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Subhash Palekar, pionnier de l’agriculture naturelle en Inde

Valérie FERNANDO

02 / 2009

Un monde agricole en crise

En Inde, le secteur agricole a été dominé ces 40 dernières années par le modèle de production industrielle hérité de la Révolution Verte, qui devait permettre d’augmenter significativement la productivité et la production afin d’atteindre l’auto-suffisance alimentaire et mettre un terme aux famines qui touchaient régulièrement la population indienne.

La Révolution verte (années 60-70) est basée sur les transferts de technologies, une utilisation intensive des produits chimiques (pesticides, insecticides, engrais) et l’adoption de variétés hybrides à haut rendement, exigeant de grandes quantités d’eau et impliquant des travaux d’irrigation coûteux.

Mais alors que la production a effectivement augmenté de manière conséquente, mettant fin aux famines récurrentes, le secteur agricole connaît une crise profonde depuis les années quatre-vingt-dix. La Révolution verte a montré ses limites et ses insuffisances sur le long terme (Cf. En Inde, la révolution verte tourne au brun) : appauvrissement et salinisation des sols, coûts de production élevés, pollution des nappes phréatiques. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des principales causes du calvaire des paysans indiens pris au piège de la dette, contractée afin d’acheter des intrants de plus en plus chers tandis que la productivité stagne voire décline. La croissance du secteur agricole n’était ainsi que de 4,5 % en 2007-08 (3,8 % en 2006-07) comparée à la croissance économique nationale de 9 %.

De plus, la politique du Gouvernement indien n’a cessé de promouvoir l’agriculture à grande échelle, l’agro-industrie et l’agriculture bio-technologique, et a encouragé le passage des cultures vivrières aux cultures commerciales. Cela a entraîné une réduction des réserves en céréales et une augmentation des prix de l’alimentation, alors que la malnutrition sévit encore largement dans le pays. Une telle politique qui néglige la petite agriculture, supposée non viable, n’est en réalité pas adaptée au contexte indien où la majorité des paysans ne possède que de petits terrains. La taille moyenne des propriétés est de 2 hectares mais plus de 85 % des paysans indiens possèdent moins de 2 ha, 63 % moins de 1,2 ha, tandis que de nombreux paysans sans terres doivent louer des terre pour survivre. Soixante pour cent de la population indienne est toujours dépendante de l’agriculture mais la crise agricole est telle que les paysans préfèrent abandonner leurs terres et migrer vers les villes surpeuplées en quête de menus travaux de force sous-payés.

Dans un tel contexte, l’une des réponses au déclin de l’agriculture et à la crise agraire réside dans la petite agriculture (ou agriculture paysanne), fondée sur des méthodes de production traditionnelles et alternatives, respectueuses à la fois des paysans et de l’environnement. L’un des modèles d’agriculture paysanne durable est l’agriculture naturelle, qui a d’abord été développée par le Japonais Manasobu Fukuaka. En Inde, Subhash Palekar s’est également fait connaître par la diffusion de ses propres méthodes d’agriculture naturelle qui permettent de conserver la productivité du sol sur le long terme tout en respectant l’environnement et les êtres humains, après avoir restauré la santé et la fertilité des sols, les ressources écologiques et la qualité de l’eau (1).

Subhash Palekar : un long chemin vers l’agriculture naturelle

Subhash Palekar, plus communément appelé le krishi ka Rishi (« le sage de l’agriculture »), est l’un des représentants les plus connus de l’agriculture naturelle en Inde et le promoteur infatigable du concept d’« agriculture naturelle à budget zéro » (Zero Budget Natural Farming). Il vit dans le village d’Amaravati (Etat du Maharashtra) mais est né dans le village de Belora, dans la région du Vidarbha (Maharashtra), devenue tristement célèbre ces deux dernières décennies pour son pourcentage élevé de suicides de paysans (cf. mon article « Quel espoir pour les petits paysans en Inde ?").

Alors que son père était un agriculteur naturel traditionnel, S. Palekar a commencé à pratiquer l’agriculture chimique sur leurs terres, comme cela lui avait été enseigné à l’université. Entre 1972 et 1985, la production de sa ferme « moderne » a régulièrement augmenté mais, à sa grande surprise, a commencé à baisser à partir de 1985. Ce retournement inattendu l’a conduit à analyser en profondeur les raisons de ce déclin et à finalement mettre au point le concept et la méthode d’agriculture naturelle.

Entre 1986 et 1988, il a en effet étudié l’écosystème des forêts et les processus naturels qui permettent la pousse de tant de fruits, plantes et arbres sans intervention humaine. Ainsi qu’il l’explique lui-même, « il a découvert qu’il existait dans la forêt un système naturel entièrement auto-suffisant et s’auto-nourrissant, grâce auquel toute la végétation et l’écosystème existent sans aucune présence humaine ». Puis, pendant six ans (1989-1995), il a testé ces processus naturels sur ses propres terres à travers 154 projets de recherche qui l’ont conduit à élaborer sa méthode d’« agriculture naturelle à budget zéro ».

Aujourd’hui, Subhash Palekar, qui cultive toujours divers produits sur sa propriété de près de 14 hectares de terres arides, se consacre à la diffusion de sa méthode en Inde. Il forme ainsi les paysans à sa technique à l’occasion de camps, ateliers, séminaires, ou dans les fermes modèles qu’il a implantées dans toute l’Inde, ou par ses ouvrages publiés dans de nombreuses langues indiennes. Près de 3 millions de paysans ont déjà adopté avec succès l’agriculture naturelle, sur plus de 10 millions d’hectares (2).

Les quatre principes de l’agriculture naturelle

L’agriculture naturelle vise fondamentalement à cultiver les plantes en assurant l’autonomie des paysans tout en protégeant l’environnement et en stimulant l’harmonie entre les être humains, les animaux et les végétaux en vue d’un développement durable. Le principe de base qui la sous-tend est que, sur terre, tout est en lien avec tout, dans la mesure où chaque fonction est servie par plusieurs éléments et que chaque élément sert plusieurs fonctions. La place relative des éléments est donc une clef essentielle du succès de la méthode et exige une observation minutieuse de la nature afin de recréer dans les champs cultivés le même type de symbiose, d’interaction entre les plantes.

Pour parvenir à ce résultat, et ainsi que Yogananda Babu l’analyse (3), l’agriculture naturelle se fonde sur quatre principes :

1. Une agriculture à budget zéro

Le coût de production pour l’agriculteur est quasiment nul. Dans la mesure où les plantes ne prélèvent que 1,5 à 2 % des nutriments dans le sol (le reste provenant de l’air, l’eau et l’énergie solaire), il n’y a aucun besoin d’ajout d’engrais ; les nutriments sont fournis par la nature (comme dans la forêt) et donc totalement gratuits. Le paysan utilise ses propres semences et protège les cultures avec des produits naturels qu’il collecte lui-même de telle sorte qu’il n’a besoin d’acheter ni intrants chimiques ni semences.

2. Intrants naturels

L’agriculture naturelle ne nécessite pas d’intrant chimique ni de compost organique mais promeut un catalyseur naturel de l’activité biologique du sol et une protection naturelle des maladies.

Les nutriments (azote, phosphate, potassium, fer, soufre, calcium) présents dans le sol ne le sont pas sous une forme disponible pour les plantes. Ils doivent d’abord être transformés par l’action de micro-organismes (bactéries, microbes, vers de terre locaux) qui sont normalement également présents dans le sol mais que l’utilisation excessive de produits chimiques a détruit. Il est donc nécessaire de les réintroduire par des méthodes naturelles telles que l’application du fumier des vaches locales (zébu) qui, d’après S. Palekar, contient entre 3 et 5 millions de tels microbes bénéfiques. Ses recherches montrent qu’une seule vache locale est nécessaire pour cultiver 12 hectares de terres puisqu’une vache fournit environ 11 kilogrammes de bouse par jour et qu’il en suffit de 10 par mois pour cultiver 0,4 ha de terre.

Subhash Palekar a également mis au point un agent catalytique naturel appelé Jivamrita (nectar de vie) afin de favoriser la formation d’humus dans le sol en encourageant la multiplication des micro-organismes qui en décomposent la biomasse et la rendent disponible en tant que nutriments pour les plantes. Les composantes du Jivamrita sont entièrement naturels : eau, bouse et urine de vache locale, jaggery (sucre de canne à sucre), farine de légume sec et terre.

De la même manière il a élaboré une formule de traitement des semences qui les protègent des maladies et insectes variés, sans nul besoin de pesticide : bijamrita est un mélange naturel d’eau, de bouse et urine de vache locale, de terre et de lime.

D’autres mélanges naturels visant à lutter contre les insectes et autres ravageurs contiennent du tabac, du piment vert, de l’ail, du neem, divers fruits et fleurs tels que la pomme cannelle, la goyave, la grenade, la papaye, la lantana camara, et la datura blanche.

Ces catalyseurs, protecteurs et traitements naturels assurent la préservation de la qualité des sols, des eaux et des cultures et font de l’agriculture naturelle une agriculture véritablement durable.

3. Paillage

La paille répandue sur les champs (ou paillage) est l’un des piliers de l’agriculture naturelle à budget zéro. Il est en effet nécessaire de créer un micro-climat sous lequel les micro-organismes peuvent se développer de manière optimale, c’est à dire avec une température comprise entre 25 et 32°C, un taux d’humidité compris entre 65 et 72 %, et de l’ombre.

4. Pluriculture

La pluriculture, par opposition à la monoculture qui a été imposée par l’agriculture industrielle et mécanisée, est la culture de deux espèces ou plus dans le même champ, pendant une saison, afin de promouvoir leur interaction. Elle est fondée sur l’affirmation qu’il existe une complémentarité entre les plantes que l’agriculture naturelle met à profit pour optimiser l’utilisation du sol et de ses nutriments.

Un exemple classique consiste à mélanger des espèces de longue durée (chikoo, noix de coco, mangues) avec des espèces de courte durée (comme de nombreux légumes, légumineuses, plantes médicinale et aromatiques) et des espèces de moyenne durée (telles que les bananes, papayes, pomme cannelles). La diversification des cultures doit en fait être décidée en fonction de la région et des conditions agro-climatiques.

La pluriculture permet de minimiser les risques pour le paysan qui peut profiter de la continuité des récoltes tout au long de l’année. En cas de perte d’une récolte, il peut aussi compter sur ses autres cultures. La présence de différentes espèces sur le même espace aide par ailleurs à limiter les maladies, certaines plantes agissant comme pesticides naturels contre les ravageurs d’autres plantes, tandis que la rotation des cultures protège contre les maladies endémiques. Parmi les autres avantages de la pluriculture figurent la protection de la biodiversité et une nutrition plus riche et équilibrée pour les familles paysannes.

L’agriculture naturelle au service des petits paysans

L’agriculture naturelle se concentre principalement sur les petites communautés et le groupe familial auxquels elle assure autonomie et moyens d’existence. Elle évite aux petits paysans de tomber dans la dépendance des prêteurs et l’exploitation par les grandes firmes multinationales qui dominent le marché agricole des intrants chimiques et des semences.

L’étude d’évaluation, réalisée par Y. Babu avec des paysans de l’Etat du Karnataka passés à l’agriculture naturelle après avoir participé à des ateliers organisés par Subhash Palekar, montre que ce modèle est efficace et que les avantages pour les paysans sont nombreux.

D’un point de vue économique, l’agriculture naturelle s’est révélée plus efficace en termes de coûts que l’agriculture industrielle, dans la mesure où les paysans ne dépensent pratiquement pas d’argent pour les intrants. Ainsi ils n’ont désormais besoin que de 100 à 200 roupies pour cultiver 0,4 ha de paddy, alors qu’ils en dépensaient 3.000 lorsqu’ils pratiquaient l’agriculture chimique.

L’agriculture naturelle convient donc particulièrement bien aux petits paysans qui ne possèdent que quelques hectares de terres et ont des ressources financières limitées. Suite à la stagnation, voire à la baisse, de la productivité dans les terres utilisant les technologies modernes, l’agriculture naturelle s’est avérée plus productive, et ce de manière durable. La productivité du riz Basmati est ainsi de 50 quintals par hectare avec l’agriculture naturelle, contre environ 20 quintals avec l’agriculture chimique.

L’agriculture naturelle signifie aussi diversification des sources de revenus et augmentation de ces derniers par la culture et la vente de différents types de céréales, légumes, légumineuses, fruits et plantes médicinales, et ce grâce à la pluriculture et aux faibles coûts de production. Un paysan du Karnataka a ainsi pu s’assurer une augmentation de revenu de 15.000 roupies en cultivant l’ashwaganda, plante médiciale, en pluriculture avec le sucre de canne.

L’agriculture naturelle assure donc réellement à chaque paysan ses moyens d’existence. Alors que l’agriculture chimique s’apparentait au final à une agriculture de subsistance, les profits tirés de la vente des produits ne permettant pas de rembourser les prêts contractés pour cultiver la terre, l’agriculture naturelle à budget zéro permet aux paysans d’augmenter significativement leurs revenus.

De plus, l’agriculture naturelle ne consomme que 10 % de l’eau et de l’électricité utilisées par l’agriculture chimique. En plus d’être moins coûteuse que l’agriculture moderne, elle peut donc être adaptée aux régions arides ou semi-arides qui représentent 70 % des terres cultivées en Inde et qui ont été négligées par la Révolution verte et les politiques gouvernementales.

Enfin, la diversification des cultures par l’agriculture naturelle favorise l’équilibre nutritionnel et aide à lutter contre la malnutrition toujours très présente en Inde, en particulier dans les zones rurales. L’agriculture naturelle limite les risques sanitaires liés à la contamination des sols et des eaux par les produits chimiques.

En dernière analyse, l’agriculture naturelle réhabilite la petite paysannerie : elle redonne aux paysans dignité, fierté, confiance dans leurs propres savoirs et compétences par lesquels ils font de la petite agriculture une activité viable et durable, érigée en véritable philosophie de vie. Les agriculteurs naturels se révèlent ainsi être les vrais experts de l’agriculture durable.

(1) Lire l’article de G. Prabhakaran, “Zero budget farming can solve food crisis: Palekar”, The Hindu, Aug 31, 2008
(2) Voir l’expérience de l’organisation Kheti Visrat Mission au Penjab, région symbole de la Révolution verte et de ses conséquences catastrophiques : Umendra DUTT, “Natural Farmers of Penjab”, India Together, November 2007 et le site Internet de Kheti Visrat Mission, The Ecological movement for Punjab

Mots-clés

agriculture durable, agriculture paysanne, agriculture biologique


, Inde

dossier

L’agriculture paysanne en Inde

Commentaire

Face aux conséquences dévastatrices de l’agriculture industrielle et avec la perspective du doublement de la population indienne d’ici 2050, il apparaît urgent pour l’Inde d’augmenter sa production alimentaire d’une manière durable. Des alternatives telles que l’agriculture naturelle, qui respectent à la fois la nature et l’être humain, semblent être une réponse adaptée à ce double défi.

Notes

Cette fiche est disponible en anglais: Subhash Palekar and natural farming

Voir aussi l’expérience intéressante de réhabilitation des terres grâce à l’agriculture naturelle par l’organisation « Kheti Visrat Mission » au Penjab, Etat emblématique de la Révolution verte, de ses réussites et de ses conséquences catastrophiques:

Valérie Fernando est partie à Mumbai (Bombay) en Inde au CED, Centre for Education and Documentation, dans le cadre des programmes de mobilité d’Echanges et Partenariats avec comme partenaire Ritimo.

Source

Texte original

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