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Micro-finance et petits paysans en Inde

Centre for Education and Documentation

07 / 2009

A l’heure actuelle, le monde vacille sous l’impact de la crise des subprimes et des produits dérivés de la finance soi-disant innovante. Quel lien avec les petits agriculteurs en Inde ? Les suicides de paysans, dont la cause principale est l’endettement : ne bénéficiant d’aucun statut protecteur à « responsabilité limité », ils finissent par perdre leurs terres et par transmettre leurs dettes à des enfants tout aussi impuissants qu’eux.

Et pourtant, la tendance actuelle du monde de la finance est de toucher de diverses manières cette nouvelle clientèle. Les institutions de micro-finance (IMF) ou les nombreuses Institutions Financières Non Bancaires (IFNC) qui ont commencé à intervenir avec des instruments financiers classiques ont été depuis longtemps discréditées alors que des millions de petits épargnants ont perdu leur épargne. Cependant une nouvelle génération d’IMF fait maintenant son entrée dans les campagnes avec des produits et systèmes innovants, prenant pour modèle les groupes d’entraide qui ont fait leurs preuves.

Le cas de l’Andhra Pradesh

L’Etat d’Andhra Pradesh dispose d’un grand nombre d’institutions de micro-finance. Traditionnellement, cela correspond aux « groupes chitty » locaux et aux petits groupes d’épargne de femmes qui ont d’abord été popularisés par les naxalites (un ensemble de mouvements et partis politiques d’extrême-gauche), qui lançaient des groupes d’épargne locaux après avoir déclaré un moratoire sur les paiements de toutes les dettes dues aux usuriers. Pendant longtemps, tous les besoins en crédit provenaient de l’épargne des populations tribales elles-mêmes, qui étaient habituées à payer des taux d’intérêt usuriers aux prêteurs locaux. On a ainsi pris conscience qu’il était facile pour les populations pauvres de gérer des taux d’intérêt généralement considérés comme élevés (de l’ordre de 30%) puisqu’elles payaient d’ordinaire des taux de 120% par an pour des prêts à court terme. Une fois que les organisations non gouvernementales (ONG) et le gouvernement ont fait leur entrée dans cette arène, une nouvelle catégorie est née : les groupes d’entraide (Self-Help Group).

L’Andhra Pradesh est devenu un leader dans le secteur de la micro-finance, notamment avec le modèle qui lie les groupes d’entraide et les banques. Un fort soutien gouvernemental et un système bancaire volontaire, bénéficiant d’un large réseau, ont joué un grand rôle dans ce sens. Plus de 708.000 groupes existaient dans l’Etat en mars 2008 et le nombre des membres était supérieur à 8,8 millions. L’Etat a non seulement mobilisé la population pour créer des groupes d’entraide mais a également mis en place, pour les couvrir, des institutions de plus haut niveau, ou organisations ombrelles. Ainsi, les groupes d’entraide sont fédérés en une organisation villageoise ; toutes les organisations villageoises d’un mandal (niveau administratif indien) sont fédérées en « mandal samakhya », également fédérés au niveau du district en « jilha samakya ». Les fédérations de mandal et de district, de taille importante, sont soutenues par l’équipe gouvernementale de l’Etat, nommée au sein de la société pour l’élimination de la pauvreté rurale (Society for Elimination of Rural Poverty, SERP).

Le CED s’est entretenu avec M. Vijay KUMAR qui dirige la SERP de Hyderabad. Voici ses propos :

« La SERP est financée par la Banque mondiale, soutenue par le Gouvernement de l’Etat et dirigée par le Ministre en Chef de l’Andhra Pradesh. Son objectif est d’améliorer les moyens de subsistance à travers des stratégies de réduction de la pauvreté qui visent à renforcer les groupes d’entraide de femmes. La SERP est aussi engagée dans la micro-finance avec le modèle des groupes d’entraide. En Andhra Pradesh, près de 10 millions de foyers ruraux sont couverts par ce réseau. Le mouvement des groupes d’entraide des femmes en Andhra Pradesh a travaillé en grande partie sur la question du crédit pour les pauvres. Une fois que les questions du crédit étaient résolues ou que la situation s’était améliorée, il était important de voir comment ils pouvaient augmenter les revenus de leur activité. Après tout, le crédit doit être utilisé à quelque chose et les gains doivent contribuer à améliorer les conditions de vie du foyer.

L’agriculture constitue le principal moyen de subsistance pour 80-85% de la population rurale. Pour les pauvres, la dépendance envers le secteur agricole est encore plus grande. Donc, quand nous avons construit et développé le réseau de groupes de femmes, la première initiative a été de leur permettre de vendre leurs produits en obtenant de meilleurs termes d’échange, c’est-à-dire en rassemblant les produits, en analysant le marché et en contournant les intermédiaires villageois habituels qui les exploitaient.

La première étape a donc consisté à obtenir un meilleur prix sur le marché. Quand nous avons évalué les résultats, nous avons vu que les agriculteurs étaient très satisfaits de leurs nouveaux revenus. Puis ils nous ont dit qu’ils dépensaient beaucoup d’argent sur les semences, les engrais et les pesticides. C’est alors que le Dr Sanghi de WASSAN (Watershed Support Services and Activities Network) et le CSA (Centre for Sustainable Agriculture) sont arrivés avec le concept d’agriculture sans pesticide. Nous avons décidé de l’essayer dans une petite région où une mobilisation sociale avait déjà eu lieu.

Cette intervention a donc été lancée dans les endroits mêmes où les femmes étaient parvenues à se libérer de l’emprise des prêteurs et des commerçants. Il s’agissait désormais de réduire les coûts de la production en améliorant leurs connaissances sur les ressources locales et les insectes nuisibles. La gestion de tout ce programme était de la responsabilité des « gramakhya sangam » au niveau des villages, des « mandal samkhyas » au niveau des mandals et de la fédération des groupes d’entraide.

Donc, premièrement, les gestionnaires de ce processus étaient les institutions des pauvres et les institutions des femmes paysannes, et deuxièmement, le système que nous avons adopté pour développer ce savoir est unique. »

Le modèle des services à valeur ajoutée

L’une des questions qui a émergé avec ce fort soutien du gouvernement était de savoir si les subventions importantes pour l’agriculture ne poussaient pas à la hausse la demande de microfinance : le montant moyen du prêt par groupe d’entraide a en effet quadruplé en trois ans pour s’élever à 0,13 millions de roupies. Cet argument est généralement avancé par ceux qui pensent que l’Etat devrait se retirer du secteur social et le laisser aux forces du marché. Cela est maintenant considéré comme possible puisque les non « rentables » sont soudain devenus très « rentables » et qu’une nouvelle génération d’IMF a commencé à canaliser cet argent et à offrir des services à valeur ajoutée.

Basix India est une institution de micro-finance typique. Lors d’un atelier sur l’accès au marché pour les petits agriculteurs, Amarnath, membre de Basix dans le district d’Anantapur, a expliqué la structure et les interventions de l’organisation.

« Basix est dans la microfinance via sa filiale, Indian Grameen Services, à travers laquelle nous apportons des services d’assistance complets à nos emprunteurs et non-emprunteurs. Nous sommes intervenus parce que le marché d’Anantapur ne fonctionnait pas. Les paysans étaient invariablement dépendants des intermédiaires. Concernant l’arachide, nous avons d’abord fait une étude d’évaluation pour déterminer où notre intervention était nécessaire : l’un des domaines était l’amélioration du produit et l’autre était le lien aux marchés.

Dans l’amélioration du produit, nous avons mis en route une unité centralisée pour le décorticage, la séparation de la coque et de la graine qui était auparavant faite par les intermédiaires. Après 5-6 mois de démarrage, non sans quelques résistances, nous traitons désormais la production de 250 paysans ce qui leur permet d’augmenter leurs revenus de 15 à 20%. En anticipant la pénurie de bonnes semences après la sécheresse de l’année 2002, nous avons facilité l’offre de crédit et identifié de bonnes semences. Nous avons travaillé avec des groupes d’entraide et la fédération des femmes qui sont très présents en Andhra Pradesh, en particulier dans le district d’Anantapur. Avec une autre ONG, nous promouvons le programme de soutien à l’irrigation minimale qui consiste à creuser des fosses d’une capacité de 25.000 litres d’eau, ce qui suffit à cultiver un hectare de terres ».

En 2005-06, une grande controverse a émergé suite aux suicides de paysans liés aux institutions de micro-finance. Le gouvernement d’Andhra Pradesh a enregistré des plaintes criminelles contre des IMF qui utilisaient des « méthodes musclées » pour recouvrer les prêts des ruraux pauvres, acculant certains d’entre eux au suicide.

Le secrétaire en chef spécial (impôts) de l’Andhra Pradesh, V.P. Jauhari affirme que, selon le collecteur d’impôts du district, 10 personnes se sont suicidées car elles se trouvaient dans l’impossibilité de rembourser les prêts contractés auprès d’IMF : « Les IMF accordent des prêts aux personnes en détresse financière en prenant leur accord sur une feuille blanche où elles ajoutent par la suite des taux d’intérêt de 40 à 50%. » Il n’y avait aucune transparence dans le processus d’accord de prêts et des modes de recouvrement de l’argent.

Le Ministre en chef Y.S. Rajasekhara Reddy a ordonné une enquête, dirigée par M. Jauhari en collaboration avec la Banque centrale, sur les agences de micro-finance dans les districts de Guntur, Krishna et Nalgonda.

Alors que le gouvernement de l’Etat souhaite que les IMF réduisent leur taux d’intérêt au maximum, celles-ci prétendent qu’elles ne peuvent pas le faire. Les agents de la Banque centrale voient leur rôle réduit : ils ne peuvent pas contrôler les taux d’intérêt pratiqués par les IMF car c’est un régime d’intérêt libre. Ils considèrent aussi que toute perturbation dans les opérations des IMF risqueraient d’influencer les conditions financières des banques commerciales qui leur prêtent de l’argent (1).

Dans son rapport, Jauhari recommande que le Gouvernement sanctionne les IMF pour avoir violé les droits de l’homme des emprunteurs pauvres au nom du recouvrement des prêts. Il souligne aussi la nécessité d’appliquer la loi sur les prêteurs pour mettre un frein aux IMF qui ne devraient pas être autorisées à opérer sans une licence valable. Une autre recommandation importante est de ne prêter qu’aux groupes d’entraide de femmes et non à des membres individuels.

Défendant la politique des taux d’intérêt élevés, Amarnath de Basix dit : « Les prêteurs sur gage pratiquent un taux de 36-48%. Nous prenons 25%, ce qui peut paraître élevé par rapport aux banques, mais nous offrons aussi des services comme des interventions sous-sectorielles et des liens avec le marché. De plus, nous n’avons aucune sécurité collatérale. Nous avons un groupe de responsabilité solidaire de 5-6 membres. Ce groupe doit s’assurer que chacun paie. Si un membre ne paie pas, les autres sont responsables. Pour les fédérations de groupes d’entraide, le taux d’intérêt est de 15%, et pour les membres individuels des groupes d’entraide de 18%. »

Le modèle des groupes d’entraide de Timbaktu

Le problème reste que le crédit à faible taux, comme de nombreux autres dispositifs tels que l’habitat à prix réduit, tend à nourrir son propre marché noir. On trouve des exemples d’emprunts utilisés par les membres pour prêter à des non-membres à des taux d’intérêt plus élevés.

C’est là que le petit prêt local s’avère être d’importance vitale. Trop de groupes d’entraide sont inondées de trop de crédits, car les banques cherchent désormais à faire du crédit à travers ces groupes. L’autre problème est de savoir si un pourcentage suffisant de ces prêts va dans des projets, des entreprises, afin d’améliorer les moyens de subsistance.

Un bon modèle est celui des groupes d’entraide du collectif Timbaktu qui a développé lui-même des projets de génération de revenus en partant d’une petite cantine tenue par des femmes et servant uniquement de la nourriture de millet pour finalement développer un centre de transformation et une unité de production laitière. Une grande partie de l’argent pour ce projet a été récoltée par des petits emprunts à faible taux d’intérêt auprès d’amis et sympathisants.

(1) Cf. « Andhra at loggerheads with MFIs », The Financial Express, 24 avril 2006

Mots-clés

micro finance, agriculture paysanne


, Inde

dossier

L’agriculture paysanne en Inde

Commentaire

Lire l’original en anglais : Microfinance and Small Farmers in India

Traduction de Valérie FERNANDO

Notes

Voir les sites des organisations suivantes :

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Source

Texte original

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