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Les Ecoles d’agriculture de terrain en Inde

Centre for Education and Documentation

03 / 2009

Le groupe d’agriculteurs du village d’Akytotapalli dans le district d’Anantapur en Andhra Pradesh a attendu pendant longtemps et avec impatience ce premier jour du programme de l’« Ecole d’agriculture de terrain » (Farmers’ Field School, FFS). Alors que les membres se rassemblent vers 9h du matin il commence déjà à faire chaud. Au début, ils frappent trois fois dans leurs mains en disant en Telugu : Raitu (agriculteur), Polam (terrain), Badi (école).

Le groupe de 35 personnes est divisé en 5 sous-groupes qui partent chacun collecter dans le champ d’arachide des insectes ravageurs, des insectes non nuisibles et des échantillons de cultures malades. Ils enregistrent également des éléments physiologiques tels que l’humidité du sol, la population des plantes, leur hauteur et le nombre moyen de feuilles. Les groupes reviennent avec des échantillons de ravageurs et de prédateurs qui sont identifiés et commentés.

L’un des modérateurs explique : « Ceux-là sont des Jassids (pacha donna). Ils mangent le jus de la feuille et la font ressembler à du papier plastique blanc. Pour lutter contre ce ravageur on vaporise de l’huile de neem (plante médicinale). Regardez ça, c’est une guêpe (kandireega). Elle a un long nez et des ailes dures. S’il y a des ravageurs Helicoverpa (pacha purugu) ou Spodoptera (ladde purugu) cet insecte les tue en les transperçant et en aspirant leur fluide. Regardez sur cette image comme elle les aspire et les mange ».

Toutes ces explications sont notées.

Ainsi sont nées les FFS

La première Ecole Agricole de Terrain de gestion intégrée des insectes a été mise en place à Java, en Indonésie, afin de réduire la dépendance des agriculteurs aux pesticides dans la culture du riz. La FFS a été introduite par l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization, FAO) dans les années 80 quand les cultures de paddy ont été abîmées par un insecte ravageur. Elle a par la suite été mise en Ĺ“uvre dans d’autres pays asiatiques et appliquée à d’autres cultures.

D’après Henk van den Berg et la FAO, « l’Ecole d’Agriculture de Terrain est une formation pour adultes qui se fonde sur l’idée que les agriculteurs apprennent mieux à partir de l’observation du terrain et de l’expérimentation. Elle a été développée pour aider les agriculteurs à ajuster leur pratiques de lutte intégrée contre les ravageurs (Integrated Pest Management) aux conditions écologiques diverses et dynamiques. Lors de séances régulières allant de la plantation à la récolte, des groupes d’agriculteurs voisins observent et discutent des dynamiques des écosystèmes des cultures. L’expérimentation simple aide les paysans à améliorer leur compréhension des relations fonctionnelles (par exemple les dynamiques des populations ennemies naturelles des insectes et les relations entre les dégâts et la productivité)" (1).

Pour l’Action for Social Advancement (Action pour le Progrès Social, ASA), « l’Ecole d’Agriculture de Terrain est fondamentalement une école où les paysans reçoivent une formation sur le tas sur les différentes technologies permettant d’améliorer la production via des expériences et démonstrations sur l’exploitation. L’objectif est de montrer aux agriculteurs diverses technologies agricoles, de les tester et les valider sous leurs propres conditions de gestion pour améliorer leur adoption. »

Le Dr. R. Dwarakinath, expert renommé et directeur de la fondation AME (Agriculture, Man and Ecology), ONG basée à Bangalore, explique :

« En Indonésie, la FFS a été utilisée en tant que méthode de lutte intégrée contre les ravageurs. Quand elle est arrivée en Inde, le Dr. Gustafor en était le représentant. Ensemble, nous avons visité le Kenya pour voir comment ils avaient adopté la FFS puis nous l’avons essayé en Inde sur des cultures en milieu aride, ce qui a très bien marché ».

Ce qu’enseignent les Ecoles Agricoles de Terrain

Toute culture pousse non pas de manière isolée mais en présence de facteurs biologiques comme les insectes, les prédateurs et de facteurs non-biologiques, physiques et chimiques comme l’humidité, les précipitations, la teneur en azote, etc. Si un champ est infesté d’un insecte particulier, il est utile d’observer minutieusement comment il se multiplie, ce qu’il mange (tige, feuilles, nectar), son cycle de vie et ses prédateurs. Cette connaissance de terrain permet aux agriculteurs de mieux contrôler les insectes et leurs dégâts.

Les FFS font office de laboratoires où les paysans mènent certaines expériences. Par exemple, si une culture est affectée par un insecte qui s’attaque aux feuilles, peuvent-ils contrôler les dégâts en cueillant juste quelques feuilles ? Shiv Shankar, du Centre d’Ecologie d’Accion Fraterna est un agriculteur formé à animer des Ecoles Agricoles de Terrain. Il explique :

« C’est un processus à long terme. Le fait est que si les insectes commencent à manger les feuilles des plantes, les agriculteurs s’inquiètent des pertes et répandent immédiatement des pesticides. Mais si une plante a 100 feuilles, même si 20% sont abîmées, cela n’affecte pas la récolte. La FFS en tant que processus à long terme doit le leur prouver. C’est pourquoi nous avons coupé la moitié des feuilles de chaque plante sur un mètre carré de terres pour démontrer aux agriculteurs l’absence de différence entre la production de ces plantes et de celles qui poussent normalement. »

Les agriculteurs sont incités à mener des expériences similaires dans leurs champs, que ce soit à court ou long terme.

Abdul Kareem, directeur de l’Agriculture Durable au Centre d’Ecologie d’Accion Fraterna à Anantapur :

« Nous avons contacté la fondation AME dont les membres ont été formés par la FAO pendant 15 mois. Jusqu’à présent, AME a organisé 4 formations. Auparavant les gens ne savaient pas si tel insecte était un prédateur ou un ravageur. Maintenant ils sont capables de faire la différence entre les bénéfiques et les nuisibles. »

Il ajoute que la FFS est un lieu où l’on apprend des méthodes qui ne seraient pas enseignées aux agriculteurs par la communauté scientifique :

« En fait, aucun scientifique ne défendrait l’idée que le paysan ne doit pas répandre de pesticides quand il y a des Bud Necrosis dans le champ. Mais en réalité, s’il répand l’insecticide, le porteur du petit insecte appelé thrips va se déplacer sur toutes les autres plantes et la maladie va se répandre. Ici les paysans ont cueilli les feuilles d’une plante locale, les ont fait bouillir pendant une demi-heure, en ont extrait le liquide et aspergé les cultures. Cela a complètement tué les thrips et les plantes qui étaient affectées par le Bud necrosis ont commencé à germer et développer leurs parties végétatives. C’était merveilleux. »

Un mois auparavant AME menait une formation de formateurs FFS auprès de l’équipe du Centre d’Ecologie. Durant le programme de trois jours des aspects comme les systèmes de sol, leur conservation, les pratiques d’amélioration de la fertilité, l’étude de l’érosion, la compréhension des insectes, la conservation de l’eau, les maladies des cultures et l’étude des nutriments ont été abordés de manière approfondie. Suite à ces formations, plusieurs agriculteurs sont retournés aux pratiques agricoles traditionnelles.

Objectifs des FFS

Dans une Ecole Agricole de Terrain, l’accent est mis sur la gestion holistique des cultures et du contrôle des insectes. La FFS a cinq objectifs fondamentaux :

1. Faire pousser une culture saine

2. Préserver les ennemis naturels des insectes ravageurs

3. Conduire des observations régulières de terrain

4. Rendre les agriculteurs compétents sur leur propre exploitation

5. Réduire les coûts de production.

Les FFS sont généralement menées sur des parcelles d’essai qui deviennent des laboratoires pour diverses observations et expériences. Sur la base de ces expériences, des activités similaires sont mises en place dans des exploitations individuelles qui peuvent être de taille plus importante.

Les FFS doivent avoir des parcelles d’essai de 2 à 4 hectares où elles peuvent pratiquer plusieurs systèmes comme la récolte des eaux de pluie, la conservation de l’eau, la plantation d’arbres sur les pourtours, l’agro-foresterie, l’élevage, l’apiculture, la sériciculture, la transformation des aliments et leur commercialisation. Quelques groupes de FFS sensibles aux questions de genre ont aussi vu le jour où les femmes jouent un rôle crucial.

Des agriculteurs formés lors des FFS ont pu être sélectionnés et formés en tant que formateurs pour diffuser ces savoir et savoir-faire nouvellement acquis aux autres membres de la communauté (P. Kumar).

Limites des Ecoles d’Agriculture de Terrain

Les FFS sont lentement mises en place dans de nombreux villages d’Andhra Pradesh et dans d’autres régions. Mais pour être viables à long terme, elles ont besoin d’un soutien institutionnel. Le secteur des ONG peut jouer un rôle important en apportant des compétences techniques, en organisant les groupes de paysans et en conduisant des programmes de formation régulièrement. Le soutien financier du gouvernement pour ces activités et pour les étendre à d’autres villages et dans d’autres régions du pays est aussi essentiel. En leur absence, les FFS peuvent échouer.

Le Dr. G.V. Ramanjaneyulu, Directeur du Centre pour l’Agriculture Durable basée à Hyderabad explique pourquoi les FFS d’Indonésie ont échoué en l’absence de soutien adéquat institutionnel et de suivi :

« Il y a dix ans, quand l’Indonésie a connu des problèmes sérieux avec les pesticides et la production de riz, le Roi a fait interdire les pesticides chimiques utilisés dans le riz. Soixante-cinq pesticides ont été interdits et tous les départements du gouvernement ont dû promouvoir le contrôle intégré des insectes ravageurs. Les FFS ont été impliquées et cela a été un grand succès : 400.000 hectares en 6-7 ans. Mais le Roi a changé, les FFS ont disparu et les agriculteurs sont retournés aux pesticides. Cela montre bien qu’une institution au niveau du village permet de soutenir les FFS. Aujourd’hui en Inde nous avons déjà dépassé le million et cela avance rapidement. »

Paysans contre scientifiques

Interrogé sur l’évolution scientifique de l’agriculture sans participation des agriculteurs, le Dr. S. Nigam d’ICRISAT répond :

« La participation des agriculteurs est très importante. Il y a plusieurs modèles. Personnellement je pense que les agriculteurs devraient être impliqués à 100% à des étapes importantes comme l’identification des problèmes et leur priorisation. La décision des agriculteurs doit guider les scientifiques dans la mise en place des programmes de recherche. Ensuite il faut développer la technologie, la solution aux problèmes dans les stations de recherche et dans des conditions contrôlées, parfois dans des laboratoires ou sous serres. Après il faut une évaluation de terrain à la station de recherche. La participation des agriculteurs est très importante au stade de l’évaluation parce qu’au final l’évaluation se fait dans leur exploitation et ils décident ce qu’ils veulent garder ou non. »

Pendant la Révolution verte les paysans ont été bombardés de variétés de semences à haut rendement excluant les agriculteurs qui n’avaient aucune compréhension de leur origine et de leurs effets et rejetant leur approche holistique de l’agriculture. Auparavant, les paysans connaissaient leurs semences, leurs cultures et les sols comme les doigts de leur main. Ils ont expérimenté à partir de ce savoir transmis de générations en générations en sorte que leurs champs sont devenus des sortes de laboratoires.

Aujourd’hui encore, leurs champs sont des laboratoires mais ils en ont un contrôle très limité. La manette est entre les mains de certains scientifiques qui ne connaissent parfois même pas les conditions physiologiques locales. Les Ecoles d’agricultures de Terrain tentent de rétablir le rôle central des agriculteurs. Elles tirent les leçons de ce qu’il y a dans les champs, contrairement à l’approche conventionnelle où les expériences sont menées par les scientifiques et la formule qu’ils en tirent est imposée aux agriculteurs. Grâce à l’apprentissage de terrain, les agriculteurs développent la confiance en ce qu’ils font et commencent à se fier à leur propre jugement, même face à la forte pression exercée par les agents gouvernementaux et les vendeurs de pesticides poussant à un usage fréquent des produits chimiques sans prêter attention à l’écologie des champs (Batiwalla).

(1) Cf. Henk van den Berg, IPM Farmers’ Field Schools, Wageningen University, January 2004

Mots-clés

agriculture et environnement, agriculture biologique, agriculture paysanne, agriculture traditionnelle


, Inde, Indonésie

dossier

L’agriculture paysanne en Inde

Notes

Lire l’original en anglais : Farmer Field Schools in India

Traduction : Valérie FERNANDO

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Source

Texte original

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