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Les petits pas de l’agriculture urbaine en Inde

Valérie FERNANDO

08 / 2008

Le 8 août dernier le Centre for Education and Documentation (CED, Centre pour l’Education et la Documentation), partenaire de Ritimo dans le programme d’Echanges et Partenariats, organisait une rencontre sur le thème de l’agriculture urbaine (urban agriculture ou city farming). Une occasion de faire le point sur une pratique encore peu répandue en Inde.

Le modèle cubain, ou la « révolution organique »

Le point de départ de cette rencontre était la parution d’un ouvrage de l’auteur indien Bharat MANSATA intitulé Organic Revolution ! rendant compte de l’expérience cubaine d’agriculture urbaine. Suite au blocus des États-Unis et à l’effondrement du bloc soviétique, Cuba s’est trouvée dans l’incapacité d’importer le pétrole et les technologies, machines agricoles et intrants chimiques nécessaires à la production agricole de type industriel qu’elle avait développée, avec l’appui notamment de l’URSS dont elle importait également une bonne partie de ses produits alimentaires.

Faisant face à une situation alimentaire dramatique au début des années 90, l’île de Cuba a été contrainte de rapidement développer dans ses villes une agriculture organique, sans pesticides ni engrais chimiques. Cette méthode s’est révélée particulièrement efficace au point de vue de la sécurité alimentaire puisqu’en 2006 la ville de La Havane comptait 300.000 jardinets et produisait 3 millions de tonnes de produits alimentaires. Elle a également eu des répercussions positives sur la santé des Cubains qui ont diversifié leur alimentation, réduit leur consommation de viande et augmenté celle de fruits et légumes. Selon B. Mansata, l’agriculture urbaine a par ailleurs favorisé la solidarité communautaire, le partage de la production entre les plus aisés et les plus pauvres et la revitalisation des liens intergénérationnels.

Cette expérience impulsée par l’État cubain est donc sans précédent dans le monde. Même si elle est le fruit de la contrainte plus que d’un engagement en faveur d’une agriculture écologique, cette aventure réussie pourrait devenir un modèle pour les pays qui souhaiteraient lutter contre la pollution, la destruction de l’environnement et améliorer la qualité des produits et des habitudes alimentaires de leur population.

Après la Révolution verte indienne, place à l’agriculture organique urbaine ?

En Inde, la Révolution verte lancée en 1966 a permis d’atteindre l’autosuffisance alimentaire dans les denrées de base dès les années soixante-dix. Elle s’est fondée sur la monoculture et l’adoption de variétés de blé et de riz à haut rendement, l’irrigation intensive et l’utilisation massive de pesticides, insecticides et fertilisants NPK (azote, phosphore, potassium).

Bien qu’elle ait eu le succès escompté eu égard aux objectifs de sécurité alimentaire, ses effets secondaires remettent aujourd’hui en question de telles méthodes de production sur le long terme. En effet, parallèlement à la perte de la biodiversité et la destruction des écosystèmes locaux, l’appauvrissement voire la stérilisation des sols, la contamination de la terre et des eaux souterraines par les intrants chimiques et la baisse du niveau des nappes phréatiques contribuent désormais à un déclin progressif de la productivité tandis que les coûts de production ne cessent d’augmenter car les sols n’étant naturellement plus capables de nourrir les plantes il faut ajouter toujours plus de fertilisants chimiques… A cela s’ajoutent l’augmentation du prix des carburants et la récente crise dans l’approvisionnement en pesticides.

Tous ces facteurs ont créé une pression sur les produits alimentaires dont les prix se sont envolés, particulièrement dans les zones urbaines. Dans ce contexte, l’agriculture urbaine apparaît comme une réponse non seulement à la flambée des prix mais aussi à la pollution et au réchauffement climatique qui affectent particulièrement les villes indiennes, en diminuant les émissions de CO2 à travers des méthodes de culture organiques et en rapprochant le lieu de production du lieu de consommation.

Cultures « en terrasse » au cœur des villes indiennes

Le Dr Ramesh T. Doshi, au centre du film documentaire City Farming réalisé par le CED et projeté lors de cette rencontre, est un symbole de cette évolution. Aujourd’hui décédé, il fut lui-même l’un des initiateurs de la Révolution verte et a passé l’ensemble de sa carrière dans l’agro-industrie à développer et encourager l’usage des fertilisants NPK. Pourtant, arrivé à l’âge de la retraite, le Dr Doshi, riche résident de Bandra, un quartier huppé de Bombay, est devenu un militant infatigable de l’agriculture organique qu’il voyait avant tout comme une méthode efficace de gestion des déchets organiques urbains utilisés comme compost pour ses cultures. Il a ainsi créé un véritable potager sur sa terrasse de près de 400 m2 où il récoltait 5 kg de fruits, légumes, céréales et légumineuses par jour, 300 jours par an.

Lors de la session organisée par le CED deux femmes ont également partagé leur expérience d’agriculture organique urbaine en Inde.

Preeti Patil est responsable de l’unité de restauration du Mumbai Port Trust (MPT) qui sert chaque jour les repas à plus de 2000 employés travaillant au port de Bombay. Désireuse de trouver une solution satisfaisante pour la gestion de l’énorme masse de déchets produits par la cantine, et s’inspirant des techniques de R.T Doshi, elle a décidé en 2003 d’utiliser ces déchets organiques pour en faire du compost naturel destiné à la culture de fruits et légumes sur la terrasse de 900 m2 du MPT. Elle a commencé avec deux plants de chickoo (fruit du sapotier) et deux de goyaves. Après avoir surmonté quelques difficultés techniques, P. Patil et ses employés ont fait de la terrasse un véritable jardin d’Eden qui produit 116 différentes variétés de fruits, légumes et plantes ornementales : noix de coco, ananas, tomates, concombres, pommes cannelle, gingembre, papayes, bananes, mangues, cerises, amla, goyaves, menthe, fraise, tamarin sont autant d’aliments que ces agriculteurs urbains rapportent chez eux après leur journée de travail passée dans les cuisines et sur la terrasse.

Preeti Patil insiste également sur les retombées psychologiques positives de cette activité : effet apaisant pour des citadins souffrant généralement de stress mais aussi valorisation de l’individu qui retire un plaisir et une satisfaction personnelle à observer la pousse des plantes, beaux et vivants fruits de son travail.

De son côté, dans la ville de Pune, Snehalata Srikhande a, dès les années 80, constitué le Kachra Manthan, avec le même souci de recycler les ordures. S’inspirant des revendeurs de plastique fouillant dans les poubelles pour en retirer le matériau qui sera réintégré dans un nouveau cycle de production, ce groupe de femmes a commencé à trier les déchets, remettant aux chiffonniers les déchets inorganiques afin de leur faciliter la tâche, et transformant les déchets organiques en compost afin de produire de nouveaux aliments. Pour S. Srikhande, l’agriculture organique urbaine permet ainsi à la fois de participer à la gestion des déchets et de produire l’essentiel des aliments consommés par un foyer.

Enfin chacun s’est accordé à voir dans l’agriculture organique urbaine une manière de recréer un lien avec la nature et ses mystères, de ne plus être un consommateur passif et tout à fait ignorant.

Une sensibilité écologique à développer

L’une des questions brièvement débattues à la fin de cette session fut : qu’est-ce-qui nous arrête ? (What’s stopping us?), pourquoi ne développe-t-on pas davantage cette technique dans les villes indiennes ? Parmi les ébauches de réponses proposées figurent :

  • l’absence consternante de conscience environnementale chez la majorité des Indiens (1)

  • l’absence similaire de volonté politique pour encourager la gestion et le tri des déchets

  • la course à la consommation et à l’augmentation du niveau de vie dans les villes, au détriment de l’amélioration de la qualité de vie

  • l’absence de sensibilisation des architectes à cette activité qui pourrait être facilitée par une organisation de l’espace plus appropriée à ce type de cultures.

Notons pour terminer que le CED a organisé cette rencontre au nom du forum de discussion entre scientifiques et acteurs de la société civile intitulé Knowledge in Civil Society (KICS, le savoir/la connaissance dans la société civile) qui partage les principes du prochain forum social mondial « Science et Démocratie », sans toutefois s’y référer.

(1) Ainsi, chaque jour, des centaines de passagers des trains de la Western Railways de Bombay attendent que leur wagon passe au-dessus de la rivière Mithi pour lancer dans ce cours d’eau, transformé au fil du temps en véritable égout à ciel ouvert, les sacs en plastique ou papiers journaux qui contenaient leur en-cas…

Mots-clés

recyclage des déchets, déchet ménager, agriculture urbaine


, Inde

Notes

Valérie Fernando est partie à Mumbai (Bombay) en Inde au CED, Centre for Education and Documentation, dans le cadre des programmes de mobilité d’Echanges et Partenariats avec comme partenaire Ritimo.

CED (Centre for Education and Documentation) - CED Mumbai: 3 Suleman Chambers, 4 Battery Street, Behind Regal Cinema, Mumbai - 400 001, INDIA - Phone: (022) 22020019 CED Bangalore: No. 7, 8th Main , 3rd phase, Domlur 2nd Stage, Bangalore - 560071, INDIA - Phone: (080) 25353397 - Inde - www.doccentre.net - cedbom@doccentre.net, cedban@doccentre.net

RITIMO (Réseau d’information et de documentation pour le développement durable et la solidarité internationale) - 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris, FRANCE - Tél. 33(0) 1 44 64 74 14 - Fax : 33(0) 1 44 64 74 55 - France - www.ritimo.org et www.rinoceros.org - dph (@) ritimo.org

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