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La recherche agricole en Inde

Centre for Education and Documentation

07 / 2009

La recherche agricole en Inde a largement contribué à l’augmentation de la production et de la productivité de l’agriculture, en particulier grâce aux variétés à haut rendement résistantes aux maladies. Le pays possède l’un des plus grands établissements publics de recherche agricole du monde avec le Conseil Indien de Recherche Agricole, 30 universités agricoles d’État, 46 instituts dont 4 grandes universités, 4 bureaux nationaux, 9 directions de projets, 31 centres de recherche nationaux, 158 stations régionales et 80 projets de recherche coordonnés pan-indiens. Pourtant, malgré un tel personnel et de telles infrastructures, les transferts de technologie restent faibles et peu favorables aux petits agriculteurs.

L’Agence de Gestion Agricole et Technologique

Afin de diffuser les résultats de la recherche et les innovations technologiques agricoles au niveau des districts, le Gouvernement indien a mis en place l’Agence de Gestion Agricole et Technologique (Agricultural and Technology Management Agency, ATMA), financée à 90 % par le Centre et à 10 % par les États. Cette initiative repose sur l’idée que la diffusion et l’application du savoir contribuent tout autant que le travail et le capital à la production finale. Le progrès technique est ainsi considéré comme le moteur de la croissance agricole, et l’accent est mis sur l’introduction et la diffusion de technologies dites avancées.

L’ATMA repose sur des partenariats public-privé (PPP) impliquant toutes les parties concernées. Ainsi, dans l’État du Gujarat le partenariat concerne les universités agricoles de l’État, les entreprises de semences, d’engrais et de développement des terres, les associations de floriculture, le secteur privé de l’industrie agronomique et des organisations de médias agricoles. Ce modèle a été étendu à d’autres États. Au Maharashtra par exemple, l’ATMA a obtenu des résultats encourageants dans l’horticulture et dans l’introduction de la culture et de la transformation des noix de cajou. L’agence a permis d’insuffler un nouveau dynamisme dans des régions du Maharashtra traditionnellement à la traîne (Cf. Asher, Bali).

L’accent est donc mis sur des PPP avec de multiples partenaires au niveau des États plutôt que sur le savoir existant au niveau des agriculteurs ou sur les solutions non-technologiques qu’ils ont utilisées auparavant. Un modèle similaire est suivi au niveau international avec notamment l’initiative indo-américaine sur le savoir agricole (Indo-US Knowledge Initiative on Agriculture).

L’Initiative indo-américaine sur le savoir agricole

La première phase de l’Initiative indo-américaine sur le savoir agricole, datant de 2005, est centrée sur la refonte de la recherche et de la formation agricoles, la transformation des aliments, l’utilisation des produits dérivés et des biocarburants, la biotechnologie, y compris transgénique, et la gestion de l’eau. Il s’agit de faire passer l’agriculture indienne de la recherche appliquée à la recherche fondamentale et stratégique.

L’initiative met l’accent sur le rôle du secteur privé dans l’assistance technique et le financement de la recherche agricole. Les membres de l’instance dirigeante comprennent la Confédération de l’Industrie indienne et la Fédération des Chambres de Commerce et d’Industrie indiennes, de même que Monsanto et Archer Daniels Midland Company (ADM), les deux plus grandes multinationales américaines de produits chimiques agricoles et de biotechnologie, ainsi que Wal-Mart. Les réunions de l’Initiative tenues jusqu’ici confirment que les groupes américains cherchent à modifier le régime de régulation de l’agriculture indienne dans les domaines des organismes génétiquement modifiés, de l’agriculture sous contrat et de la distribution.

Cet accord n’a donc rien à voir avec l’alimentation, l’agriculture ou les agriculteurs : son seul objectif est le commerce. Il est en contradiction avec d’autres éléments de la politique du Gouvernement que l’on retrouve notamment dans la Politique nationale pour les Agriculteurs 2007 (Cf. fiche La politique agricole indienne et la réforme libérale) qui insiste davantage sur la recherche et les technologies organiques à faibles intrants.

Le programme de recherche de plusieurs institutions de recherche agricole est aussi clairement néolibéral et tourné vers le profit. Deux universités agricoles prestigieuses, celles du Penjab et du Tamil Nadu, travaillent avec des firmes américaines telles que Monsanto et ADM pour produire des légumes et fruits génétiquement modifiés, alors que ces compagnies ont totalement détruit les variétés indigènes de la papaye aux Philippines, de la pomme de terre au Pérou et du maïs au Mexique. En Inde, elles s’attaquent désormais à l’aubergine (brinjal).

Le Gouvernement a par ailleurs passé un décret qui permet aux chercheurs, y compris d’institutions publiques, de vendre le résultat de leurs recherches aux meilleurs preneurs du secteur privé, rendant ainsi les scientifiques plus sensibles aux intérêts commerciaux privés. Le savoir généré sur les biotechnologies modernes est donc privatisé.

Analyses critiques de la société civile indienne

De nombreuses critiques dénoncent ce modèle de recherche agricole unidisciplinaire, réductionniste, vertical et non démocratique. Le Centre pour la Science et l’Environnement (Centre for Science and Environment, CSE), organisation non gouvernementale (ONG) basée à New Delhi, considère qu’une telle évolution pousse les scientifiques toujours plus dans leurs laboratoires et loin des agriculteurs, et lie la recherche aux intérêts commerciaux au détriment des dimensions socio-culturelles et écologiques.

P.V. Satheesh, Directeur de la Société de Développement du Deccan (Deccan Development Society), Hyderabad, pense également que si cette politique se poursuit, l’agriculture indienne deviendra l’esclave du « big business » et les agriculteurs des ouvriers sur leurs propres exploitations, au service des intérêts de l’industrie biotechnologique globale.

Son ONG est à la tête du mouvement ADARSA (Alliance pour la Démocratisation de la Recherche Agricole en Asie du Sud). Soutenue par l’Institut International pour l’Environnement et le Développement (Royaume Uni), ADARSA est un réseau d’agriculteurs, de scientifiques, de groupes écologiques du Bangladesh, du Népal, du Sri Lanka et de l’Inde. Elle a publié un compte-rendu de recherche sur le programme de plusieurs universités agricoles indiennes et sur la collaboration dans laquelle celles-ci s’engagent, qui montrent clairement que la recherche agricole se concentre désormais sur les biotechnologies et les biocarburants. Elle est en revanche absente dans l’agriculture pluviale qui représente pourtant 70 % de l’agriculture indienne et dans les cultures « mineures » qui s’intègrent dans des systèmes de pluriculture interdépendants.

Le Dr. G.V. Ramanjaneyulu, directeur du Centre pour l’Agriculture Durable (Centre for Sustainable Agriculture) rappelle que « l’essentiel de la recherche agricole en Inde est fondé sur le modèle américain et que son contenu est basé sur la situation américaine, alors que le climat, les conditions économiques, la taille des exploitations, l’état des sols sont très différents en Inde. » Cette science agricole est adaptée aux grandes exploitations avec peu de main d’Ĺ“uvre, ce qui ne permet pas la pluriculture, car les machines qui remplacent les hommes ne peuvent gérer que la monoculture standardisée à grande échelle. Celle-ci implique la gestion des insectes par les produits chimiques et des méthodes de fertilisation du sol considérées comme modernes et scientifiques. Mais, en Inde, la majorité des exploitations est de petite taille, et la majorité de la population travaille dans l’agriculture. Il y a donc un décalage entre la science de la monoculture mécanisée et les conditions agricoles indiennes.

D’autant plus que, comme le souligne Shambu Prasad, de Knowledge In Civil Society (KICS), le modèle dominant fait face à de graves difficultés en raison de son utilisation non durable des ressources naturelles, des dégâts sur l’environnement et de son incapacité à répondre aux besoins des petits paysans. Les coûts croissants des intrants agricoles et les prix en baisse de certains produits agricoles ont renforcé les inégalités de revenus au détriment des communautés rurales.

Deux orientations possibles

Le choix se situe donc entre deux trajectoires technologiques opposées et différentes. L’une est l’approche génétique et l’autre de l’approche agro-écologique :

Paradigne technologiqueGénie génétiqueGénie agro-écologique
Définition fondamentaleModification délibérée des caractéristiques d’un organisme par la manipulation de matériel génétiqueApplication des sciences écologiques à l’étude, la conception et la gestion d’agro-écosystèmes durables
Objectif impliciteGénie des plantes : modifier les plantes à notre avantage en les rendant productives dans des conditions difficiles ou en les rendant capables de remplir de nouveaux objectifsGénie des systèmes : améliorer la structure du système agricole pour que chacune des parties fonctionne bien ; favoriser les synergies et interactions écologiques pour la fertilité du sol, la productivité et la protection des cultures
Paradigme scientifique sous-tendant le paradigme technologiqueRéductionnismeEcologie et holisme
Exemples de trajectoiresPlantes Bt résistantes aux insectes, plantes résistantes aux herbicides ou aux virus, etc.Techniques de contrôle biologique, mélange des cultures, agro-foresterie, gestion de l’habitat

L’approche génétique tend actuellement à dominer l’approche agro-écologique. Elle bénéficie de financements via ses liens avec la grande industrie et le commerce international, d’infrastructures spécifiques (telles que le Laboratoire Européen de Biologie Moléculaire) et de chercheurs formés dans les techniques moléculaires.

A l’inverse, le génie agro-écologique n’a pas été lié à des objectifs de croissance et de compétitivité et n’est apparu sur l’agenda de la recherche que tardivement dans les années 90. De même, le génie génétique a davantage bénéficié des PPP que le génie agro-écologique car les PPP ont suivi une orientation technologique dans laquelle les entreprises privées ont un intérêt.

Les lobbies (producteurs d’intrants agricoles, groupes de consommation, groupes environnementalistes) influencent également les choix stratégiques et technologiques. Le génie génétique a ainsi reçu le soutien de grands groupes industriels tels Bio aux États-Unis et Europabio dans l’Union Européenne. Ce lobbying a considérablement influencé la politique publique avec le régime des droits de propriété intellectuelle à l’Organisation Mondiale du Commerce et le cadre des programmes de recherche de la Commission européenne.

L’action des lobbies verts n’est pas aussi directe. Des ONG environnementalistes telles que Greenpeace ou Soil Association ont mis plus d’énergie à interdire les cultures transgéniques ou à renforcer les législations qu’à promouvoir la recherche sur des paradigmes technologiques alternatifs et les innovations agro-écologiques.

Pour une agriculture paysanne

Comme le dit le Dr Malla REDDY qui dirige Accion Fraterna, une ONG basée à Anantapur en Andhra Pradesh, les méthodes de recherche actuelles se résument à comprendre et mesurer l’utilisation systématique d’intrants, alors que dans la nature, la pluie, le climat, les nutriments du sol existent sous des formes complexes et changeantes.

Cette pratique agricole moderne n’est pas intégrée aux autres dimensions des moyens d’existence paysans : l’élevage, la production laitière, la foresterie, etc. Depuis deux générations, le lien entre tous ces éléments de la vie rurale a été perdu. La première tâche de la recherche est de faire revivre ces savoirs traditionnels et de les développer, car ce sont les réels piliers d’une agriculture durable.

Ces efforts doivent être basés sur le trépied recherche / population / organisations de diffusion. La recherche doit sortir des laboratoires et aller dans les petites exploitations avec les agriculteurs, selon des méthodes participatives afin de leur rendre accessible la technologie agro-écologique. Et c’est aussi là que les ONG ont un rôle à jouer.

Mots-clés

agriculture, agriculture durable, OGM et agriculture, politique agricole, institution de recherche, politique de la recherche


, Inde

dossier

L’agriculture paysanne en Inde

Notes

Lire l’original en anglais : Agricultural Research in India

Traduction de Valérie FERNANDO

A lire :

• Mukul G. ASHER, Azad BALI, “Energise the ATMA initiative for strengthening food security”, DNA, 18th Feb 2009

• Kavita KURUGANTI,« Government’s Agri-research set-up is undemocratic » et Shambu PRASAD « Democracy to the core-Reflections on S&T policy » au séminaire Policy Matters: Insight from Civil Society Engaging with Science and Technology,Knowledge in Civil Society

• Blog de Devinder SHARMA, analyste de la politique alimentaire basé à Delhi

Voir les sites :

Centre pour l’Agriculture Durable (Centre for Sustainable Agriculture)

ADARSA, Alliance pour la Démocratisation de la Recherche agricole, Asie du Sud

Département de la Recherche et de la Formation Agricoles (Department of Agricultural Research and Education)

Conseil Indien de la Recherche Agricole (ICAR-Indian Council of Agricultural Research)

Source

Texte original

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