectent pas. Ils font du chantage et profitent de leurs corps, c’est quelque chose que j’ai énormément entendu, et c’est ça qui doit changer. Il faut le dire quelque part, à la radio à la télé, où que ce soit, pour que ça cesse. Je ne suis pas jeune, je ne suis pas stupide, mais ici, il y beaucoup de filles qui ne peuvent rien dire, parce qu’elles ont peur, et qu’elles ne veulent pas perdre leur travail. On les humilie et elles doivent le faire parce qu’en Pologne, elles ont des enfants, ou parce qu’elles sont dans des situations très difficiles et elles ne peuvent ni ne veulent perdre leur travail.

Quand la campagne se termine, les travailleuses ne partent pas toutes au même moment. La première qui part, c’est celle qui parle trop, qui est plus prétentieuse, celle qui n’est pas bête et qui travaille le moins bien, celle qui n’est pas assez forte ou celle qui ne plaît pas au chef. Le chef te prévient un ou deux jours avant : « après demain tu t’en vas. » Il t’inscrit sur la liste du bus et tu dois t’en aller. Au dernier moment, juste avant que tu montes dans le bus, ils te donnent tous tes papiers : tes fiches de paie, ton certificat… au dernier moment. Quand tu rentres en Pologne, le chef dit si tu peux revenir pour la prochaine saison : « L’année prochaine, je veux celle-là, celle-là et celle-là. » Après jusqu’à décembre ou janvier, ils ne te donnent pas de nouvelles, et puis subitement un jour, ils t’appellent et te disent : « dans trois jours, tu dois venir signer le contrat », là tu sais que tu t’en vas, c’est sûr, mais tu ne sais pas quand, en février ou en mars, ça dépend de la quantité de fraise. La meilleure fille, celle qui travaille plus vite, vient rapidement, celle qui travaille mal en dernier. La dernière par exemple peut venir pour seulement un mois. Certaines filles disent que « ça vaut pas le coup de venir pour un mois » et elles ne viennent pas. C’est pour ça que cette année, il n’y a pas eu beaucoup de filles. Tu gagnes 800 euros et ensuite, tu dois acheter à manger, acheter le billet et qu’est ce qu’il te reste, très peu d’argent.

J’ai fait deux saisons, mais en 2006, je n’ai pas pu venir parce que le chef ne m’a pas laissé. Il a retiré dix personnes des champs, moi et neuf autres filles. Je vais t’expliquer pourquoi. Le chef ne faisait pas de pause fixe pour manger, on travaillait toujours 15 minutes ou une demi-heure de plus. On lui demandait de faire pause parce qu’on n’en pouvait plus mais il ne voulait pas. Il nous faisait toujours faire des heures supplémentaires. Tous les jours il ajoutait une heure, une heure et demi, deux heures ; tu es fatiguée, personne ne peut faire autant d’heures, et il ne nous écoutait pas. Un jour nous avons fait grève, mais cette grève était comme ça : on travaille normalement : sept heures et on ne veut pas faire d’heures supplémentaires, et nous sommes sorties des champs, et c’est pour ça qu’il ne nous a pas renouvelé les contrats l’année suivante.

Je veux que quelqu’un contrôle, qu’ils aillent dans les champs, qu’ils fassent un bureau ou payent quelqu’un qui visite les fermes et voie. Parce que par exemple, sur les fiches de paie, ils n’écrivent pas combien de jours tu travailles, ils écrivent que tu travailles du lundi au vendredi mais en réalité tu travailles beaucoup plus et ca n’est pas noté. On perd beaucoup, c’est un grand mensonge. Dans les champs, on travaille de huit heures et demi jusqu’à quatre heures et demie, normalement on travaille sept heures et si on est encore dans les champs à six ou sept heures, ce sont des heures supplémentaires. Et par exemple, dans toutes les fermes, chaque samedi, chaque dimanche les gens travaillent, si tu visites les fermes ça se voit. Aucune ferme ne dit la vérité. Quand tu protestes, ils te disent : « tu ne connais pas tes droits », et les filles pensent que c’est comme ça. Moi j’ai appris tout ça parce que ça m’intéressait et que j’ai cherché la loi sur internet. Et à la saison suivante, j’ai voulu porter plainte et qu’ils me remboursent tout l’argent des heures supplémentaires, du samedi, du dimanche. Je voulais porter plainte avec les autres filles, mais elles n’ont rien dit parce que si elles témoignaient le chef ne les invitait pas pour la prochaine saison. Moi toute seule, qu’est ce que je peux faire ? Mais il est possible de contrôler, par exemple à Palos, ca se passe mal, à Moguer aussi. C’est très facile de contrôler, il faut mettre des amendes, et faire des formations pour les agriculteurs pour qu’ils apprennent comment on doit traiter les gens, comment ils doivent les payer, quels sont leurs devoirs. Parce que ce sont des hommes de la campagne, ils n’ont pas d’éducation, eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils doivent faire, ils pensent seulement à nous payer le moins possible.

Mots-clés

conditions de travail, droit du travail, migration, travail des femmes


, Espagne

dossier

Importer des femmes et des hommes pour exporter des fruits hors saison

Notes

Emmanuelle Hellio est partie à Huelva en Andalousie au Soc, un syndicat de travailleurs agricoles, dans le cadre des programmes de mobilité d’Echanges et Partenariats avec comme partenaires la Confédération paysanne et le GISTI. http://emi-cfd.com/echanges-partenariats7/…

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