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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

L’industrie des agrocombustibles au Guatemala

Julian XACULT, Laura SALDIVAR TANAKA, Hannah WITTMA

2008

Histoire de la possession de la terre

Au Guatemala, le système agraire provient de la conquête espagnole, lorsque les populations indigènes ont été expropriées de leurs terres qui ont été données en récompense aux nouveaux colons. Après l’indépendance, en 1821, la possession de la terre est restée très inégale. Les producteurs de cultures d’exportation, comme la canne à sucre, ont contraint les indigènes à migrer vers les hauteurs, là où le climat plus froid ne convenait pas à la traditionnelle culture de la milpa (parcelle où l’on sème le maïs et les haricots).

Aujourd’hui encore, les habitants du Guatemala subissent le plus injuste des systèmes de concentration agraire au monde. Selon les données du ministère de l’Agriculture, de l’élevage et de l’alimentation, 0,15 % des producteurs détiennent 70 % des terres labourables, sur lesquelles ils produisent pour l’exportation, alors que 96 % des producteurs occupent à peine 20 % des terres. Dans la campagne, 90 % des habitants vivent dans la pauvreté et plus de 500 000 familles sont en dessous du seuil de subsistance. De plus, historiquement, le pays compte avec les populations rurales les plus stables de l’Amérique latine, qui représentent 69 % du total, et plus de 50 % de l’ensemble des travailleurs travaillent dans l’agriculture.

Plusieurs analyses ont démontré que les terres de culture au Guatemala sont, au fil du temps, de plus en plus concentrées. Entre 1964 et 1979, le nombre de propriétés agricoles de moins de 3,5 hectares a doublé et la taille moyenne de celles de moins de 7 hectares sont passées de 2,4 ha à 1,8 ha entre 1950 et 1979. En analysant les données du recensement agricole de 1979, nous observons une distribution de la terre extrêmement inégale : 88 % des propriétés ont une superficie de moins de 7 ha nécessaires à la survie des familles, qui possèdent 16 % des terres labourables, alors qu’un peu plus de 2 % des propriétés possèdent 65 % des terres labourables.

Les trente années d’interventions dans le domaine rural par les différents gouvernements, que ce soit la colonisation dirigée par l’état ou le programme impulsé par le marché, n’ont pas affecté la structure agraire de concentration et d’exclusion : le modèle latifundium-minifundium (grande propriété agricole - petite ferme) s’est maintenu, de même que le dualisme entre la production exportatrice et la consommation interne.

La plupart des terres appartiennent à peu d’hommes et les grandes propriétés dominent les zones où la terre est la plus fertile, situées au sud du pays, dans le littoral pacifique. Dans cette région, on produit de la canne à sucre. Cette production est contrôlée par les grands entrepreneurs ou les exploitants d’usines.

La Coordination nationales indigène et paysanne (CONIC) dénonce que, dans les districts montagneux, le problème du minifundium est devenu endémique et une grande partie de la population indigène a migré, du fait du peu de disponibilité de terre labourable. On estime que plus de 60 % de la population rurale économiquement active des districts montagneux migre à la recherche d’un emploi durant quelques mois de l’année.

La concentration agraire, fruit de l’expropriation historique des terres indigènes, a de sérieuses conséquences sur l’utilisation durable de la terre, l’autosuffisance des petits propriétaires et la souveraineté alimentaire. Outre cela, du régime agraire guatémaltèque découle une disproportion de ressources publiques dirigées au secteur exportateur, au détriment de la production des denrées alimentaires pour le marché interne.

La réforme agraire

Juan Jose Arévalo a été élu président en 1945, en promulguant une nouvelle constitution qui a établi la « propriété sociale de la terre » et l’éradication du latifundium. À l’époque, les 22 plus grands exploitants possèdent plus de terres que près de 250 mille familles paysannes. La Ley de Titulación Suplementaria déterminant la concession du titre de propriété aux possesseurs cultivant la terre durant plus de 10 ans, a été approuvée.

La législation de Arévalo ainsi que la proéminence croissante des organisations de travailleurs et de paysans durant la période de 1944-1954, ont constitué la base du programme de réformes de Jacobo Arbenz, élu président en 1951. Face à une distribution agraire dans laquelle 88 % des unités agricoles occupaient 14 % des terres et aux grands exploitants qui cultivaient, en moyenne, 19 % de leurs propriétés, le Congrès guatémaltèque a approuvé la Loi sur la réforme agraire le 17 juin 1952. Ses principaux objectifs étaient d’éliminer les conditions féodales et toutes les formes de servitude dans le travail, procurer une terre aux travailleurs sans terre ou avec peu de terre et fournir des moyens et une assistance technique aux petits propriétaires. On estime que 180 000 familles ont pu bénéficier de cette loi, ce qui représentait à l’époque 10 % de la population totale du Guatemala.

L’opposition à la réforme agraire fut rapide et décisive. Le 27 juin 1954, Arbenz a été destitué par le Colonel Castillo Armas. La réforme agraire au Guatemala est devenue virtuellement un « tabou » à partir du moment où le programme d’Arbenz a été brisé en 1954.

La pression du gouvernement des EUA pour « repousser la menace communiste », tout en protégeant les intérêts de compagnies nord-américaines, principalement la United Fruit, a favorisé le coup d’état militaire, aidé par la CIA, et a bouleversé la tentative de transformation agraire. Durant les six premiers mois qui ont suivi le coup d’état, la plupart des saisies a été annulée et les terres ont été rendues à leurs anciens propriétaires.

Aucune saisie de terre n’a eu lieu au Guatemala depuis 1954, ce qui renforce l’injuste système de distribution des terres qui persiste encore aujourd’hui. Les trois décennies de dictature qui ont suivi, causèrent la mort d’environ 300 000 personnes. L’armée a commis des massacres. Elle a massacré les dirigeants paysans, de syndicats, les leaders de différentes organisations sociales et s’est également emparée de la terre de plusieurs communautés. Un grand nombre de membres de syndicats ont été massacrés, ce qui a fait naître une peur chez les travailleurs qui persiste encore aujourd’hui, comme par exemple pour les coupeurs de canne, qui ont peur de se syndiquer.

Le soutien des EUA, encourageant les exportations agricoles pour le marché extérieur, a aidé les grands producteurs de canne à sucre et a consolidé la répression, comme un « avertissement » contre de futures distributions de terre.

Dans les années quatre-vingt dix, deux points ont dominé le débat politique au Guatemala : la pression des organismes internationaux pour appliquer des politiques néolibérales d’ajustement structurel et le processus de paix visant à négocier la fin de la guerre civile.

Les accords de paix

Le 6 mai 1996, le gouvernement guatémaltèque, le Commando général de l’Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca (Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque) et un représentant des Nations Unies ont signé « l’Accord sur les aspects socio-économiques et la situation agraire », comme faisant partie d’un « Accord de paix » général qui, officiellement, a mis fin à 36 années de guerre civile. Les négociations ont limité la tentative de rediriger les attaques sur l’historique problème agraire dans le pays.

Deux autres composantes du traité de paix, « l’accord sur les droits et l’identité du peuple indigène » et « l’accord sur la réinsertion des populations délocalisées », concernent également la question agraire et le développement rural. Le premier pontifie le devoir de l’état à pourvoir une terre aux peuples autochtones, éliminer la discrimination de genre et régulariser les possessions communes. Le second réitère l’engagement du gouvernement concernant la résolution des querelles pour des terres gérées durant la guerre et l’identification de zones pour la réinsertion. Toutefois, à ce jour, la majorité des clauses de l’Accord de 1996 n’a pas été respectée ; des problèmes de pauvreté rurale et d’accès à la terre persistent.

Les termes de l’Accord ont découlé de longues négociations entre plusieurs groupes. La Coordination nationale des organisations paysannes (CNOC) a exigé la garantie de la possession de la terre pour les pauvres, le respect des droits de l’homme, la démilitarisation de la campagne, le soutien financier et technique, le respect à la façon Maya de considérer le monde et la réforme de la Constitution et des institutions de l’état. La CNOC a également introduit l’idée de « propriété sociale » comme façon de défendre la récupération et la protection des terres communales paysannes et indigènes.

À l’heure actuelle, l’évaluation des mouvements sociaux ruraux révèle que la situation de faim et de pauvreté a empiré après les accords de paix. Durant la guerre civile, il y avait une pression populaire plus importante pour maintenir les droits des travailleurs.

La situation des travailleurs dans la coupe de la canne à sucre

Selon une étude de la Coordination latino-américaine des organisations paysannes (CLOC), après les accords de paix, on a pu constater une augmentation du travail temporaire et la dégradation des droits du travailleur dans le milieu rural. La période moyenne de travail est d’à peine trois mois. Les travailleurs n’ont pas de contrat direct avec les entreprises. Ainsi, les entreprises fuient les responsabilités liées au respect des lois du travail. L’accord est négocié par des intermédiaires, qui reçoivent un pourcentage du salaire des personnes travaillant dans les cannaies.

Aucune politique publique ne garantit les droits de coupeurs de canne à sucre. Durant le gouvernement de Jacobo Arbenz Guzmán, un institut guatémaltèque de sécurité sociale a été mis en place. Celui-ci devait garantir les principaux droits et une retraite. Cependant, actuellement cette institution est menacée par le processus de privatisation des services publics.

Une grande partie de la main d’Ĺ“uvre de l’industrie de la canne est migrante, formée par les paysans des régions montagneuses du pays. Les conditions de travail sont extrêmement précaires. Les travailleurs vivent dans des abris, sans installations sanitaires. Pour supporter le travail forcé, ils reçoivent des substances chimiques stimulantes. S’ils ont des accidents de travail ou d’autres problèmes de santé, ce qui arrive fréquemment, ils ne reçoivent aucun traitement médical. Les entreprises ne fournissent aucun service de santé publique ou d’assistance à ces travailleurs.

Revendications des organisations paysannes

Pour la Coordination nationale des organisations paysannes (CLOC), le principe fondamental du développement rural est l’accès à la terre, soutenu par des investissements en infrastructure et services pour offrir des moyens de vie durables. Les mouvements sociaux proposent la fin du modèle agro-exportateur, la démocratisation de la terre et la diversification de l’économie. Leurs revendications incluent :

a) Le rachat des terres publiques, non productives et communes. La démocratisation de la possession de la terre est basée sur les principes suivants : « terre pour celui qui la cultive ; fonction sociale de la propriété ; reconnaissance des revendications historiques pour la terre. »

b) Droits et sécurité sociale : les femmes et les communautés historiquement marginalisées doivent passer en priorité.

c) Éliminer les latifundia non productifs et appliquer une taxe sur les terres non cultivées qui oblige les propriétaires à créer des emplois ou à offrir la terre aux paysans sans terre.

d) Saisir les terres non cultivées et peu utilisées et récupérer les terres annexées durant la guerre civile.

e) Limiter l’extension des terres.

f) Accès aux allocations, à l’infrastructure, à l’assistance technique, aux indemnités, et à une technologie appropriée à l’agriculture paysanne, afin de garantir la souveraineté alimentaire et la diversification de l’agriculture.

Mots-clés

agrocarburant, réforme agraire, système agraire, redistribution des terres, conditions de travail


, Guatemala

dossier

L’agroénergie : mythes et impacts en Amérique latine

Notes

Traduit en français par Elisabeth Teixeira (babethteixeira (at) yahoo.fr)

Les textes de ce dossier sont le résultat du séminaire sur l’expansion de l’industrie de la canne à sucre en Amérique Latine, qui a eu lieu à São Paulo, au Brésil, du 26 au 28 février 2007.

Ce dossier est aussi disponible en anglais, espagnol et portugais.

Source

Julian Xacult, Séminaire sur l’expansion de l’Industrie de la canne à sucre en Amérique latine, du 26 au 28 février à São Paulo.

Accord de paix et foncier au Guatemala, Laura Saldivar Tanaka et Hannah Wittma, chercheurs à l’Institut Food First.

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