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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Le rôle des technologies de l’information et de la communication dans la construction des forums sociaux mondiaux

Gustave MASSIAH

05 / 2009

A l’occasion d’une conférence sur le thème « Associations et technologies », dont on reprend ici les points essentiels, Gustave Massiah a présenté un exposé sur le rôle des technologies de l’information et de la communication dans la construction du Forum Social Mondial, et plus largement sur les rapports entre les innovations sociales et techniques dans l’organisation de la société civile mondiale.

Le FSM est un lieu construit par la société civile pour faire mouvement. Ses formes et les espaces de liberté qu’il ouvre sont le résultat d’une vision et d’un projet plus que de l’émergence des techniques. Les nouvelles technologies, notamment les technologies de l’information et de la communication (NTIC) contribuent à ouvrir ces nouveaux horizons, mais ne déterminent pas à elles seules les transformations sociales, car elles ne sont pas porteuses des formes d’organisation sociale nouvelles qu’elles feraient sortir du néant.

Le FSM, projet commun

La société civile mondiale n’est pas un objet qui existe en soi. Elle prend sens à travers les projets qu’elle se propose de réaliser. L’existence d’une démocratie mondiale est au centre de ces projets.

Plusieurs facteurs jouent aujourd’hui en faveur de la démocratie mondiale. L’autonomie de la société civile par rapport au pouvoir entraîne un dépassement des représentations des relations entre le Nord et le Sud. Dans nos associations, dans le mouvement de solidarité internationale, nous sommes arrivés depuis longtemps à la conclusion que le partenariat entre le Nord et le Sud était un outil de renforcement des sociétés civiles nationales. Mais nous savons aussi que ce partenariat ne suffit pas pour dépasser l’inégalité. Un proverbe africain dit « la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit ». Aider une société civile à se créer, c’est encore maintenir des rapports d’inégalité. Pour tendre à plus d’égalité, le partenariat doit viser à construire un projet ensemble.

Le processus des forums sociaux mondiaux émane des sociétés civiles organisées, c’est-à-dire du mouvement associatif et de l’opinion publique à l’échelle du monde, réunis autour du projet de construire un nouveau monde, ce qu’illustre le slogan « un autre monde est possible ».

Les nouveaux présupposés pour la société civile.

Le forum social mondial fonctionne sur la base de nouveaux présupposés pour la société civile. Le premier d’entre eux est le choix d’une organisation horizontale, et le respect de la diversité. Cela se traduit dans les principes inscrits dans la charte du FSM : « Personne n’a le droit de parler au nom de tout le monde » et par l’autogestion des activités.

Chaque Forum se construit en demandant aux 5000 associations qui y participent de définir ce dont elles veulent discuter. Cela donne 20 000 propositions qui entrent dans un processus d’agglutination des propositions. Il s’agit d’essayer, pour des raisons de place, de lisibilité, etc., mais aussi pour tisser des espaces de débat, de se regrouper pour aborder ces questions ensemble.

Cela est permis en grande partie par les technologies numériques. Un logiciel produit une carte des propositions en temps réel. Mais ces outils ne font que rendre possible, visible, un type d’organisation qui a été volontairement conçu à partir de la critique des formes d’organisation verticales, autoritaires, hiérarchiques que nous connaissions.

Finalement, une nouvelle culture politique se construit. Elle intègre les possibilités offertes par les TIC à travers l’élaboration de nouveaux outils. Des critiques liées aux technologies du Forum lui-même influencent cette construction. Par exemple, les forums décentralisés, ou « expandido » (c’est-à-dire étendu), sont pour partie le résultat d’une critique des bilans carbone des FSM. Ils visent à construire des forums partout à travers le monde et à les relier à travers les réseaux de communication.

Cette manière de faire évoluer le FSM, à travers son rapport aux technologies, marque la société civile mondiale, au moins celle qui participe au Forum. Le site Internet Open-Space, espace ouvert de débat, est un exemple d’outil de communication construit à partir de ces transformations.

De l’association au mouvement

Le deuxième présupposé est la place des mouvements dans les forums sociaux mondiaux. Comme toutes les innovations, le Forum s’est construit dans plusieurs endroits en même temps. L’un d’entre eux, bien que peu connu, a été déterminant. C’est à Hiroshima en 1983 que des organisations asiatiques, réunies en vue de créer une « alliance globale des peuples », se posent la question : mais qui va créer cette alliance ? Elles proposent : les mouvements.

Le passage de l’association au mouvement est une innovation majeure. Un mouvement social, un mouvement citoyen, n’est ni une association, ni une somme d’associations. C’est à la fois un courant d’opinions et d’idées, des organisations de diverses formes, avec une dynamique propre qui rentre dans un processus.

Cette idée du mouvement a déterminé les forums sociaux mondiaux, qu’on a appelé d’ailleurs le « mouvement des mouvements » et qui se définit par la convergence des mouvements : mouvement syndical, de salariés, mouvements de paysans, mouvements de consommateurs, écologistes, mouvements des droits humains, mouvements féministes, mouvements des jeunes, mouvement de solidarité internationale, …

La création d’un espace politique des mouvements, ce que constitue le FSM, permet aussi une production de nouvelles formes d’organisation sociales et contribue au renouvellement des formes de production de la connaissance. En effet, c’est à l’occasion des forums que ces mouvements se sont en quelque sorte mondialisés, et non internationalisés : à travers Via Campesina pour les paysans, la Confédération syndicale internationale pour les salariés, la Marche mondiale des femmes. Chacun de ces mouvements s’est construit dans un autre espace, l’espace global, et dans un rapport différent et nouveau avec l’échelon local.

Le rôle des technologies dans le rapport à l’opinion.

Dans la construction des nouvelles formes de la politique et de la démocratie mondiale, le rapport à l’opinion, et donc aux médias, est tout à fait déterminant.

Les mouvements sociaux tentent de dépasser l’approche du média de propagande, c’est-à-dire, un rapport à la communication qui consiste finalement à penser qu’il suffirait de rendre nos idées accessibles aux gens, aux masses (selon le vocabulaire qu’on utilise), pour changer le monde. Le rôle des médias et de l’opinion publique dans le changement est plus complexe que cela. En réalité, la popularité d’une cause dans la population ou dans les mouvements ne suffit pas pour qu’il en résulte automatiquement un changement significatif.

C’est à l’occasion du mouvement contre la guerre du Vietnam que la question du rapport à l’opinion a émergé dans les mouvements sociaux. Dans la culture de la communication des mass médias, il s’agit « d’exister assez fort » pour que les médias relaient l’information et mobilisent l’opinion publique. La culture du rapport aux médias en train de se construire aujourd’hui, est étroitement liée aux différentes formes de propriété qui se partagent les médias contemporains :

  • Le cœur financier du système, qui produit la rente aujourd’hui, (pour simplifier : les secteurs des armes et de l’eau détiennent les grands médias privés, multinationaux, monopolistiques ou oligopolistiques (1).

  • L’État, à travers les secteurs publics des médias, est le deuxième secteur.

  • Les sociétés civiles essentiellement sur internet et les radios locales, (libres ou privées), jouent un rôle essentiel en Amérique Latine et en Europe, et qui interviendront peut-être bientôt à travers les télévisions locales.

Bien que les médias alternatifs, en s’emparant des TIC, apportent un renouvellement complet de la culture des médias, le secteur privé restera dominant tant que les deux autres ne feront que se réorganiser en fonction de la logique dominante, celle du secteur privé oligopolistique.

Les technologies nourrissent des tensions

Le développement de l’usage des TIC contribue à remettre en cause l’alliance entre le modernisme et le progressisme. La prétention à une nouvelle rationalité portée par le développement des nouvelles technologies et leur théorisation, a comme conséquence la montée en puissance des intégrismes et des fondamentalismes au sein de la population exclue.

A l’intérieur de la couche sociale dominante à l’échelle mondiale, (celle composée des dirigeants des institutions internationales, des États, des firmes multinationales, de la bourse, etc.), émerge un nouveau groupe peu nombreux, qui se perçoit comme très important. Il a son langage et ses codes et n’est pas complètement déterminé par la couche dominante ancienne.

L’élément essentiel de l’évolution est lié à l’explosion de la population scolarisée dans le monde du fait des politiques publiques d’éducation. Ce groupe est en très forte expansion, notamment du fait du développement de la démographie scolaire à travers le monde. Rappelons nous que, en France, en 1968, 20% de la classe d’âge avait le bac, aujourd’hui, on est autour de 80%. Au Congo Kinshasa par exemple, en 1963, 2 personnes avaient le Baccalauréat contre aujourd’hui plusieurs centaines de milliers. Ce groupe social est fortement touché par le chômage des jeunes diplômés, aussi bien dans les pays du Sud que dans les banlieues du Nord. Il développe la culture du Net et s’empare de l’espace ouvert par les TIC. Cela exacerbe une contradiction qui pourrait être comparée à celle rencontrée dans l’empire chinois lorsque les mandarins, qui échouaient aux concours de l’administration centrale, rentraient dans les campagnes et devenaient l’un des principaux facteurs de renouvellement dans la société chinoise.

Les sciences sont un des autres domaines travaillés par le développement des technologies. Les mouvements sociaux sont porteurs d’une renaissance intellectuelle qui se traduit par une appropriation et un renouvellement des formes de production de la connaissance. Le mouvement paysan Via Campesina par exemple, dans son rapport aux OGM, aux semences, à l’agriculture bio, se saisit des débats scientifiques sur la génétique aujourd’hui.

Cette renaissance intellectuelle fait perdre à l’université son monopole sur la connaissance. Cela explique certaines crispations de ce milieu et renouvelle les questions sur l’expertise, sur la science citoyenne et sur le rapport entre les sciences et le pouvoir.

Sciences, techniques et transformation sociale

L’émergence de techniques nouvelles participe certainement à la transformation des sciences, en conditionnant le regard que nous portons sur notre environnement. Les nano-technologies illustrent bien le changement de paradigme auquel il nous faut nous habituer.

Mais c’est la révolution scientifique et technique, c’est-à-dire la révolution de la pensée scientifique, qui se développe dans de nombreux champs ou disciplines simultanément, tels que la génétique ou les mathématiques, qui contribue à la transformation sociale.

C’est pourquoi nous cherchons aussi à construire une articulation, un dialogue politique, entre les mouvements sociaux et les scientifiques, à travers le Forum Mondial Sciences et Démocratie, dont la première session s’est déroulée à Belém (Brésil) en parallèle du FSM 2009.

(1) Voir à ce sujet les travaux de François Morin au LEREPS. F. Morin, mai 97, « Le cœur financier du capitalisme français: les nouvelles tendances? (6 schémas) » - LEREPS-AITEC, mai 99, « Rente de l’eau, contrôle des médias », compte-rendu de la conférence-débat, 4 p. www.globenet.org/aitec/chantiers/sp/dossiercomplet.htm
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