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Karamat Ali et la société civile pakistanaise

Pour la paix entre l’Inde et le Pakistan

Aditi BHADURI

02 / 2009

Le militant pakistanais pour la paix, Karamat Ali, se définit lui-même comme un sud-asiatique et croit dans une identité sud-asiatique. Syndicaliste pakistanais de longue date et membre fondateur du Forum des Peuples du Pakistan et de l’Inde pour la Paix et la Démocratie, Karamat Ali était à Kolkata (Calcutta) en février 2009 pour parler de l’importance de la paix entre ces deux pays.

Dans cet entretien avec Aditi Bhaduri il nous fait partager son point de vue sur la société civile pakistanaise, les initiatives de paix entre les deux peuples et les efforts à faire pour y parvenir durablement.

Qu’est-ce qui vous a amené ici ?

Je suis membre fondateur du Forum des Peuples du Pakistan et de l’Inde pour la Paix et la Démocratie (Pakistan India People’s Forum for Peace and Democracy, PIPFPD). Je suis venu ici pour discuter avec mes homologues indiens de la façon d’organiser une convention dans la situation actuelle (i.e. après les attentats de Bombay/Mumbai de novembre 2008). Cela est important car nous n’avons pas eu de convention depuis deux ans.

Nous entendons en permanence que le Pakistan et l’Inde sont tous deux victimes de la terreur. Les médias indiens et pakistanais ont tous deux fait preuve de nationalisme après les attaques terroristes de Mumbai en novembre. Pensez-vous que la situation dans les deux pays est la même ?

De toute évidence, les situations sont différentes. Si vous prenez le Pakistan aujourd’hui, il y a les Talibans qui ont pris le contrôle de zones considérables dans la Province Frontalière du Nord Ouest du Pakistan, dans les régions de FATA (Federally Administered Tribal Areas) et de Swat en particulier. En ce qui concerne le terrorisme, il y a un attentat suicide presque un jour sur deux. L’Inde n’a pas à faire face à ce genre de situation. Cependant les réseaux terroristes opèrent à travers toute l’Asie du Sud. L’année dernière, des bombes ont explosé simultanément dans 64 endroits différents au Bangladesh.

On a le sentiment que la paix entre le Pakistan et l’Inde est une paix de façade.

Il y a les initiatives prises par les populations et les actions entreprises par les Etats, donc il y a évidemment des différences. La population peut exprimer ses désirs et aspirations mais c’est aux Gouvernements et agences de l’Etat d’agir. Par exemple, le PIPFPD souhaite tenir une convention et, pour la troisième fois consécutive, le Gouvernement pakistanais a refusé les visas à nos amis indiens. Ils allèguent toujours les questions de sécurité. Certes, nous ne décidons pas de la politique des visas, mais dans une démocratie, quand les citoyens de deux pays veulent se rencontrer, il est du devoir de l’Etat de les aider. Je ne dirais pas que la paix est de façade mais il est certain que nous ne parvenons pas à convaincre les Gouvernements des deux pays à traiter leurs citoyens différemment.

La plateforme du PIPFPD a demandé la levée des restrictions de visa. Des millions de familles sont divisées entre l’Inde et le Pakistan. De la même manière, nombre de personnes du Bangladesh a de la famille au Pakistan. Donc il faut que la situation en Asie du Sud change.

Quand vous vous adressez au forum, il semble que vous prêchiez à des convertis. Est-ce que les militants de la paix pakistanais ont tenté, à l’intérieur du Pakistan, de créer un groupe de pression pour la paix ?

Quand nous avons créé le forum en 1994 et avons tenu la première convention commune à Delhi en 1995, 120 pakistanais environ sont venus à Delhi. Un journal au Pakistan a publié la liste des noms en nous qualifiant de traîtres. Ils ont réussi à effrayer certains délégués qui se sont retirés du voyage. Venir en Inde à cette époque était donc perçu comme un acte de trahison vis-à-vis de l’intérêt national.

La situation a profondément changé ces 16 dernières années. Les peuples des deux côtés ont accueilli ces initiatives, de plus en plus de personnes sont devenues membres du forum, et des personnes non membres ont même assisté aux sessions d’ouverture des conventions. Cela a aidé nos deux gouvernements à entamer ce dialogue composite. Nous ne devons pas sous-estimer les efforts des citoyens mais tout ne repose pas non plus entièrement entre les mains des citoyens. Juste avant la tragédie de Mumbai, deux réunions ont eu lieu, le Ministre des Affaires Étrangères du Pakistan est venu en Inde et les Ministres de l’Intérieur des deux pays se sont rencontrés à Islamabad.

Il est évident que certaines personnes dans les deux pays ne veulent pas la paix mais la poursuite de l’inimitié. Il y a aussi ces personnes dont l’idéologie est fondée sur la haine religieuse et qui ne veulent pas non plus la paix. Ils veulent imposer leur politique de violence et de haine sur l’ensemble du pays. Là où ils ont pris le pouvoir, ils imposent leurs normes en fonction de leur interprétation de l’Islam : les hommes ne peuvent pas se raser la barbe, les femmes ne peuvent pas sortir, les filles ne peuvent pas aller à l’école. Environ 200 écoles à Swat ont été démolies et depuis le 15 janvier toutes les écoles de filles ont été fermées. Et ceci est un avant-goût de ce qui peut suivre. La question est de savoir si on laissera ces gens réussir leur entreprise : amener les deux pays à la guerre.

Que fait la société civile pakistanaise pour lutter contre la haine enseignée dans les livres scolaires pakistanais contre les Indiens et les hindous en particulier ? Après tout, nous savons que le terrorisme n’apparaît pas du jour au lendemain, il a besoin d’ancrages.

Oui, je suis d’accord. Depuis les années 90, plusieurs études ont été faites par la société civile pakistanaise pour voir ce qui est enseigné aux enfants dans les livres scolaires et elle a poussé le Gouvernement à faire des changements. Mais, comme vous le savez, ces 10 dernières années nous avons eu un Gouvernement militaire qui prenait des initiatives de manière très hésitante car il a noué aussi des alliances avec les forces de droite au Pakistan, entre militaires et mollahs. Donc ils n’ont pas pris le sujet au sérieux. Mais avec le nouveau Gouvernement démocratiquement élu à Islamabad nous espérons une action rapide de révision des livres scolaires, à laquelle ce Gouvernement s’est engagé.

L’actuel Gouvernement civil à Islamabad relève d’une rare combinaison : y participent le Parti du Peuple Pakistanais (de feu Benazir Bhutto), la Ligue musulmane de Nawaz Sharif, le Parti National Awami et le Muttahida Qaumi Movement (parti des Mohajir). Il peut y avoir des différences entre eux mais ils souhaitent tous une diminution du rôle de l’armée dans la politique car ils ont tous souffert aux mains des militaires et ils veulent tous la paix et l’amitié avec l’Inde. Ils sont également pour l’autonomie des provinces qu’ils gouvernent et ont une orientation séculariste.

Donc, si ce gouvernement tient toute la durée de son mandat, il y aura des changements dont la révision des livres scolaires. Pas plus tard qu’hier je lisais que le Ministre de l’Education de la Province du Sind avait écrit au Gouvernement fédéral pour demander que l’éducation soit un sujet laissé aux provinces car ils veulent une certaine autonomie dans la publication de leurs livres scolaires. Il faisait référence à la fois à son désir d’exclure les propos incitant à la haine ou distordant l’histoire et d’inclure la philosophie des populations locales.

Quelles actions concrètes la société civile au Pakistan entreprend-elle pour que les responsables des attaques de Mumbai soit jugés ?

Je parlerai des groupes travaillant pour la paix. Quand ce malheureux incident a eu lieu à Mumbai, le 27 novembre, nous avons contacté nos chers amis en Inde et rédigé une déclaration commune. Nous avons reçu en un jour la signature de 30 militants de la paix réputés en Inde et un nombre similaire au Pakistan et exigé des mesures sérieuses avec une enquête commune, la coopération entre les deux gouvernements et que quiconque se trouve derrière cette attaque soit jugé. Toutes les organisations qui sont susceptibles d’être impliquées doivent être immédiatement mises sous contrôle. Depuis des plateformes publiques nous avons aussi parlé de la nécessité d’amener les responsables devant la justice. Des organisations comme Lashkar-e-Taïba et d’autres ont publiquement proclamé qu’elles voulaient imposer leur Islam sur l’ensemble de la planète par des moyens violents. Elles ne doivent être autorisées à fonctionner dans aucun pays. Nous avons donc écrit et demandé au Gouvernement du Pakistan de prendre des décisions sérieuses et d’activer les mécanismes communs afin de coopérer, par exemple dans le cadre d’une enquête commune.

Un groupe de personnes est venu du Pakistan en Inde et nous avons lancé une campagne de signatures : des milliers de personnes ont signé. Le conseil de la ville de Karachi a signé, c’est-à-dire le Gouvernement de Karachi. Le Président de l’Assemblée du Sind a organisé une réunion dans le bâtiment de l’Assemblée où il a expliqué les objectifs de cette campagne. Il a signé, de même que la plupart des membres de l’Assemblée et cela continue dans toutes les villes du Pakistan. Il y a une mobilisation constante. Nous allons dans les universités, les écoles, les grandes écoles. Les syndicats, les organisations professionnelles sont toutes impliquées, comme le Muttahida Qaumi Movement. Ils ont officiellement approuvé la campagne, invité la presse, nous-mêmes, nos collègues et demandé à tout le parti de s’impliquer. D’autres partis ont fait de même. Donc nous essayons de créer un certain environnement au Pakistan afin que, le jour où le Gouvernement civil voudra agir, il ait l’aval de la population. Car, au Pakistan, les gouvernements civils ont une marge de manœuvre réduite en raison du long règne des militaires.

Et je voudrais vraiment en appeler au Gouvernement et à la population indiennes pour qu’ils soutiennent le Gouvernement civil car nous ne devons pas permettre le retour des militaires au Pakistan. Cela serait désastreux, non seulement pour le Pakistan mais aussi pour l’ensemble de la région. Mais il est évident que les auteurs de l’attaque de Mumbai et leurs commanditaires doivent être arrêtés et jugés.

Un mécanisme conjoint semble une bonne idée. Mais comment un tel mécanisme peut-il gérer, par exemple, ce qu’on a vu le 5 février, le Jour de La Solidarité Cachemirie, avec des organisations et la population au Pakistan soutenant la « libération du peuple cachemiri de l’Inde » ? Est-ce que cela peut conduire à une paix bilatérale ?

Pour moi ce ne sont que gesticulations. Nous devons aller au-delà de ce mode. D’après moi, quand les Pakistanais cessent de travailler pendant une journée, cela n’aide en rien la population du Cachemire. C’est même stupide. Cette journée a été lancée en 1990 par le Gouvernement de Nawaz Sharif et c’est devenu un rituel qui doit désormais être répété.

Nous avons bien sûr des sujets de conflit mais nous devons nous engager à les résoudre pacifiquement et par le dialogue. Si nous adoptons une approche sud-asiatique nous devrions gérer tous nos problèmes par des moyens pacifiques. Je tiens d’un ami indien proche et fiable que début 2007, l’Inde et le Pakistan étaient très près de signer un accord sur Siachen et sur un mécanisme pour avancer sur la question du Cachemire. Mais le général Musharraf s’en est pris au pouvoir judiciaire et il y a eu toute cette agitation au Pakistan. Le Gouvernement indien attendait que les choses se calment mais l’attaque de Mumbai a ensuite eu lieu. Néanmoins, ce à quoi on est arrivé jusqu’ici doit être mis en œuvre.

Pouvez-vous nous parler de « Ghazwat ul Hind », la prophétie du salut pour ceux qui mènent le « jihad » (guerre sainte) en Inde ?

Vous savez comment ces organisations jihadi ont commencé, avec une croisade contre l’Union Soviétique où ils affirmaient qu’ils étaient contre les communistes et les athées, et toutes ces absurdités. Ils ont été aidés par d’autres. Quand ils ont fini de se battre contre les Soviétiques ils ont été orientés vers le Cachemire et ont dit qu’ils voulaient imposer leur version de la Charia et des lois islamiques dans le monde entier et en cela, disent-ils, l’Inde est un obstacle important. Apparemment, ils pensent qu’ils peuvent conquérir le Pakistan. Ce n’est pas de la spéculation, c’est vraiment écrit dans leurs tracts et ce « Ghazwat » est lié à ça.

Nous entendons des voix, y compris de libéraux pakistanais, exprimant leur inquiétude pour la minorité musulmane en Inde. Cela ne revient-il pas à interférer dans les affaires intérieures de l’Inde ? Cela donnerait aussi l’occasion aux Indiens de soulever la question des minorités au Pakistan.

Je ne crois pas à tout cela. Je parle en tant que sud-asiatique et pour moi toutes les communautés sont liées. Je n’aime pas ces concepts de minorité et de majorité. Ce sont tous des citoyens. Donc pourquoi devrait-on parler de majorité fondée sur la religion ? Le Pakistan pour moi n’appartient pas qu’aux musulmans, mais à tout le monde. Cependant, ce n’est pas par amour que les gens soulèvent parfois cette question, c’est pour contrarier l’adversaire. Je ne pense pas qu’un propriétaire terrien non-musulman subisse de discrimination au Pakistan. De même, je ne pense pas qu’un riche musulman souffre de discrimination en Inde. Ce n’est pas la discrimination religieuse mais celle fondée sur la classe et la caste qui domine partout en Asie du Sud.

Mots-clés

paix, construction de la paix, société civile


, Pakistan, Inde

Notes

Lire l’original en anglais: Karamat Ali and Pakistani civil society

Traduction par Valérie FERNANDO

Lire aussi :

Source

Entretien

Entretien par Aditi BHADURI, ‘Things have changed; 16 years ago coming to India was seen as treason’, InfoChange, Février 2009

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