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Ingénieur en Chine

Sylvain LAVELLE

03 / 2010

Alex est un étudiant de 23 ans en dernière année d’étude d’une école d’ingénieur généraliste qui a choisi d’effectuer son stage professionnel de six mois dans une entreprise industrielle implantée en Chine, dans le Shenzen. L’entreprise (appelons-la EFC : Entreprise Franco-Chinoise) est un groupe industriel spécialisé dans la production d’ustensiles métalliques (cuisine, jardinage, …), déployée sur plusieurs sites à travers le territoire chinois. L’essentiel de la production de ce groupe est destiné à l’exportation vers les pays occidentaux, essentiellement l’Europe et l’Amérique du Nord. Le fondateur du groupe, qui est aussi son directeur actuel, est un Français d’une cinquantaine d’année, un ‘self-made man’ parti de rien en France dans les années 80 et qui a réussi en quelques années, à la force du poignet, à construire un véritable empire industriel. Cet homme (appelons le BB : ‘Big Boss’) doté d’une énergie peu commune et d’une volonté de fer ‘gagnait à peine un Smic en France’ et jouit maintenant d’une fortune colossale, estimée à environ 2 millions de dollars de revenu par an.

1. Le contexte

Après son installation en poste, le jeune étudiant Alex se voit confier d’importantes responsabilités d’encadrement de la production à la tête d’un site. Il se voit attribuer par BB un tuteur (appelons le RH), qui se trouve être le responsable des Ressources humaines du groupe. Ce tuteur l’encadre et le conseille pour un certain nombre de décisions importantes que doit prendre Alex, pour lesquelles il se trouve souvent dans une position délicate et hésitante, ne sachant trop dans quel sens trancher. RH n’a guère de sympathie pour le grand patron, mais il se plie sans discuter à ses dictats, car il sait quelles conséquences peut entraîner une attitude d’insoumission.

Alex finit par être présenté à BB, chez qui il décèle rapidement un tempérament ainsi qu’un mode de fonctionnement sans commune mesure avec ce qu’il a connu jusqu’alors en France. L’homme, dépourvu de charisme, possède néanmoins une personnalité autoritaire qui ne souffre pas la discussion ni la contestation de la part de ses collaborateurs et a développé une ‘méthode’ de prise de décision extrêmement rapide et réactive, d’une redoutable efficacité. C’est ainsi que pour certains projets d’importance, aux conséquences pourtant assez lourdes en terme d’organisation de la production et de tenue des délais, la décision de BB peut être prise en quelques secondes, sans qu’il y ait besoin de tenir un long conciliabule. Il revient au collaborateur responsable d’un projet ou d’un site de production d’en tirer lui-même toutes les conséquences, de façon à réaliser coûte que coûte les objectifs qui lui ont été fixés.

Il va sans dire que cette méthode de décision et de gestion tranche totalement avec les méthodes de productique beaucoup plus scolaires et rationnelles qui lui ont été enseignées dans son école. En effet, la décision comporte une grande part d’intuition, d’improvisation et, surtout, d’adaptation, le maître mot de la réussite dans un tel contexte. Alex finit par avoir l’impression désagréable que sa formation d’ingénieur de cinq ans, fondée sur la rigueur scientifique et la probité morale, ne lui est pour ainsi dire d’aucune utilité face à une situation aussi radicalement nouvelle.

La plupart du temps, au regard des critères usuels de gestion de la production, les objectifs qui lui sont assignés par BB paraissent à Alex tout simplement irréalisables, ce qui ne manque pas de le plonger dans la plus grande affliction. Alex passe dans les premiers temps par des phases de doute intense, de très grande tension, et pour finir, d’abattement, désemparé face à l’ampleur et l’urgence de la tâche. Il essuie au passage les remarques souvent cassantes de BB, pour qui de jeunes étudiants comme lui ne sont rien, quels que soit leurs diplômes, tant qu’ils n’ont pas fait leurs preuves sur le terrain. Petit à petit, Alex parvient à reprendre le dessus et à s’acquitter avec succès des tâches qui lui sont demandées, en assimilant l’« esprit maison » du groupe et de son dirigeant, sans pour autant que celui-ci lui témoigne la moindre reconnaissance. Toutes ces prouesses sont considérées par lui comme « normales » et, de plus, elles peuvent - et elles doivent - sans cesse être « améliorées ».

La réussite d’Alex lui vaut cependant d’être promu au bout de quelques semaines à un poste plus important de Responsable des fournisseurs pour tout le groupe, ce qui, pour un jeune ingénieur de son âge, est plutôt inédit, du moins si l’on en juge d’après les critères ayant cours en France. Désormais, Alex va voyager à travers le pays à la rencontre de vendeurs et d’acheteurs potentiels qu’il s’agira de convaincre de passer un contrat avec le groupe EFC pour la fabrication de certains produits à moindre coût.

C’est dans ce nouveau poste qu’Alex va être confronté à un certain nombre d’usages et de conduites pourtant courants dans la profession, mais qui vont profondément heurter sa conscience et déstabiliser ses convictions. Il est vrai que ces usages et conduites, dont il n’avait pas même l’idée avant d’arriver à ce poste, sont portés à leur paroxysme dans le contexte d’une Chine en proie à un « capitalisme sauvage ». Cependant, il s’apercevra également que le contexte chinois n’est en fin de compte que le révélateur de certaines pratiques industrielles, commerciales et financières aujourd’hui généralisées à l’échelle mondiale et qui concernent bon nombre de pays occidentaux.

2. L’analyse

Alex découvre l’envers du décor de son activité de Responsable fournisseurs à plusieurs occasions. Ainsi, il découvre que les produits fabriqués dans les usines du groupe ne satisfont pas les normes techniques et juridiques, alors que les étiquettes officielles sur les emballages attestent du contraire. Par exemple, certains ustensiles de cuisine qui sont certifiés en Inox sont en fait fabriqués à partir d’aluminium et sont envoyés ainsi sur les marchés d’Occident en se faisant passer pour des produits en Inox. Alex confie qu’il s’agit d’une règle fondamentale chez les entrepreneurs chinois : ils ne disent jamais non à un client. Car ils savent que la perte de marge sur le produit vendu par eux à un très bas prix sera reconstituée d’une manière ou d’une autre en tronquant la marchandise ou en fraudant sur les normes.

Par ailleurs, il arrive très souvent que des représentants du groupe, qui imitent en cela les Chinois, aillent dans des grandes foires internationales, où ils se portent acquéreurs de tous les produits qui les intéressent. De retour en Chine, ils confient les dits produits aux bureaux d’études où les ingénieurs vont reproduire exactement les mêmes produits, mais x fois moins cher que ceux de leurs concurrents. Mieux : il est arrivé à Alex de se faire passer pour un acheteur auprès d’un concurrent et de demander des échantillons afin de pouvoir choisir les produits intéressants. Ces échantillons sont ensuite proposés tels quels (!) aux clients du concurrent, mais à un prix moins cher, en les faisant passer pour des produits actuellement en production dans les usines du groupe. Et ce n’est que lorsque le contrat est signé que le groupe lance la production dans ses usines à hauteur de la demande du client, lequel a désormais quitté son ancien fournisseur proposant le même produit, mais à un prix plus élevé. Enfin, le directeur du groupe, BB, ne voulant plus subir l’arbitraire des inspecteurs de production de l’état chinois, souvent corrompus au demeurant, a décidé de louer les services d’un plagiaire. Celui-ci imite à la perfection la signature de l’inspecteur, laquelle vaut certificat d’autorisation pour l’exportation et, ce faisant, l’entreprise peut expédier la marchandise produite en Occident en se passant du contrôle effectué par les autorités locales…

L’événement le plus spectaculaire pour ce jeune ingénieur fut la découverte des méthodes de persuasion du client. Lors d’une négociation avec un client américain, Alex, en suivant les conseils de son patron et de son tuteur, proposa à son interlocuteur un pourcentage sur la vente s’il signait le contrat avec le groupe. Ce pourcentage équivalait à une somme de 150.000 dollars, laquelle devait être envoyée sur un compte secret à Hong Kong. La plus grande surprise d’Alex fut d’apprendre que ce genre de virements occultes était monnaie courante dans les affaires, quelle que soit la nationalité du client. Il est bien connu que, pour remporter un contrat, un fabriquant d’arrosoir doit savoir « arroser »…

Lors d’une autre négociation avec un client français, il contacta par téléphone portable Monsieur BB pour lui demander ce qu’il devait faire, maintenant que l’on arrivait à la phase finale de la négociation. BB lui répondit sans coup férir par un message lapidaire : « Amène-le aux putes ». Le client, marié et père de deux enfants, accepta avec un certain naturel : Alex tomba des nues mais s’exécuta la mort dans l’âme, ne sachant pas comment dire non à son patron. Il ressentit selon ses propres termes un sentiment d’écœurement, comme si, tout d’un coup, le monde dans lequel il avait vécu jusqu’ici s’écroulait net.

Les marges de manœuvre d’Alex ne semblent pas énormes à première vue, mais elles peuvent être interprétées au moyen d’une reconstruction des scénarii possibles qui s’offraient à lui au moment de sa décision. On peut ainsi envisager quatre scénarii possibles qui ne prétendent pas être exhaustifs : la renégociation des conditions de travail, la résistance clandestine, le changement de fonction, la démission de son poste.

Scénario 1 : La négociation des conditions de travail

Le scénario d’une renégociation des conditions de travail suppose, d’une part, que BB soit capable d’entendre les doléances et les revendications d’Alex ; elle suppose, d’autre part, que ce dernier ait la capacité et la volonté nécessaires d’entrer en conflit avec l’employeur. Or il semble que ni l’une ni l’autre de ces conditions ne soient remplies : l’employeur ne peut souffrir la moindre contestation du mode de fonctionnement qu’il a instauré dans l’entreprise - surtout une contestation au nom de la « morale » - et le salarié ne se sent pas le courage de l’affronter. La réponse probable de BB aurait été que, si Alex n’est pas satisfait de ses conditions de travail, il n’avait qu’à s’en aller, puisqu’il n’existe aucune perspective possible de changement. En effet, le fait de vouloir changer de conditions de travail revient en fin de compte à remettre en cause l’ensemble des principes sur lesquels se fonde le fonctionnement de l’entreprise. Or pour un homme aussi intransigeant et autoritaire que BB, un homme qui s’est « fait tout seul » à la force du poignet, une telle option apparaît d’emblée comme un rejet manifeste des « valeurs » du groupe.

Scénario 2 : La résistance clandestine

Le scénario d’une résistance clandestine consisterait à jouer un double jeu et à tenir un double langage, en donnant l’apparence qu’on respecte les règles mais en les transgressant de manière subtile et dissimulée. Ainsi, Alex aurait pu soutenir, par exemple, qu’il était allé avec des « filles de joie » chinoises en compagnie de son client, alors qu’il aurait poursuivi une négociation tout à fait classique avec lui. Cependant, ce genre de tactique de dissimulation ne peut être qu’un pis-aller temporaire qui, au demeurant, met l’intéressé dans une situation schizophrénique et risquée. Il est très possible en effet que BB apprenne tôt ou tard par la bande le mensonge de son salarié, auquel cas celui-ci se retrouverait dans l’obligation de partir. En outre, Alex ne peut guère compter sur une quelconque solidarité de la part de RH, lequel n’apprécie pas BB mais ne verrait pas d’un bon œil une forme de sédition naître au sein du groupe.

Scénario 3 : Le changement de fonction

Le scénario du changement de fonction suppose qu’Alex puisse apporter de solides justifications à son employeur BB, qui ne comprendrait pas une rétrogradation du haut de la hiérarchie vers le bas. Comme Alex a bénéficié d’une promotion au cours de son stage, il faut au moins qu’il demande un poste d’un niveau semblable. Il ne peut de toutes les façons pas faire apparaître les motivations réelles de sa décision, qui ne peuvent sans doute pas être comprises par BB. Quoi qu’il en soit, il est fort probable qu’un simple changement de fonction ne modifie pas grand chose à la situation d’Alex, qui demeure « prisonnier » d’un système.

Scénario 4 : La démission de son poste

Le scénario de la démission apparaît au final comme une option possible et crédible pour Alex, qui, pourtant, n’a pas démissionné de son poste. En effet, le fait de vouloir changer de conditions de travail ou même de fonction revient en fin de compte à remettre en cause l’ensemble des principes sur lesquels se fonde l’entreprise. Or pour un homme aussi intransigeant et autoritaire que BB, un homme qui s’est « fait tout seul » à la force du poignet, une telle option apparaît également comme un rejet manifeste des « valeurs » du groupe. Alex se retrouve dans un contexte de travail qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre réelle, en proie à un « capitalisme total » et à un « harcèlement moral » qui ne reconnaît aucune valeur à la personne humaine et s’emploie à pressurer ses employés sans limite. Face à une idéologie aussi radicale que celle d’un entrepreneur tel que BB, dans un pays où il se trouve en stage pour quelques mois sans cadre juridique protecteur, il ne peut que démissionner. Au reste, en tant que stagiaire sans engagement familial, ayant déjà effectué une partie de son contrat, le risque qu’il court en démissionnant est assez faible en comparaison avec celui d’un salarié classique.

Au final, le « parcours du combattant » d’Alex peut être interprété rétrospectivement comme un processus de montée aux extrêmes, rendu inévitable à ses yeux par son basculement dans un univers inédit. La plupart des règles techniques ou éthiques qu’il observait jusqu’alors sont nulles et non avenues dans un tel contexte dominé par une rationalité unique, celle de la conquête du marché et du profit maximal, sans aucune limite. Son choix d’aller jusqu’au bout de sa mission peut s’expliquer par le désir de relever un défi démesuré, de se prouver à lui-même qu’il est capable d’affronter un tel monde et par son attachement au credo du libéralisme, aux « lois » du marché et de la concurrence.

On pourrait résumer la conception du patron du groupe, Monsieur BB, à quelques grands principes, qu’il a du reste exprimés en toutes lettres à Alex. Pour lui, le marché est une arène de combat dans laquelle des concurrents sans foi ni loi se livrent une lutte sans merci, où seuls les meilleurs survivent. Les décisions doivent être prises et exécutées le plus vite possible, sans états d’âme, pour remporter un marché et satisfaire les exigences du client et tous les moyens sont bons pour parvenir à cette fin, qu’ils soient rationnels ou non, licites ou illicites. Les lois et les règlements relevant du droit commercial ou pénal sont pour lui des obstacles à la libre entreprise et à la réussite et sont faits pour être détournés ou contournés. En outre, les méthodes de gestion fondées sur la rationalité scientifique et technique usuelle n’ont aucun intérêt si elles ne s’accordent pas avec la performance économique totale. L’outil de production n’est qu’un moyen qui doit être sans cesse adapté à la demande du client, afin de lui proposer une offre satisfaisante, la plus rapide et la moins chère. Le responsable d’un projet ne dispose d’aucune excuse qui pourrait valoir comme justification de ses retards ou de ses échecs. On ne gagne jamais assez d’argent et il faut sans cesse accroître le volume de profit.

En comparaison, pour Alex, le marché est certes une arène de combat entre concurrents, mais il existe certaines règles qu’on ne peut enfreindre. Les décisions doivent être prises et exécutées le plus vite possible, mais en restant dans certaines limites inhérentes aux possibilités humaines. Tous les moyens ne sont pas bons pour parvenir à cette fin, surtout s’ils sont démesurés ou illicites. Les lois et les règlements relevant du droit commercial ou pénal sont parfois des obstacles à la libre entreprise mais ne peuvent être détournés ou contournés. Les méthodes de gestion fondées sur la rationalité scientifique et technique usuelle n’ont aucun intérêt si elles ne s’accordent pas avec la performance économique, laquelle n’est cependant pas un absolu. L’outil de production n’est qu’un moyen qui doit être sans cesse adapté à la demande du client, afin de lui proposer une offre satisfaisante, la plus rapide et la moins chère. Le responsable d’un projet a des excuses qui pourraient valoir comme justification de ses retards ou de ses échecs. On gagne suffisamment d’argent et il est vain de vouloir accroître sans cesse le volume de profit, comme s’il s’agissait d’une fin en soi.

En un sens, cette conception du patron, qui articule des considérations techniques, économiques et « éthiques », est porteuse d’une certaine vision du monde, du travail, de la société et de l’existence. En toute objectivité, elle paraît très adaptée à la dureté impitoyable du système du capitalisme chinois de l’époque, si toutefois la règle du profit maximal est un absolu qui ne peut être remis en cause par des considérations morales. Cependant, une telle conception n’est pas du goût d’Alex, qui voit en elle, malgré son attachement aux principes du libéralisme, une transgression radicale et profonde des règles élémentaires qui sont censées régir, selon lui, les rapports humains et l’action des individus. En même temps, Alex ne peut cacher sa fascination pour cette spirale de la conquête et de la réussite qui peut se traduire à terme par une situation matérielle et financière opulente et avec laquelle il entretient un rapport ambigu.

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