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L’eau, entre matérialité et spiritualité

Mohamed Larbi BOUGUERRA

12 / 2008

Toutes les communautés humaines rêvent-elles de conquérir et de dominer la terre pour en exploiter les ressources naturelles ? Pas si sûr. A Madagascar comme en Tunisie, l’eau n’a pas le même goût qu’ailleurs.

Madagascar, la Grande Île et Jerba (Tunisie), la petite, plus au nord. Deux îles du continent africain que tout sépare apparemment. Pourtant, au delà de toutes les différences, vis-à-vis de l’eau, elles professent la même révérence.

A la source

Pour les Malgaches, l’eau de pluie est « l’eau de Dieu ». Elle est indissociable de la vie, donc du riz. Selon un dicton local : « comme l’eau et le riz, inséparables au champ, inséparables dans la marmite ». A Madagascar, pour désigner une source, on dit joliment « l’œil de l’eau » car l’eau qui sourd de terre voit le ciel. Pareillement, dans la langue arabe, à Jerba comme ailleurs, le mot a’in désigne à la fois l’œil et la source. Sur cette île de Tunisie, l’eau n’appartient « qu’à Allah » et les citernes où l’on recueille l’eau de pluie sont toujours construites hors des menzels (les maisons) afin que le passant puisse altérer sa soif. Car l’eau, don divin et élément vital, ne saurait être refusée à qui la demande. La Tradition ne rapporte-t-elle pas qu’interrogé sur l’action la plus agréable à Dieu, le Prophète Mohammed répondit par ce hadîth (Parole authentique) : « Donnez de l’eau à celui qui la réclame » (1) ? L’Islam a ainsi institué le « haq al shafa (shirb) » ou « droit d’étancher sa soif » au profit de tout un chacun, fût-il le pire des ennemis.

L’eau est ainsi un trait d’union entre les hommes qui se sont constamment ingéniés à la protéger pour les générations futures. Il faut se rendre à l’évidence : nous n’avons rien inventé dans le domaine du développement durable !

A Babylone, on prêtait ainsi serment à Enki, le dieu de l’eau douce et de la sagesse de la mythologie sumérienne : « Je ne détournerai plus le cours des canaux d’irrigation ni celui des canaux ». De même, dans l’Egypte ancienne, devant le Tribunal d’Osiris, le mort reconnaît « qu’il n’a pas pollué le Nil, ni empêché l’eau de couler, ni gêné sa distribution ».

Hésiode, le poète et pasteur grec, disait, huit cents ans avant l’ère chrétienne : « N’urinez jamais à l’embouchure des rivières…N’y satisfaites pas non plus vos autres besoins : ce n’est pas moins funeste ». Cela serait un outrage à la Nature-Mère, selon Gaston Bachelard. Dans la même veine de respect, de protection de l’eau et de santé publique, un hadîth enseigne : « Méfiez-vous des trois malédictions : ne déféquez pas dans l’eau, ni sur les routes, ni à l’ombre » (2).

Chemin spirituel

Pour le Coran, l’eau est un élément essentiel de la Création. Il y revient d’ailleurs si souvent (63 fois) que certains vont jusqu’à parler de « l’obsession » ou de « l’ensorcellement » du Coran pour cet élément purificateur !

L’islamologue libanais Radhouane Essaïèd note qu’on ne décèle, dans le Coran, aucune crainte relative à la désertification ou à la pénurie d’eau. L’élément est une des bontés de Dieu. Sa rareté ne saurait donc être qu’un signe de la colère divine, une conséquence de sa mauvaise gestion par les hommes ou de leurs projets mal conçus car Allah a tout créé avec mesure, sans excès mais également avec parcimonie. Le Coran, relève Essaïèd, appelle à la bonne gouvernance de l’eau et au partage équitable de la ressource (Sourate La Lune, v.28).

Partant des recommandations coraniques, en terre d’Islam, docteurs de la loi et décideurs ont constamment condamné et fait payer des pénalités aux auteurs de gaspillage, de pollution, de dégradation ou de mauvais entretien des installations hydrauliques. Dans de nombreux pays musulmans, la législation moderne visant la pollution de l’eau trouve ses racines et sa justification dans ces injonctions religieuses.

Il n’y a là rien d’étonnant quand on sait que le terme si galvaudé aujourd’hui de « châria » signifiait au départ « le chemin vers la source » puis a désigné le corpus de règles, us et coutumes relatives à l’eau. Dans l’Arabie désertique, bien avant l’Islam, la « châria » a régi l’eau, sa gestion, son partage… car, comme partout ailleurs sur la Terre, l’eau est l’alpha et l’oméga de la vie, le pont entre « la matérialité et la spiritualité », pour reprendre l’expression de Henri Bergson.

(1) On comprend ainsi l’indignation du monde arabo-musulman devant le calvaire que fait subir Israël aux Palestiniens en les privant d’eau et en soumettant tout ce qui concerne cette ressource, dans les Territoires Occupés et à Gaza, au bon vouloir des autorités militaires alors que les colons usent et abusent, sans la moindre contrainte, de l’eau des aquifères de Cisjordanie. Les Juifs savent pourtant que Dieu créa l’Homme en mélangeant l’eau à la terre !
(2) Car c’est à l’ombre que l’on se repose dans l’Arabie au climat torride.

Mots-clés

eau, religion et culture, protection des ressources naturelles

dossier

L’impossible dialogue des cultures ?

Notes

Mohamed Larbi Bouguerra est un universitaire tunisien. Il est l’auteur de « Les batailles de l’eau - Pour un bien commun de l’humanité", Editions de l’Atelier - Collection Enjeux Planète, 2003

Source

Altermondes n°16 - décembre 2008 > février 2009, www.altermondes.org

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