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La société indienne à la lumière des attaques sur Bombay

Valérie FERNANDO

12 / 2008

Les attaques du 26 novembre 2008 contre le Sud de Bombay (Mumbai) ont suscité des réactions profondément choquantes, émanant des médias et d’une partie de la population indienne. Elles sont révélatrices de la voie suivie par l’Inde depuis deux décennies, celle d’une libéralisation économique sans discernement qui place les valeurs du profit et de l’argent au centre de l’agenda politique et, de plus en plus, au cœur de la société indienne. Cette direction dangereuse doit impérativement être remise en cause afin de donner une chance à la démocratie politique, économique et sociale en Inde.

L’Inde de la libéralisation et du consumérisme

• Les chaînes télévisuelles privées au service de l’« Inde qui brille »

Dès les premières heures de l’attaque de Bombay par un commando de dix terroristes lourdement armés (cf. mon article Bombay 2008), assaut qui a duré trois jours, nous avons vu le scénario du pire se dérouler sous nos yeux, ahuris et impuissants, face aux écrans de télévision et d’ordinateurs. Non pas, quelle que soit la compassion éprouvée à leur égard, celui des victimes et otages pris au piège dans les hôtels de luxe ou à Nariman House, mais celui du matraquage médiatique propageant sans retenue la colère et la haine, appelant à mots à peine couverts à la guerre contre le voisin pakistanais, accusé d’emblée et sans preuve d’être derrière les attentats, et exhortant la classe politique indienne à enfin AGIR.

Il est difficile de ne pas voir dans cette explosion de violence verbale le pendant obscène de la libéralisation économique de l’Inde qui s’accentue depuis les années 90, et dont les médias, en particulier télévisuels, sont l’un des produits les plus affligeants. On compte actuellement dans le pays environ 300 chaînes de télévision appartenant à des groupes privés, dont 67 chaînes d’information en continu dont l’objectif est de faire de l’audience à travers une « information » choisie en fonction de son caractère sensationnel au détriment du contenu et de l’analyse.

Le traitement de l’information sur les attentats du 26 novembre s’est avéré symptomatique de cette tendance. Les médias télévisuels se sont focalisés sur les hôtels de luxe, dont l’hôtel Taj présenté comme le symbole de Bombay, et leurs occupants fortunés, parfois célèbres, incarnant l’occidentalisation et la prospérité de la ville, et plus généralement l’« Inde qui brille » (Shining India, slogan de campagne du parti nationaliste hindou BJP, en 2004, largement repris par les médias à l’époque). Ont été reléguées aux oubliettes de l’« information », les personnes plus ordinaires, décédées ou blessées à la gare centrale CST de Bombay et dans ses alentours : pour elles, le Taj, dont ils n’ont certainement jamais foulé les marbres, n’est pas le symbole de leur ville mais seulement celui des puissants.

Certains journalistes ont cru bon de justifier ce biais par le fait qu’alors que l’attaque était terminée dans ces derniers lieux, les combats et prises d’otages se poursuivaient dans les hôtels de luxe. Cette explication n’est évidemment pas satisfaisante et souligne surtout la logique qui sous-tend le choix éditorial des médias, à savoir la quête du spectaculaire. Car, bien entendu, les journalistes présents sur les lieux n’avaient aucune information digne de ce nom à fournir au public, les responsables politiques et de la sécurité étant eux-mêmes tout à fait dépassés par la situation. Les correspondants se sont épuisés pendant 60 heures à déverser un flot de paroles inutiles, d’accusations portées à la va-vite, de questions aussi absurdes qu’indécentes aux proches des victimes.

Comme à chaque fois, il n’est pas inutile de se poser d’abord la question de l’intérêt de « la couverture » médiatique en direct de ce type d’événement, qui, comme le mot l’indique d’ailleurs, cache plus qu’elle ne révèle. Les nouvelles technologies de la communication ne font que renforcer le problème en rendant possible ce « direct », lequel n’encourage en aucun cas la prise de distance et rend plus difficile le travail exigeant du journalisme d’investigation et d’analyse, absolument nécessaire au bon fonctionnement d’une démocratie.

La chaîne NDTV fournit une bonne illustration de ce phénomène qui n’épargne aucune de ses concurrentes. New Delhi Television (NDTV), première chaîne d’information privée créée en Inde, a été fondée en 1988 et est aujourd’hui la plus grande maison de production télévisuelle indienne, en anglais et hindi. Ses journalistes jouissent plutôt d’une réputation de sérieux. Pourtant, son fondateur et journaliste vedette a fait montre d’un manque de déontologie et de responsabilité remarquable. Le soir du 27 novembre, alors que l’assaut se poursuivait, il s’est en effet lancé dans un discours agressif et accusateur, manifestement soigneusement pensé et préparé, réitéré mots pour mots et à intervalles réguliers toute la soirée, faisant inévitablement monter la pression et la colère chez le téléspectateur non critique.

Les principaux points de son discours étaient :

  • une diatribe tous azimuts contre la classe politique dans son ensemble, condamnée pour son incapacité à prévenir une attaque de cette envergure

  • un appel à l’action en direction des hommes politiques, signifiant implicitement un appel à la guerre contre le Pakistan, ennemi par excellence de l’Inde, à travers l’affirmation qu’il s’agissait là d’une guerre contre l’Inde (« A war on Mumbai has been declared. A war on India has been declared! »). Notons au passage que cette mise en accusation précipitée du Pakistan et des autorités pakistanaises, avant même la fin des combats et le début d’une enquête, a suscité l’ire des médias pakistanais, fustigeant, à juste titre, la partialité des médias indiens et leur rhétorique va-t-en guerre irresponsable (1). A défaut d’une guerre militaire, les journalistes auront provoqué une véritable guerre médiatique.

  • un éloge démesuré des policiers, soldats et membres des forces spéciales érigés en héros de l’Inde, une focalisation qui, dans la hiérarchie des morts qu’elle suppose, était offensante pour toutes les autres victimes. Cette glorification est aussi le reflet du prestige de l’homme en armes dans une Inde qui accepte difficilement la Partition, qui a connu cinq guerres en 60 ans d’existence (dont une défaite cuisante contre la Chine en 1962) et qui sait gré à ses militaires de la protéger contre toute menace perçue comme venant de l’extérieur, principalement du Pakistan.

• Les manifestants du 3 décembre 2008…

Dans la soirée du 3 décembre 2008, une semaine après le début de l’attaque, une manifestation jamais vue à Bombay a eu lieu de manière plus ou moins spontanée, sans leader, sans structure organisatrice, sans personnalité politique. Signe des temps, l’information a circulé par texto, e-mail, groupes de discussion sur Internet, ce qui explique sans doute la forte proportion d’étudiants issus des milieux aisés de Bombay, et a fait se rassembler plus de 50.000 personnes près de l’Hôtel Taj Mahal et du Gateway of India (2).

Au recueil silencieux en l’honneur des victimes, s’est rapidement greffée une marche de protestation où nous avons vu se déployer sur des banderoles, panneaux et T-shirt (honteusement vendus au prix de 100 Roupies), ces mêmes slogans agressifs, violemment martelés par les médias télévisuels et repris en masse par les manifestants. La tonalité dominante en était anti-politique /anti-système et, cette fois, explicitement anti-pakistanaise.

Dans la première catégorie, on pouvait lire des slogans comparant les hommes politiques aux terroristes : « The greatest threat to our lives are politicians and not terrorists » (la plus grande menace pour nos vies sont les hommes politiques et non les terroristes) et désavouant totalement la classe politique. Notamment parmi les plus jeunes, on pouvait entendre des appels au boycott des prochaines élections législatives nationales : « Do Not Vote in 2009 » (ne votez pas en 2009). D’autres inscriptions appelant à la désobéissance civile reflétaient clairement les catégories socio-économiques auxquelles appartenait la grande majorité des manifestants, à savoir les hautes classes moyennes et les classes supérieures de la société : « No security no taxes » (pas de sécurité, pas d’impôt).

Dans la deuxième catégorie, la foule scandait tout le long du parcours des slogans nationalistes et agressifs : « Bharat mata ki jai » (Vive la Mère Inde), « Jai hind » (Vive l’Inde), « Vande Mataram » (chant nationaliste), « Proud to be an Indian » (Fier d’être un Indien), « Gali mai shor hai, Pakistan chor hai » (Il y a du bruit dans les rues, le Pakistan est un voleur/menteur), « Change we must ! No more words, no more speeches, we want action » (Nous devons changer, plus de paroles, plus de discours, nous voulons de l’action). Les pancartes étaient encore plus claires sur les intentions belliqueuses à l’encontre du frère ennemi : « War on Pakistan », « Attack Pakistan ». Le discours en faveur d’une intervention militaire était là encore renforcé par un hommage sans borne rendu aux membres des forces de l’ordre et de sécurité : « We salute our new heroes » (Nous saluons nos nouveaux héros).

On pourrait se réjouir de voir la population indienne, en particulier la jeunesse, se mobiliser enfin, avec force et détermination, contre une classe politique malheureusement trop connue pour sa corruption et la domination de ses intérêts partisans et personnels sur l’intérêt général. Mais la tournure de la contestation et les objectifs annoncés dans cet exercice de liberté d’expression font froid dans le dos : ils sont en effet le fruit de sentiments de colère, d’agressivité et d’un nationalisme exacerbé dont on connaît les conséquences destructrices (une guerre coûterait la vie à des milliers voire millions de personnes et son coût humain et économique serait sans commune mesure avec les attentats) et surtout l’impasse générale à laquelle ils mènent : ni la guerre, ni la mise au pilori des libertés et de l’État de droit démocratique ne constituent en effet une solution au terrorisme.

• … incarnations de la libéralisation économique de l’Inde

Que retenir de ces bruyantes réactions publiques aux attaques de Bombay ? Tout d’abord, qu’aucune mention n’est faite des victimes « ordinaires », dont la vie ne vaut manifestement pas grand-chose à côté de celle des riches, des stars et des « héros » de la police et de l’armée (3). Le discours médiatique, clairement destiné à l’élite indienne et particulièrement à la classe riche de Bombay qui se considère comme porteuse de la croissance économique et de l’avenir de l’Inde, a ouvert une brèche dans laquelle celle-ci s’est engouffrée.

En effet, comment comprendre, alors que l’Inde est régulièrement frappée par les attentats, que seules ces dernières attaques ont suscité une réaction inédite de la part des habitants de Bombay ? Et que, pour la première fois, on entend les journalistes rejeter l’étiquette de ville « résiliente » (4) en s’exclamant que « Enough is enough » (trop c’est trop) ? La réponse réside dans la catégorie de la population qui a été visée pour la première fois en Inde : l’élite économique.

Comme le remarque l’écrivain Gnani Sankaran (5), ces mêmes journalistes télévisés s’émerveillaient de la capacité de résilience de Bombay après les attentats de 1993 ou 2006. Car, alors, les victimes appartenaient aux classes moyennes ou basses de la société indienne : passagers anonymes des trains, habitants de la banlieue lointaine ou des bidonvilles. Et pour eux, habitués à faire face à l’adversité au quotidien, l’urgence est de travailler pour survivre et non de manifester leur mécontentement à une classe politique dont ils n’attendent de toutes façons pas grand-chose.

Mais aujourd’hui les classes les plus élevées et les plus prospères de la société de Bombay se sentent menacées et il n’est plus question pour elles de saluer la résilience de la ville mais d’appeler à l’« action ». Le 26 novembre a rendu concrète et de l’ordre du possible une attaque terroriste contre cette communauté des riches, qui vivait jusqu’à présent dans son sanctuaire du Sud de Bombay, navigant entre appartements et boutiques de luxe, hôtels et restaurants cinq étoiles, se déplaçant en grosses voitures climatisées et polluantes. L’attaque terroriste est brutalement venue mettre en danger leurs vies, bousculer leur assurance arrogante, mettre en péril leur « business ». La colère qui s’est exprimée à la télévision et dans les rues est véritablement propre à ce Bombay-là, en tant que ville la plus cosmopolite du pays, résolument tournée vers l’Occident et particulièrement les États-Unis. Ailleurs en Inde, la protestation contre le Gouvernement et la pression en faveur de la guerre ont été de bien moins grande envergure. Même à Delhi, capitale de l’Inde et pareillement victime régulière d’attentats, ils n’étaient que 200 ce 3 décembre pour soutenir les habitants de Bombay. Ici, les familles les plus riches ont tous des membres étudiant, vivant ou travaillant aux États-Unis. Ici, malgré la crise économique, le modèle libéral américain et l’American Way of Life sont plus que jamais des références. L’accord nucléaire avec l’Amérique de G.W. Bush n’a fait que renforcer ce rapprochement et cette identification à l’« ami américain » (cf. la comparaison abusive qui a été faite avec le 11 septembre, et qui justifierait par ailleurs une attaque contre le Pakistan à l’image des guerres menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak au nom de la lutte contre le terrorisme).

D’autres voix mettent en avant le fait que la couverture médiatique a permis de faire réagir les citoyens indiens, de faire vivre la démocratie en demandant des comptes au Gouvernement. Sans le témoignage de la caméra, cette attaque n’aurait pas permis des avancées positives en termes de responsabilisation des hommes politiques (cf. les démissions survenues après les attaques) ou d’amélioration du fonctionnement des agences de renseignement et de sécurité. Mais il est à craindre que les réponses choisies, de l’ordre de la répression et de la pression militaire, n’apportent pas de vraies solutions aux questions posées par le terrorisme.

Redynamiser la démocratie indienne

Fort heureusement, d’autres voix plus sensées et constructives se font entendre, y compris dans les médias. Il faut en fait se tourner vers la riche presse écrite indienne pour avoir un point de vue plus nuancé et voir émerger un débat de fond. Tout en se faisant l’écho du mécontentement de la rue, les quotidiens (The Hindu, Times of India) et magazines (Frontline, Outlook) rendent justice à toutes les victimes du terrorisme et de la violence en Inde, incitent davantage le Gouvernement à la retenue, rappellent l’importance de garantir les droits de l’Homme en Inde et relativisent le « succès » de la réponse américaine au terrorisme (guerres en Afghanistan et en Irak).

De leur côté les activistes sociaux, qui s’expriment aussi via des tribunes dans la presse (6), se sont mobilisés pour faire passer un message de paix et de coopération. Un collectif d’associations (dont le Centre for Education and Documentation) intitulé Citizen initiatives for peace a ainsi organisé, ce 12 décembre 2008, une grande chaîne humaine dont le mot d’ordre était « Dites non à la terreur et à la guerre ! Dites non à la violence ! ». Cette chaîne pour la paix a certes moins rassemblé que la manifestation plus agressive du 3 décembre mais est tout de même parvenue à réunir au total plusieurs milliers de personnes, en différents points de la ville, un jour ouvré de semaine à midi.

Le texte présentant les revendications de ce collectif stipule : « Nous, les habitants de Mumbai, qui avons vu la haine et les effusions de sang dans notre ville, jurons de ne pas céder à la terreur et à ceux qui prêchent la guerre, la violence, la haine et l’intolérance. Nous préserverons Mumbai en tant que ville pacifique et unie. Nous nous engageons à construire un monde fondé sur les principes de tolérance, de paix, d’égalité et de justice. »

Tout en affirmant l’importance de punir les organisateurs des attentats et d’améliorer les services de renseignement et de défense indiens, ces associations, journalistes et intellectuels mettent l’accent sur les vrais enjeux de l’attaque de Bombay et esquissent un programme politique pour une Inde véritablement « démocratique, séculariste et socialiste » (cf. Constitution de l’Inde).

• La justice et la lutte contre le communalisme

L’une des priorités pour l’Inde est la lutte contre le communalisme (cf. article sur le communalisme politico-religieux) et la discrimination qui frappent les minorités religieuses à l’intérieur du pays et qui ont fait bien plus de victimes ces dernières années que le terrorisme dit islamiste. D’autant plus que ce dernier, dont les racines sont multiples, se nourrit notamment des épisodes de violence communautaire anti-musulmans, particulièrement difficiles à dépasser quand leurs instigateurs et acteurs sont impunis. Ainsi, Narendra Modi, ministre en chef de l’État du Gujarat et figure phare du Bharatiya Janata Party (parti nationaliste hindou) est toujours au pouvoir, plus populaire que jamais, alors que la passivité de son Gouvernement et de la police sous ses ordres ont contribué à l’ampleur des émeutes de 2002 qui ont provoqué la mort de mille à deux milles personnes, essentiellement musulmanes (rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme de l’Inde). Il n’est pas anodin que les images de ce carnage soient montrées aux apprentis terroristes islamistes.

L’impunité et les failles de l’État de droit en Inde ont encore reçu récemment une triste illustration avec la décision aberrante du barreau des avocats de Bombay de renoncer à son devoir au nom d’une soi-disant solidarité morale avec les victimes. Ainsi, la Bombay Metropolitan Magistrate’s Court Bar Association a déclaré que : « Bien que tout contrevenant ait droit à une assistance juridique, étant citoyens de Mumbai, il est de notre devoir moral de ne pas les [responsables des attaques terroristes sur Bombay] défendre. Plus de 18.000.000 Mumbaikar [habitant de Bombay] ont été visés par les terroristes. Les membres du barreau ont pensé qu’une telle décision peut rendre justice aux personnes qui ont été tuées dans ces attaques. » (7) De quelle justice est-il donc question ?

La paix civile en Inde et la lutte contre le terrorisme passent avant tout par l’égalité des droits et la justice pour toutes les personnes victimes d’exactions et de massacres. Car, face à l’impunité des puissants ou de la majorité dominante, la violence apparaît aux yeux de certains comme le dernier recours pour défendre sa communauté ou son honneur. La lutte contre le nationalisme hindou, ses discours extrémistes et les violences qu’ils engendrent contre toute communauté perçue comme une menace (musulmans, chrétiens, immigrés) devrait être au cœur de tout programme politique.

Les médias, écrits et télévisuels, ont bien évidemment un rôle à jouer dans la défense du droit et de la justice, en tant que révélateurs des failles du système (comme le fait le magazine Tehelka) et analystes pertinents de la réalité complexe de l’Inde et du monde.

• L’urgence d’un développement équilibré

Les attentats spectaculaires de Bombay ont mis sur le devant de la scène politico-médiatique indienne la lutte contre le terrorisme, dans un contexte international favorisant cette focalisation. Le rôle de l’État indien est effectivement d’assurer la sécurité de ses citoyens contre les menaces intérieures et extérieures, de plus en plus intriquées. Mais il est aussi du devoir de l’État d’assurer des conditions de vie décentes à ses habitants et de les protéger contre toutes les formes de violence, économique, sociale et politique, qui font chaque jour de bien plus nombreuses victimes que les attentats.

Il est aussi de la responsabilité de tous les médias, suivant en cela les organisations de la société civile, d’orienter leurs projecteurs sur les multiples formes de violence qui portent atteinte à l’intégrité et à la dignité des Indiens. Parmi les sujets qui devraient être au cœur de l’actualité et des programmes politiques figurent :

  • la crise économique et l’inflation touchant les plus pauvres, avec 34 % de la population indienne survivant avec moins de 1 dollar par jour, et 80 % avec moins de 2 dollars par jour (Indicateur de Développement Mondial de la Banque mondiale, 2007) ;

  • la crise agricole persistant depuis une dizaine d’années et conduisant aux suicides de paysans : 16.632 suicides en 2007, 182.936 depuis 1997. Le Maharashtra, État dont Bombay, centre économique et financier de l’Inde, est la capitale, est l’un des plus sévèrement touchés avec 4.238 suicides en 2007. Aucune mesure n’est prise pour s’attaquer aux causes structurelles de cette crise (8) ;

  • la crise alimentaire, avec un taux de malnutrition parmi les plus élevés de la planète : l’Inde se situe à la 66ème place parmi une liste de 88 pays touchés par la faim dans le monde (9), 200 millions de personnes vivant dans la faim chronique et 46 % des enfants indiens souffrant de malnutrition (10) ;

  • une situation sanitaire toujours préoccupante : 27 % de la population indienne n’a pas accès aux installations sanitaires et les taux de mortalité restent extrêmement élevés, en particulier chez les enfants et les femmes avec une mortalité maternelle de 540 (619 dans les zones rurales) pour 100.000 naissances (contre 9 pour 100.000 dans les pays développés), une mortalité infantile de 57 pour mille naissances et une mortalité des enfants de moins de 5 ans de 76 pour mille ;

  • la marginalisation croissante de certaines catégories de la population telles que les plus pauvres et les ruraux, venant alimenter les bidonvilles des grandes métropoles, ou les populations tribales déplacées par les grands projets industriels (grands barrages, mines, usines), sans espoir de réhabilitation ;

  • le changement climatique et la pollution (cf. mon article sur le changement climatique en Inde).

Tous ces phénomènes font chaque année des milliers de victimes, vivant et mourant dans des conditions indécentes, délaissées par un Gouvernement indien (de quelque couleur qu’il soit), dont ils font les frais de la politique ultra-libérale.

Il est donc urgent de mettre en œuvre une vraie politique de développement et de lutte contre la pauvreté, qui bénéficie non pas à une minorité de privilégiés, même si cette minorité a tendance à s’élargir, mais à la majorité de la population indienne qui vit encore dans des conditions dégradantes. Avec les élections générales qui se profilent à l’horizon de l’année 2009, la démocratie indienne se trouve à un moment important de son histoire, devant choisir entre, d’un côté, un chemin véritablement démocratique et égalitaire et, de l’autre, la voie du libéralisme économique et/ou du repli communautaire accentuant les disparités et les tensions au sein de la société.

(2) « Retribution, not resilience », Times of India, Dec 4, 2008
(3) Siddhartha Deb, “The Mumbai that didn’t make the news”, The Hindu, Dec 4, 2008
(4) la résilience est entendue ici comme la capacité à surmonter un traumatisme et à reprendre une vie normale
(6) Lire l’excellent article de l’écrivaine et activiste indienne Arundhati Roy, « 9 Is Not 11 (And November isn’t September) », Outlook, Dec 22, 2008
(7) « We won’t represent any of the terrorists : 1000 city lawyers », Mumbai Mirror, Dec 5, 2008
(8) P. Sainath, « 16,632 farmer suicides in 2007 », The Hindu, Dec 12, 2008
(9) Gargi Parsai, « India has 200 million hungry people : report », The Hindu, Oct 17, 2008
(10) Nirmala Lakshman, « Where are the children? », The Hindu, Aug 15, 2007

Mots-clés

terrorisme, influence des médias, religion et politique


, Inde

Notes

Valérie Fernando est partie à Mumbai (Bombay) en Inde au CED, Centre for Education and Documentation, dans le cadre des programmes de mobilité d’Echanges et Partenariats avec comme partenaire Ritimo.

CED (Centre for Education and Documentation) - CED Mumbai: 3 Suleman Chambers, 4 Battery Street, Behind Regal Cinema, Mumbai - 400 001, INDIA - Phone: (022) 22020019 CED Bangalore: No. 7, 8th Main , 3rd phase, Domlur 2nd Stage, Bangalore - 560071, INDIA - Phone: (080) 25353397 - Inde - www.doccentre.net - cedbom@doccentre.net, cedban@doccentre.net

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