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Traitements de faveur

Sylvain LAVELLE

03 / 2010

Henri est un jeune agent de maîtrise qui débute sa carrière dans le métier du génie civil au sein d’un EPIC (Etablissement Public à Caractère Industriel et Commercial), qui est appelée CONSTRUCT pour la circonstance. Henri n’a pas encore beaucoup d’expérience professionnelle et il découvre le monde salarié, avec toutes ses opportunités et ses vicissitudes. Il est le témoin d’une situation dans laquelle les relations ‘informelles’, en l’occurrence amoureuses, ont un impact notoire sur les relations ‘formelles’, professionnelles des membres d’un service.

Annick est une femme agent de maîtrise qui a débuté en tant qu’opérateur et qui a connu par la suite une belle carrière par la voie de la promotion interne. Elle est devenue agent de maîtrise en un temps très rapide, non pas sur la base de la reconnaissance de ses compétences, mais par la manœuvre, ‘en se faufilant’, comme le souligne Henri. Annick a trente-trois ans, elle est divorcée avec un enfant en bas-âge et elle se distingue par son goût pour les hommes mariés et pour les aventures amoureuses au sein du service. Elle est responsable de travaux importants et a le pouvoir de mener à bien un chantier comme de la faire chavirer.

Construct est une entreprise qui brasse une part d’argent public et qui porte de ce fait une attention particulière aux consignes du code de déontologie, tout en vivant dans la crainte d’un scandale qui nuirait fortement à son image. Une entreprise spécialisée dans le traitement d’infiltration, FILTER, travaille depuis trois ans pour Construct et se trouve à une étape décisive de renouvellement de son marché. Ce secteur d’activité représente en fait plus de la moitié du chiffre d’affaires de Filter, qui semble prête à tout pour obtenir ce renouvellement.

Henri est conscient du problème de corruption que cela peut entraîner mais il n’a pas de marge de manœuvre suffisante pour faire quoi que ce soit. Il découvre qu’il est perçu par les autres comme une sorte de ‘puriste’, mais il décide d’en parler à des collègues de façon à pouvoir apprécier la manière d’aborder ce genre de problème. Il réalise à cette occasion que les avis sont partagés, mais qu’une majorité pense comme lui : les travaux sont payés pour une prestation et ils doivent être effectués selon les conditions strictes du marché. Il reste que l’accord est unanime pour se garder de tout excès et conserver de bonnes relations, un bon ‘relationnel’ avec les entreprises concernées. Henri en vient à considérer que sa conception de l’excès est peut-être trop radicale par rapport à ses collègues et il décide alors de ne plus ‘mettre la pression’ sur ce sujet au sein de l’entreprise. Cependant, l’acceptation de quelques défauts de réalisation a pour conséquence une série de dérives tangibles sur le chantier, dérives qu’il devient de plus en plus difficile de rattraper au fur et à mesure qu’il progresse. Le chantier s’achève finalement, mais Henri garde à l’esprit tout un ensemble de questions qui le travaillent ; il conserve un goût amer de l’épisode qu’il a vécu, mais il ne parvient pas à faire une sorte de retour réflexif sur cette expérience.

Une année passe, Henri prend de l’assurance dans ses fonctions. Cependant, ses relations avec Filter ne s’améliorent pas vraiment. Des rumeurs persistantes, parfois des échanges plus ouverts laissent entendre qu’Annick a une aventure amoureuse avec le patron de Filter. La liaison est confirmée lorsqu’elle s’affiche avec sa nouvelle conquête et, dans la foulée, le couple part en vacances en Méditerranée, aux frais de la société Filter. Très vite, les collègues d’Annick dénoncent cette situation de conflit d’intérêts, puis les dirigeants de Construct sont mis au courant. Ils missionnent des enquêteurs afin d’avoir une connaissance plus approfondie de la situation, qui prend de l’ampleur de jour en jour. Il s’ensuit une série d’auditions qui, de fil en aiguille, implique une dizaine de personnes, au sein d’une entité qui en compte soixante-dix… Par la suite, certaines des personnes incriminées connaissent une mise à pied, tandis que d’autres voient leur évolution professionnelle gelée.

La chose pour le moins étonnante est qu’Annick, pourtant à l’origine de cette affaire, non seulement n’est pas inquiétée, mais bénéficie au contraire d’une promotion. En terme d’évolution de carrière, cette promotion peut être évaluée à une avance de deux ans, au regard des prévisions moyennes, par rapport à nombre de ses collègues ! La décision peut paraître proprement incompréhensible, voire injustifiable, mais la raison de cette injustice est au fond assez simple. Le phénomène de corruption au sein de Construct était d’une telle ampleur que l’entreprise a proposé à Annick de dénoncer ses collègues en échange de la clémence à son égard. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Annick avec, semble-t-il, le plus grand naturel, en justifiant ses actes frauduleux par « D’autres en profitaient… Pourquoi pas moi ?". Henri et d’autres collègues réalisent que les relations avec Filter étaient inévitables, mais que la corruption avait bridé le pouvoir de décision sur les chantiers, de sorte que Filter était en réalité le seul maître à bord.

Pour Annick, il est légitime de profiter d’un système de corruption à partir du moment où d’autres le font aussi et où on ne se fait pas prendre. En outre, elle ne voit pas de problème à tolérer des malfaçons si cela permet de conserver de bonnes relations avec un partenaire. Henri tire des principes sensiblement différents de cette expérience. Une entreprise doit pleinement assumer ses engagements : on doit rester attentif aux malfaçons et assurer la mission sans détours, même au risque de dégrader des relations ; l’argent des cadeaux d’entreprise destinés à corrompre dénature le métier pour lequel on est employé.

Mots-clés

conditions de travail, corruption


, France

dossier

L’analyse techno-éthique

Source

Entretien

CETS - Groupe ICAM, Polytechnicum Lille (Centre Ethique, Technique & Société - Institut Catholique des Arts et Métiers) - 6 rue Auber, 59000 Lille, FRANCE - Tel : +33 (0)3.20.22.61.61 - Fax : +33 (0)3.20.93.14.89 - France - cets.groupe-icam.fr

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