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Economie de l’agriculture paysanne en Inde

Centre for Education and Documentation

07 / 2009

Il est courant d’entendre dire que la petite agriculture n’est pas viable. Ainsi, la Commission pour les coûts et prix agricoles de l’Inde estime qu’en 1997-98 les profits réalisés pour un hectare de paddy et de blé au Penjab ne sont que de 7.300 roupies. La taille moyenne des petites exploitations étant de 1,61 hectares, les profits pour ces deux cultures sont de seulement 12.000 roupies par an. D’autres études indiquent que le revenu moyen des petits agriculteurs est inférieur à 2.000 roupies par mois, ce qui est en dessous du minimum vital.

Quelles mesures ont été et sont prises pour répondre à cette situation ?

Le gouvernement et les organisations non gouvernementales (ONG) ont mis en place divers mécanismes pour soutenir les petits agriculteurs. Dans les années 60, le mouvement coopératif a ainsi pris en charge les activités courantes d’approvisionnement en semences et intrants agricoles, de transformation et de vente des produits.

Les subventions agricoles sont un autre outil de soutien aux petits paysans. Les subventions d’engrais n’ont cessé de grimper, passant de 5 milliards de roupies en 1980-81 à 162,5 milliards en 2005-06. En proportion du PNB, elles sont passées de 0,41% en 1980-81 à 1,11% en 1989-90 et sont depuis constantes.

Harish Damodaran souligne qu’en 2008-09, 60% du chiffre d’affaire des compagnies nationales d’engrais provient en fait des impôts. Depuis le 12 mars 2003, les prix de l’urée et du phosphate de diammonium pour les paysans ont ainsi été maintenus à 4830 roupies et 9350 roupies la tonne. Pour l’année 2008-09, le Ministère des Finances a donc payé aux compagnies d’engrais un montant record de près de 1000 milliards de roupies.

Malgré ces subventions importantes, les petites exploitations vont de mal en pis. Ce n’est que cette année 2009 que le Ministre des Finances a annoncé que les subventions seraient désormais versées directement aux agriculteurs et non à l’industrie. On peut espérer qu’elles seront limitées à une certaine quantité absolue et que les petits paysans, prenant conscience du prix réel des engrais, souhaiteront passer à des méthodes alternatives, locales et organiques d’enrichissement du sol.

Des ONG telles que le Centre pour l’Agriculture Durable, la Green Foundation ou AME font la promotion de l’agriculture organique et à faible intrants externes. Certaines ONG ont développé le concept d’agriculture collective ou de partage des ressources naturelles. Pani Panchayat, dans le district de Pune (Maharashtra) a ainsi encouragé une allocation égale de l’eau quelque soit la superficie de terrain possédée, ce qui a incité les petits agriculteurs à un meilleur usage ou troc des ressources en eau.

Malgré ces efforts, la pensée économique dominante défend l’idée qu’en raison de leur non viabilité les petites exploitations doivent être démantelées, soit par concentration, soit par allocation de leurs terres à des activités non agricoles.

L’agriculture contractuelle ou industrielle est présentée comme la meilleure réponse à la pauvreté et la privatisation comme seule source de valeur ajoutée. Aujourd’hui de nombreuses petites exploitations produisent du coton, du tabac, des graines oléagineuses sous contrat avec des entreprises. Le même argument est avancé pour légitimer une nouvelle utilisation de la terre, en particulier pour des projets dits de développement tels que les grands barrages fournissant l’eau ou l’électricité pour les villes et, plus récemment, les zones économiques spéciales (Cf. L’impact des zones économiques spéciales sur les petits agriculteurs en Inde).

Mais si les petites exploitations ne sont pas viables, comment se fait-il que la grande majorité des paysans indiens qui possèdent moins de 2 hectares (soit 80% d’entre eux), parvient à en vivre tout en nourrissant une part importante de la population ? Examinons, pour le comprendre, l’économie de l’agriculture dans une région pauvre semi-aride.

La petite agriculture à Rayalseema

Rayalseema se situe sur le plateau du Deccan (Inde du Sud), dans une région de faibles précipitations. Le CED a rencontré le Dr. Sheshagiri RAO, scientifique agricole mais aussi agriculteur à Pavagoda, une région isolée du Karnataka. Son point de vue est unique car il a été actif dans l’agriculture et a utilisé son exploitation comme terrain de recherche pour l’Université, avec enregistrements scientifiques des précipitations et de la production.

Sheshagiri Rao explique :

« Les grandes exploitations, en particulier dans les régions arides ou semi-arides, signifient essentiellement grosses pertes. D’autant plus dans le cas des cultures pluviales où le gros producteur n’a pas les moyens de faire appel à beaucoup de main d’œuvre : les marges sont si faibles dans l’agriculture pluviale qu’il faut être un gestionnaire très attentif pour y arriver. Par définition, un grand exploitant n’est pas un gérant attentif. Si un gros agriculteur réalise du profit, ce sera donc après avoir investi dans des puits et l’irrigation.

Dans les années 80 et 90, les nappes phréatiques étaient pleines, car peu de gens pouvaient s’offrir des puits. Les autres gros agriculteurs qui ont réussi sont ceux qui ont investi dans les plantations d’arbres et les vergers. A cette époque, la main d’œuvre était bon marché et ils ont gagné de l’argent.

Cependant, depuis la fin des années 90, les petits producteurs s’en tirent mieux. Principalement parce que, tandis que les gros agriculteurs creusaient de plus en plus de puits, les nappes phréatiques se sont épuisées et que le coût de la main d’œuvre a quadruplé. Les grands exploitants ont donc vraiment perdu leurs avantages. Si vous avez l’air d’un gros agriculteur prospère, c’est grâce aux revenus non agricoles, comme le commerce, les contrats gouvernementaux ou la politique.

Il y a un autre facteur important, qui n’est pas pris en compte dans notre science économique, à savoir que l’économie de la petite agriculture, dans les zones pluviales en particulier, ne peut pas être considérée sur le même plan que l’économie des grandes exploitations. Par exemple, le petit agriculteur local sait que la récolte d’arachide est un pari qui dépend des précipitations. Ainsi, dans la région de Rayalseema, les petits agriculteurs ont une très bonne récolte tous les 5 ans, mais pendant 3 ans au moins ils ne recouvrent pas les coûts de la culture. Donc ils ne dépendent jamais complètement de l’arachide pour leurs revenus. »

L’économie mixte du foyer rural

Sheshagiri Rao poursuit : « Seuls 20 à 30 % des revenus des petits paysans proviennent de l’agriculture. Une grande partie provient du travail salarié. C’est d’autant plus le cas après la mise en place de la NREGA, la loi qui garantit à chaque foyer rural cent jours de travail dans les travaux publics. L’argent envoyé par les membres de la famille travaillant en ville ou même à l’étranger est une autre source de revenus important.

Traditionnellement, une grande partie des revenus provenait de l’élevage d’ovins, de bovins et de volailles. Avant les années 80, la région, et donc aussi l’élevage et l’agriculture, n’étaient pas aussi connectés au reste du pays et au marché extérieur qu’aujourd’hui. De même l’artisanat était une source de revenus importante : les petits agriculteurs étaient aussi des artisans ».

Les sciences économiques modernes ne prennent pas en compte le fait que l’agriculture est un véritable mode de vie lié à de nombreuses autres activités de subsistance. La majorité des gens vivent à la marge et survivent grâce à un large éventail d’activités informelles qui ne sont généralement pas prises en compte ni évaluées.

Le point de vue depuis la tour d’ivoire

Les modèles économiques réductionnistes modernes s’attaquent à cette économie de survie aux diverses facettes. Selon eux, 60% de la population active de l’Inde travaillent dans l’agriculture, mais sa part de PIB est inférieure à 30%. Cette statistique a été utilisée pour dénoncer la faible productivité de l’agriculture. Mais est-ce vraiment un problème de productivité de l’agriculture ? Ou bien est-ce un problème de mauvaise estimation des activités agricoles et d’incapacité de la science économique de gérer des activités complexes ?

Malgré la modernisation de l’agriculture, et l’augmentation des intrants extérieurs, des produits chimiques et des technologies, pourquoi les prix des biens agricoles sont-ils restés si bas ?

La théorie économique s’appuie sur l’équilibre de l’offre et de la demande. Tout le monde mange, donc il y aura toujours une demande. L’offre est-elle alors trop importante ? Si tel était le cas, pourquoi dépenser toujours plus d’argent et de technologies pour augmenter la productivité ?

Le prix des aliments dépendrait, dit-on, de la somme que les consommateurs seraient prêts à dépenser. La vérité est qu’une grande part de la consommation va déjà à ceux qui théoriquement peuvent se permettre des prix plus élevés, mais ne sont pas prêts à payer plus car ils ont été habitués à des prix bas. Le même client paie des prix bien plus élevés pour du riz de première qualité. Par exemple, certaines marques de riz Basmati se vendent sur le marché indien cinq fois plus cher que le riz de qualité moyenne. Mais le prix de ce dernier reste bas afin de lutter contre l’envahissement du marché par le riz importé, qui est lui aussi subventionné par de multiples mécanismes.

Compte tenu de l’effet pervers des subventions, les petits agriculteurs cherchent à sortir de l’agriculture de subsistance pour aller vers les cultures commerciales. Faire pousser sa propre nourriture n’a pas été encouragé par l’Etat qui, en subventionnant du riz à deux ou trois roupies le kilo, a rendu non viable la culture de produits traditionnels comme les millets mineurs qui sont pourtant meilleurs pour l’environnement, ont une plus faible empreinte carbone et sont plus nourrissants.

Pour une agriculture paysanne

Notre économie persiste dans son analyse unidimensionnelle, alors que le petit paysan est à multiples facettes. Il/elle est le symbole d’un mode de vie interconnecté, où la frontière entre le travail, le mode de vie et l’environnement est mince et mouvante. De plus, les petits agriculteurs ont un avantage comparatif dans la production de certaines cultures de haute valeur pour les raisons suivantes :

  • Proximité : les petits exploitants sont plus familiers des préférences locales et peuvent approvisionner les marchés locaux en produits frais moyennant de faibles coûts de transport ;

  • Production à faible coût par rapport aux gros producteurs de cultures commerciales : faible coût de la terre, faibles rémunérations du travail, main d’œuvre familiale avec peu ou pas de coûts de supervision ;

  • Qualité : les petits exploitants, en tant que résident/propriétaire/gestionnaire, sont en contact étroit avec l’environnement de la production et ont une plus grande motivation que la main d’œuvre embauchée pour fournir les soins supplémentaires qu’exige la culture d’un produit de haute qualité.

Comment sécuriser ces avantages face à l’assaut des systèmes modernes qui tendent à détruire les racines de leur durabilité ? Les petits agriculteurs doivent participer plus efficacement au marché, à la fois en tant que consommateurs de biens et services agricoles et producteurs de cultures commercialisables, avec comme résultat final des revenus en hausse et des conditions de vie améliorées. Just Change est l’une des organisations qui travaille dans cette direction  (1).

La seule solution réside dans la pluralité des solutions

Toute approche rationnelle de réduction de la pauvreté par des programmes de développement ou en assurant la viabilité des zones rurales doit encourager la diversification des moyens de subsistance.

Le Dr G.N.S. Reddy de l’Institut de Développement Rural BAIF, Karnataka (BIRD-K) utilise un modèle appelé « analyse des cerfs-volants » pour différencier un modèle durable et diversifié d’agriculture en zone sèche à l’agriculture fondée sur la monoculture et les marchés, jugée responsable des suicides de paysans.

Une solution est expérimentée par les paysans de Kundurpee, dans des régions très reculées du district d’Anantapur affecté par la sécheresse, en Inde du Sud. Quand le CED a visité cette région nous étions en pleine saison de récolte d’hiver (rabi), période où toutes les exploitations sont généralement arides, brunes, envahies de mauvaises herbes, de feuilles sèches, et les sols craquelés. Mais pas dans ces champs. Les cultures étaient toutes à hauteur de poitrine, et il était impossible de marcher à travers les champs. Tout le pourtour des parcelles était planté d’une barrière naturelle de différents légumes et légumineuses. A l’intérieur poussaient de hauts plants de piments, aubergines, tomates, pois d’Angole, etc. Sur 0,1 hectare, chaque famille du clan Mottam était capable de subvenir à ses besoins.

Comment ? En planifiant la pluriculture. Chaque semaine, la veille du marché local, ils prélèvent la part de la récolte qui est prête. L’exploitation leur assure ainsi des revenus et une alimentation stables. L’ONG Accion Fraterna d’Anantapur a décidé de baptiser ce modèle le « modèle Mottam », du nom de cette famille, afin de la populariser.

Ailleurs en Inde, nous avons d’autres exemples d’agriculture créative, comme le modèle Palekar d’agriculture naturelle qui repose sur le même principe (Cf. Subhash Palekar, pionnier de l’agriculture naturelle en Inde).

(1) Voir la fiche Just Change India

Mots-clés

agriculture, théorie économique, économie rurale, petit producteur, agriculture paysanne


, Inde

dossier

L’agriculture paysanne en Inde

Notes

Lire l’original en anglais: Small Farmer Economics in India

Traduction: Valérie FERNANDO

A lire et écouter :

Source

Texte original

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