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Libertés et dignité des femmes en Inde : lutter, toujours et encore

Valérie FERNANDO

02 / 2009

Un incident et ses répercussions font actuellement la une des journaux en Inde : le 24 janvier 2009, à quatre heure de l’après-midi, une quarantaine d’extrémistes hindous se sont introduits dans un pub de la ville côtière de Mangalore (Karnataka) et ont agressé verbalement et physiquement une douzaine de jeunes femmes, auxquelles ils reprochent de violer les « normes traditionnelles indiennes de la décence » (1).

Cette attaque fait partie d’une série de campagnes et d’actions violentes orchestrées par des groupes fondamentalistes hindous réactionnaires (parmi lesquels la Shiv Sena, la Shri Ram Sena, le Bajrang Dal) qui s’opposent à la modernisation de l’Inde dans le sens des libertés individuelles (surtout quand il s’agit de celles des femmes) et de la tolérance religieuse, au nom d’une soi-disant « culture hindoue », qui serait la seule culture indienne légitime.

Il est particulièrement inquiétant de voir que dans les États gouvernés par le parti nationaliste hindou BJP (Bharatiya Janata Party), ces groupes extrémistes dits de « vigilance » se considèrent hors d’atteinte du pouvoir judiciaire et autorisés à défier en toute impunité la loi démocratique, s’érigeant en « police morale », tandis que la police officielle se distingue par sa passivité. En effet, dans les États où le BJP est au pouvoir, les liens entretenus avec ces groupes lui interdisent de fait toute condamnation claire (2). Quant au parti du Congrès, il est, lui aussi, resté relativement silencieux sur la question. Dans une société encore largement patriarcale et conservatrice, aucun parti politique n’ose condamner fermement ces actes par crainte de s’aliéner de nombreux électeurs, en particulier à la veille d’élections générales. La faible participation des citoyens aux manifestations organisées par les organisations de défense des droits des femmes témoigne de l’ancrage de telles vues dans les mentalités indiennes.

Mais, à n’en pas douter, ces mouvements de réaction face à la modernisation et à la démocratisation de l’Inde, qui impliquent l’accès croissant des femmes à l’éducation, au monde professionnel et à une certaine indépendance, sont appelés à être de plus en plus fréquents si les politiques n’affirment pas haut et fort la liberté et l’égalité des hommes et des femmes en Inde, ainsi que le caractère séculariste du pays, et si l’appareil judiciaire ne s’applique pas à juger en toute indépendance ces atteintes inacceptables aux droits humains les plus fondamentaux.

Dans la capitale Delhi, un groupe de quatre organisations de défense des droits des femmes (Nirantar, Jagori, Saheli, Sama et Stree Adhikar Sangathan) se sont mobilisées en organisant, le 3 février dernier, un rassemblement de protestation contre l’incident de Mangalore afin de dénoncer ces manifestations sexistes et fondamentalistes portant en elles les germes du totalitarisme : « L’Inde n’a pas de place pour les forces fascistes », affirment-elles. Elles ont également exprimé leur colère face à l’absence de réaction de la part de l’administration, de la police et des partis politiques. La commission nationale pour les femmes est particulièrement épinglée après que la responsable de l’équipe chargée d’établir les faits a affirmé que la responsabilité de tels incidents en incombait au comportement des jeunes femmes (cf. communiqué, à télécharger au format rtf).

Cette mobilisation des associations et de l’opinion publique est absolument nécessaire. Elle ne doit cependant pas faire oublier que loin de la médiatisation qui a entouré cet incident et qui concerne la nouvelle classe moyenne indienne (d’où, sans doute, l’intérêt des médias pour cette affaire), la condition générale des femmes en Inde, de quelque classe, caste ou religion qu’elles soient, n’est guère enviable (les exceptions sont heureusement de plus en plus nombreuses).

Rarement reconnues en tant qu’individu à part entière, les femmes indiennes n’existent qu’à travers leur seul statut d’épouse ou de mère et sont les victimes, le plus souvent silencieuses et impuissantes, de violences psychologiques et physiques : éliminées à la naissance ou dans le ventre de leur mère, harcelées voire assassinées pour ne pas avoir apporté une dot suffisante, objet permanent, et ce dès l’enfance, du désir et de la volonté de domination des hommes. Le chemin vers l’épanouissement et la réalisation de leurs propres désirs est semé d’obstacles difficilement franchissables. Considérées par ailleurs comme les gardiennes et garantes de la « culture », de la « tradition » et de l’« honneur » au sein du foyer, elles ne disposent que d’une liberté restreinte, tandis que les hommes, qui seraient exonérés de cette charge pour on ne sait quelle raison, jouissent d’une liberté individuelle ou, à tout le moins, d’un pouvoir de décision bien plus grand, dans l’espace privé et l’espace public.

Au cœur de l’incident de Mangalore se trouve donc la question de la place des femmes dans la société indienne. Le prétexte de « la défense de la culture et de la tradition » a été utilisé depuis des siècles pour justifier la restriction des droits des femmes et de leur liberté de choix. Comme l’affirme l’écrivaine et journaliste engagée Kalpana Sharma (3) : « En dernière analyse, ce n’est pas une question de tradition mais de garder les femmes sous contrôle. […] Le statut des femmes est un signe de maturité d’une société. »

D’où le travail acharné et difficile des associations telles que Nirantar à Delhi ou Vimochana à Bangalore, se battant pour défendre les droits fondamentaux des femmes, faire évoluer les mentalités, donner aux femmes les plus démunies les moyens matériels et intellectuels d’avoir davantage de prise sur leur vie et lutter contre l’apathie générale face aux violences qu’elles subissent quotidiennement, qui sont avant tout une manifestation particulière des structures plus larges du pouvoir et de la violence.

(1) Cf. « Girls assaulted at Mangalore pub », Times of India, 26 Jan 2009
(2) Lire à ce sujet l’enquête de Sanjana, « Saffron Links », Tehelka Magazine, Vol 6, Issue 6, Feb 14, 2009
(3) Kalpana SHARMA, « In the name of culture ? », The Hindu, Feb 08, 2009

Mots-clés

femme et violence, droits des femmes, tradition et modernité


, Inde

Notes

Valérie Fernando est partie à Mumbai (Bombay) en Inde au CED, Centre for Education and Documentation, dans le cadre des programmes de mobilité d’Echanges et Partenariats avec comme partenaire Ritimo.

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