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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

MetalEurope

Sylvain LAVELLE

03 / 2010

L’usine Metaleurop située dans le cœur historique du bassin minier du Nord de la France, dans la localité de Noyelles-Godaut, fut une des plus grosses usines d’Europe. Son origine peut être datée de l’année 1881, avec la création de la Société minière et métallurgique Pennaroya ; sa fermeture brutale, sous le nom de Metaleurop, date de 2003. La chute de Metaleurop a entraîné un ensemble de conséquences sociales dramatiques pour toute la région du bassin minier, mais elle a aussi eu des conséquences symboliques sur toute la région du Nord-Pas-de-Calais. La chute de Metaleurop est un cas exemplaire de la transformation du capitalisme industriel contemporain, dominé par la logique du capitalisme financier fondé sur une mentalité de profit et de prédation.

Il est intéressant de revenir sur l’histoire et le dénouement de l’aventure de Metaleurop en mettant en parallèle les différents niveaux d’analyse (micro, méso et macro-analyse). Le croisement des niveaux d’analyse permet de comprendre l’articulation entre des configurations globales et des actions locales, et ainsi d’évaluer les marges de manœuvre des différents protagonistes. Parmi ces protagonistes, l’itinéraire de l’un d’entre eux, Albert, ingénieur pendant trente-trois ans au sein de Metaleurop, puis fondateur de l’association Chœur de Fondeurs, retiendra particulièrement l’attention.

1. L’histoire de Metaleurop

Afin de bien comprendre les causes et les raisons de la chute de Metaleurop, considérée jusqu’alors comme un fleuron de l’industrie du Nord, il importe de retracer son évolution historique. On peut ainsi reconstituer une chronologie des événements qui ont compté dans son histoire :

1867 : création des Mines de Malfidano à Paris

1881 : création de la Société minière et métallurgique de Penarroya par la compagnie Rotschild Frères et par le polytechnicien Charles Ernest Ledoux

1920 : Malfidano revend les ruines de l’usine à Penarroya,

1935-36 : création d’une usine de plomb sur le site de Noyelles Godaut, tandis que Penarroya est au bord de la faillite à cause de la guerre d’Espagne

1961-62 : création d’un nouvelle usine à zinc à Courcelles-les-Lens

1970 : tous les filtres à gaz sont remplacés ou modernisés et l’usine se lance dans la production de germanium et d’indium

1975 : création de la société Marc Rich + Co AG

1980 : la SMM Penarroya ainsi que la quasi totalité des groupes miniers et sidérurgiques européens sont en grande difficulté, notamment du fait de l’établissement de normes environnementales, de la baisse du prix des métaux et de la concurrence des pays de l’Est

1988 : Penarroya s’allie à Preussag pour former Metaleurop

1993 : Marc Rich + Co AG devient Glencore International AG, société basé dans le canton de Zoug en Suisse

1990-1996 : effort d’assainissement de l’usine, mais deux explosions graves de l’usine de zinc font 11 morts

1994 : Preussag cède la place à Glencore ; Metaleurop confie toutes ses activités à des filiales et achète une société qui deviendra Metaleurop Nord, la maison mère transférant les pertes liées aux accidents sur les comptes de sa société fille

1996 : Glencore devient l’actionnaire principal (non responsable) par l’intermédiaire d’une société basée aux Bermudes, l’unique commercial (Metaleurop Commercial SA) et le concurrent de Metaleurop SA par ses récentes acquisitions européennes

9 juillet 2002 : les différents scénarii sont présentés à Glencore

1er août 2002 : la société décide d’un plan social qui impose 250 licenciements dont une moitié de préretraites ; Metaleurop SA décide de reconvertir l’usine en site de revêtement de minerais et de déchets

1er novembre 2002 : l’usine lance la production en continu, avec des conditions de travail dégradées, mais les salariés ne protestent pas, de peur de pénaliser l’usine ; Metaleurop décide de changer le directeur du site et, peu après, commande un audit auprès du cabinet Gide-Loyrette-Noël pour le site de Noyelles-Godaut

15 novembre 2003 : le conseil d’administration annonce que les banques ne suivent plus et que Metaleurop SA arrête le financement. Les 830 salariés découvrent la fermeture de l’usine en arrivant au travail le matin et en ont la confirmation par la presse dans la journée.

On peut tenter de représenter l’évolution récente de la situation de l’usine Metaleurop en insistant sur les transformations qu’entraîne l’arrivée de son actionnaire principal, le groupe Glencore.

 

 

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Il est important de rappeler que Glencore, classée sixième entreprise européenne en 2005 et première entreprise suisse en 2008, est une compagnie de courtage en matières premières, basée en Suisse à Baar, dans le canton de Zoug. Glencore International AG est aujourd’hui un fournisseur mondial de produits et de matières premières. Son activité peut se décomposer en trois groupes : (1) Métaux et minerais (aluminium, alumine, bauxite) (2) Énergies (pétrole, charbon) (3) Agriculture (blé, maïs, orge, huiles végétales, sucre, biodiesel).

Elle a été fondée par Marc Rich, né en 1934 à Anvers (Belgique), de son vrai nom Marc David Reich, qui a ensuite fondé Marc Rich Investments à son départ de Glencore en 1994. La personnalité de Marc Rich, homme d’affaires très controversé, mérite d’être présentée ne serait-ce que succinctement afin de comprendre la signification de l’arrivée de Glencore comme actionnaire principal de Metaleurop.

Marc Rich a fondé sa fortune sur le contournement de l’embargo sur l’Iran, à la suite de la prise d’otages de l’ambassade des États-Unis, en novembre 1979 à Téhéran. Il a été condamné et poursuivi aux États-Unis pour la violation de l’embargo et, en septembre 1983, un jury fédéral américain l’a accusé de plus de cinquante chefs d’inculpation, notamment pour fraude et pour commerce avec l’ennemi. Cette condamnation aurait pu lui valoir trois-cents vingt-cinq années de prison, mais la peine n’a pu être exécutée car Marc Rich s’est enfui en Suisse où il a trouvé refuge. Les États-Unis ont demandé son extradition en 1984, mais la Suisse a refusé et Marc Rich y a implanté le siège de sa société, à Zoug. Rich a figuré de 1983 à 2001 sur la liste des fugitifs recherchés par le FBI (dans la catégorie Most Wanted) mais, en janvier 2001, Bill Clinton a signé l’acte officiel permettant son amnistie.

Rich s’est illustré en tant qu’homme d’affaires par la promotion du mécanisme de préfinancement pétrolier qui permet à un pays africain de s’endetter sur ses revenus pétroliers à venir.

2. L’analyse technique, stratégique et éthique

Plusieurs analyses peuvent être déployées afin de mieux comprendre la fermeture de Metaleurop : analyses techniques, stratégiques et éthiques notamment.

Sur le plan technique, la société plus que centenaire était le premier site de production de plomb en France avec 2/3 de la production nationale, soit 150.000 tonnes. L’usine assurait également le 1/3 de la production nationale de zinc (100.000 t) et la totalité de la production française de germanium (20 t), d’indium (50 à 70 t) par an. Le site produisait également du cadmium (400 t), de l’argent (210 t), de l’arsenic, de l’antimoine et 245.000 t d’acide sulfurique par an. L’indium et le germanium sont des métaux rares pour lesquels Metaleurop était bien placé, mais ses autres productions étaient moins modernes et compétitives.

L’usine était jusque dans les années 80 une unité de production très polluante, sur tous les plans : sol, air, eau, vivants. Des travaux d’amoindrissement de la pollution avaient été réalisés à partir des années 80, notamment grâce à un système de filtration efficace, ce qui avait fait chuter les émissions de particules toxiques. Ainsi, le rapport de la DRIRE du 16 décembre 2002 indique que les rejets canalisés de plomb ont baissé (1970 : 350 t ; 1978 : 146 t ; 2003 : 12 t). Un élève-ingénieur de l’ICAM, à l’époque stagiaire en maintenance préventive à Metaleurop de 1998 à 2000, témoigne de la rigueur des mesures d’hygiène et de sécurité :

« Le premier jour, j’ai eu droit à une formation sur la sécurité ; on m’a dit « T’es sûr de rentrer, mais pas de sortir ». La société mettait à notre disposition des masques de papier, des masques filtrants à cartouches, des combinaisons, des bleus de travail. On changeait de bleu tous les jours. Il était obligatoire de se doucher avant de partir. La société ne plaisantait pas avec la sécurité, on pouvait être licencié du jour au lendemain. Nous étions suivis par le service médical du site, où il y avait en permanence un médecin du travail et cinq infirmières. Nous avions une visite avec prise de sang tous les six mois. (…) C’était une bonne ambiance, les techniciens étaient accueillants, solidaires et chaleureux. Il y avait une bonne ambiance et une bonne mentalité. Ils étaient rigolos et très professionnels… On savait que c’était pollué, il y avait beaucoup de poussière et de boue dans l’usine. J’ai toujours porté le masque et pris ma douche en partant. L’usine mettait les moyens pour nous protéger, c’était à nous de les utiliser. Metaleurop payait les peintures pour les voitures et les façades de maison en dédommagement. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens qui sont venus habiter autour de l’usine, ce n’est pas l’usine qui est venue chez eux ».

Cependant, la quantité rejetée restait importante et dangereuse : en 2001, le site a rejeté 18,3 t de plomb, 26 t de zinc, 0,8 t de cadmium, 6.800 t de dioxyde de soufre et enfin 10 à 15 t de rejets diffus. Ainsi, la quantité journalière des rejets était estimée à 10 kg de plomb, 18 kg de zinc et 3 kg de cadmium. De plus, les progrès dans le système de filtration ont un effet pervers : ils laissent passer les particules les plus fines qui sont les plus assimilables par l’organisme, en particulier par les enfants. Il faut savoir, selon les sources légales, que le taux de plombémie (quantité de plomb dans le sang) autorisé était de 100 µg/l. Il s’agit d’une valeur guide applicable en milieu non professionnel, valeur à partir de laquelle, selon des experts, des effets sanitaires sont susceptibles d’apparaître. La valeur était précédemment de 250 µg/l et a été abaissée à 100 µg/l en 1991. A partir de 250 µg/l, l’enfant doit être adressé à une structure médicale et, si le taux dépasse 450 µg/l, l’enfant doit être traité d’urgence pour risque de saturnisme. La norme concernant les productions animales est de 20µg/kg ; elle est différente pour la teneur en cadmium, qui est de 0,5 mg/kg. Pour les productions agricoles, les valeurs sont données en ppm, particules par millions : (a) normes « sol » (normes NFU 44.041 pour les boues d’épandages) pour le plomb, limite à ne pas dépasser : 100mg/kg = 100 ppm (b) valeur de référence (considérée comme normale) pour le plomb : 20 mg/kg (c) concentration de plomb dans les sols éloignés de source de pollution = 5 à 25 ppm.

Les enfants étaient particulièrement concernés par la contamination au plomb, compte tenu des risques de saturnisme, dans les communes de Courcelles-les-Lens, Dourges, Evin Malmaison, Leforest et Noyelles-Godault. Le programme de dépistage du saturnisme (mesure de la plombémie) a établi qu’environ 11% des enfants étaient touchés, c’est-à-dire que le taux de plomb était supérieur à 100 µg/litre de sang. Le triste record a été obtenu par la ville d’Evin Malmaison où le taux a atteint 25%. Cependant les différentes campagnes menées pour lutter contre le saturnisme ont montré une baisse de la plombémie depuis l’arrêt de l’usine. Depuis 2005, seules les communes de Noyelles-Godault, Evin Malmaison et Courcelles-les-Lens font l’objet d’un dépistage. Le nombre d’enfants ayant une plombémie inférieure à 100 µg/l était de : 27 enfants en 1999/2000, 30 enfants en 2001/2002, 32 enfants en 2002/2003, 7 enfants en 2003/2004, 1 enfant en 2005/2006. En mars 2007, 142 enfants sur 239 ont participé au programme, 1 enfant avait un taux de plombémie supérieur à 100 µg/l, mais beaucoup d’enfants s’en rapprochent, même s’ils sont en dessous de ce seuil.

A cela s’ajoute la pollution des eaux et des sols, très importante sur le site de Metaleurop. Les différentes sources d’information s’accordent sur une surface polluée d’environ 45km². A certains endroits, on a relevé jusqu’à 5 tonnes de plomb à l’hectare… Les terres sont évidemment impropres à la culture, l’élevage de bétails est interdit et les habitants ne peuvent pas avoir de potager. Toutefois, d’anciens salariés de Metaleurop ont affirmé qu’ils avaient cultivé des légumes dans leur potager et qu’ils n’avaient pas hésité à les consommer, à condition qu’ils soient correctement lavés.

Il semble que Metaleurop, selon Albert, n’ait pas pris assez tôt le virage qu’ont pris d’autres industries concurrentes, notamment en matière de développement durable :

« La conjoncture était défavorable en 2002, les cours des métaux avaient atteint leur point le plus bas. Sur les douze usines de production que comptait l’Europe, cinq ont disparu. Bien que des efforts importants de productivité aient été réalisés, l’usine de Noyelles-Godault ne possédait pas assez d’avance technologique pour lutter contre cette crise économique. Le métier était passionnant mais à caractère artisanal, on ne pouvait pas tout automatiser comme on aurait pu le faire pour un autre process comme une chaîne de production automobile ou l’industrie agro-alimentaire. De plus, nous rencontrions une vraie difficulté à faire bouger les mentalités à cause de la dimension culturelle importante. Contrairement à nous, les Scandinaves ont su anticiper cette crise en tenant compte des trois piliers : l’économique, le social et l’environnemental pour leur développement ».

Sur le plan stratégique, à la suite de deux accidents graves survenus en 1993 et 1994 sur la colonne de purification de zinc, l’actionnaire principal Preussag se retire du capital de Metaleurop. C’est Glencore, compagnie de courtage en matières premières fondée par le trader Marc Rich + Co AG, qui le remplace. Metaleurop confie toutes ses activités à des filiales et rachète ce qui deviendra Metaleurop Nord. Apparemment Metaleurop SA transfère vers sa filiale Metaleurop Nord les pertes liées aux accidents, ce qui n’arrange pas la santé financière du site. La suite s’enchaîne ainsi : le 1er août 2002, la société décide d’un plan social qui impose 250 licenciements dont une moitié de préretraites, l’autre moitié étant des licenciements secs. Metaleurop SA décide ensuite de reconvertir l’usine en site de revêtements de minerais et de déchets. Les différents scénarii sont présentés à Glencore le 9 juillet 2002 qui en avalise un et le process est testé et validé. L’usine lance la production en continu le 1er novembre 2002 mais les conditions de travail se sont dégradées. Cependant, les salariés ne manifestent pas et n’utilisent pas leur droit de grève pour ne pas pénaliser l’usine. Metaleurop décide de changer le directeur du site. Peu après, Metaleurop SA commande un audit auprès du cabinet pour le site de Noyelles-Godault. Le verdict tombe : on arrête la production. Le conseil d’administration lors de la séance du 15 novembre 2003 annonce que les banques ne suivent plus, en d’autres termes, Metaleurop SA stoppe le financement.

Pour justifier la fermeture du site, le président de Glencore, Willy Strothotte, annonçait que les marchés étaient déprimés, que Metaleurop Nord accusait des pertes grandissantes qui menaçaient le groupe, que les banques avaient exigé des remboursements rapides de dettes, ce qui avait précipité la chute. A la fin de l’année 2000, Bertrand Durrande, alors PDG de Metaleurop est en désaccord avec Glencore qui souhaite reconvertir le groupe en simple unité de transformation à bas coûts. Glencore le remplace en juin 2002 par Russ Robinson et, dès lors, Glencore a les mains libres. Nommé à la tête de l’usine en juillet 2002, Christian Thomas qui travaille sur un projet de reconversion de la filière zinc est remplacé par Gilbert-Alain Ferrer, un cadre venu du service achats. Celui-ci ne sera pas écouté et les stocks de l’usine sont vendus précipitamment. Metaleurop Nord n’est pas la seule usine touchée par les manœuvres de Glencore. En Allemagne, Metaleurop annonce la vente de l’usine de Nordenham à la société Xstrata qui est contrôlée à 40% par Glencore. Le prix annoncé serait selon certains analystes financiers particulièrement bas. Cette vente a été conclue quelques jours avant l’annonce de la fermeture du site de Noyelles-Godault.

Des poursuites judiciaires sont engagées contre Metaleurop. Le 3 septembre 2003 avait lieu l’audience en appel au tribunal de Douai. L’avocat du CE, les avocats des liquidateurs, l’avocat général, ont plaidé unanimement pour l’extension de la liquidation à la maison mère.

On peut envisager plusieurs hypothèses afin de mieux comprendre ou interpréter la décision stratégique de Glencore (1) Glencore sachant que le site de Metaleurop Nord était très pollué n’a pas voulu prendre ses responsabilités en matière de réduction de la pollution (2) Elle voulait délocaliser la production française en profitant de ses brevets (3) Elle souhaitait conserver les brevets lucratifs sur des métaux tels que l’indium et le germanium et a dépouillé le site de Noyelles-Godaut dans le but d’asphyxier l’usine.

Maintenant, sur le plan éthique, au delà de la condamnation morale de la conduite prédatrice des dirigeants de Glencore, il est intéressant de préciser quel type d’expérience morale ont pu faire les salariés de Metaleurop. Il s’agit tout d’abord d’une expérience du mensonge : les salariés ont été bernés et trompés par les changements de PDG de Metaleurop imposés par Glencore, qui évinçait les dirigeants n’étant pas dans la ligne de pensée et d’action du groupe. Il s’agit ensuite d’une expérience de la violence : la fermeture brutale et violente de l’usine a été perçue comme une atteinte à la dignité, comme si les salariés n’étaient rien, n’existaient pas, alors que certains avaient plus de trente ans d’expérience au sein de l’usine. Il s’agit enfin d’une expérience de l’injustice : les différences d’indemnités de licenciement versées ont été durement vécues (15.000 euros de prime de licenciements pour les salariés, hors prélèvements sociaux, quelle que soit l’ancienneté ; au siège de Metaleurop, à Paris, 45.000 euros pour une personne présente depuis seulement 6 mois, et jusqu’à 265.000 euros pour le sommet de la hiérarchie).

Frédéric Fajardie, dans son ouvrage Metaleurop. Paroles ouvrières, a bien restitué le sentiment d’indignation profonde des salariés de Metaleurop devant ce qui leur apparaît comme un véritable scandale moral, qu’ils analysent avec virulence, mais aussi avec subtilité et distance :

F. Fajardie, Metaleurop. Paroles ouvrières

« Metaleurop Nord devait disparaître, on y était trop dignes, on donnait le mauvais exemple. Ici, nul ne songeait à se prostituer dans les ‘reality show’ d’une télé pourrie ; on était simplement fiers d’appartenir à la classe ouvrière, de travailler dans une usine d’élite, de produire de la richesse en espérant qu’elle serait un jour répartie avec davantage de justice ».

« Les prédateurs, tous ces requins de la finance qui précèdent les vautours du dépeçage avec la complicité des chacals des médias, ont gagné. Le capitalisme ‘mondialisé’ triomphe et la barbarie avec lui, tandis que nos élites, lourdement absentes, nous parlent toujours d’ailleurs, loin, très loin…".

« C’est assez curieux, parce que, voyez-vous, au départ, je n’étais pas proche des ouvriers, j’étais dans une bulle. Mais à mesure que la lutte se développait, j’ai basculé de l’autre côté ».

« Vous ne voyez pas celui qui vous condamne à mort, vous ne voyez que ses avocats. Ça, c’est nouveau. Pas d’honneur, de vrai pirates pillards ».

« Le patronat s’est modifié sous l’effet de la mondialisation. Maintenant, c’est quelques actionnaires qui dirigent sans jamais mettre les pieds sur le terrain ».

Le cas d’Albert, ingénieur, qui a passé 33 ans chez Metaleurop, de 1970 à 2003, en tant que cadre technique, mérite d’être examiné à la lumière de l’entretien réalisé avec lui. M. Lebleu a travaillé dans le domaine de la recherche appliquée, en déposant plusieurs brevets, et il a été responsable successivement des hauts fourneaux, de la sécurité, de l’environnement et de la qualité. Il voyait en Metaleurop une usine vieillissante, d’une moyenne d’âge de 47 ans, mais toujours très productive, devenue le premier producteur mondial d’indium et de germanium, avec un centre de recherche de bonne réputation. Il n’envisageait pas une fin aussi soudaine et violente pour l’usine Metaleurop et a eu le sentiment à son poste technique de ne rien pouvoir faire pour s’y opposer, d’où son engagement ultérieur dans l’association « Chœurs de fondeurs ». Il reste imprégné des valeurs morales classiques, pour partie chrétiennes : travail, mérite, humilité, dévouement. A propos de Glencore, il confie avec une économie de mots, mais avec toute réprobation et le dégoût qu’elle implique : « Ce sont des gens sans éthique ».

Le cas d’Albert est un cas typique de ‘conscience morale’ d’un cadre technique qui entre en lutte a posteriori contre un système d’une puissance démesurée. Il évolue après le choc du licenciement vers une posture de « militance » au service des ex-salariés de Metaleurop, ce qui est à la fois en rupture avec son ‘habitus de cadre’ et en continuité avec son engagement social déjà ancien dans la cité. Il tente de sortir d’une posture passive et subie face à la décision des dirigeants de Glencore, qui l’enferment dans un rôle supposé non politique de cadre technique, pour évoluer vers une posture active et volontaire en s’engageant aux côtés de l’association des ex-salariés, où il joue un rôle capital. En cela, il tente de passer d’une situation marquée par la « fermeture des possibles » à une situation permettant une « ré-ouverture des possibles », quand bien même elle intervient après le dénouement fatal de l’histoire de Metaleurop.

Le cas Metaleurop est un cas typique des « dérives morales » d’un capitalisme financier qui a supplanté les formes plus classiques du capitalisme industriel, souvent mâtiné de paternalisme dans la région du Nord de la France. La notion de ‘dérive morale’ suggère que les dirigeants des sociétés financières contrôlant les entreprises industrielles n’agissent que selon le critère unique du profit maximal, sans considération pour l’histoire, la culture et l’avenir d’un territoire, le sens et la valeur d’une activité, d’un métier, ou encore l’humanité des personnes. Leur cynisme, qui s’exprime dans le mensonge et la violence de leur conduite, a quelque chose qui est d’autant plus monstrueux pour les salariés que ces individus demeurent des dirigeants anonymes, littéralement inaccessibles au commun des mortels. Leur esprit de prédateur international ‘sans foi ni loi’ choque profondément les intuitions et les convictions morales les plus élémentaires de ceux qui ont eu affaire à eux et face auxquels ils éprouvent des sentiments mêlés de colère, d’indignation et de résignation.

Le cas Metaleurop est un cas complexe, comme le révèle l’analyse à plusieurs niveaux, qui tente d’articuler les dimensions technique, stratégique et éthique. Le sentiment d’avoir bien agi en matière de protection de l’environnement et de la santé s’accommode mal des effets lointains de la pollution ou des effets pervers de la réduction de la pollution. L’usine Metaleurop fut la proie de ‘traders’ internationaux sans scrupules, mais pour beaucoup, y compris des salariés, ses jours étaient comptés au vu des normes environnementales d’aujourd’hui. Les salariés se sont fortement mobilisés après la fermeture de l’usine, mais ils ne l’ont pas fait avant, par peur de la pénaliser, mais aussi par esprit de loyauté, ou de soumission. Il est difficile de généraliser ce cas, compte tenu de la singularité de la culture du bassin minier du Nord, mais il possède sans conteste une vertu heuristique pour des cas semblables.

Mots-clés

conditions de travail


, France

dossier

L’analyse techno-éthique

Source

Entretien

Nouzille Vincent (2003), « Les flibustiers du management », L’Express, 27/03.

Garbely Franck, Losa Mauro (2006), « Paradis fiscal, enfer social », Temps présent, Télévision Suisse Romande, 26/06.

Fajardie Frédéric (2003), Metaleurop. Paroles ouvrières, Les Mille et Une Nuits.

Leroy François (2008), Mémoire de fin d’études ICAM, Département de Formation Humaine, Centre Ethique, Technique et Société (CETS).

Rapport DRIRE.

Entretiens (2008) : Albert Lebleu, ingénieur, cadre technique responsable de la production, puis de la sécurité et de l’environnement chez Metaleurop.

Chœur de Fondeurs, Association des anciens de Metaleurop.

MG, élève-ingénieur de l’ICAM, stagiaire chez Metaleurop.

CETS - Groupe ICAM, Polytechnicum Lille (Centre Ethique, Technique & Société - Institut Catholique des Arts et Métiers) - 6 rue Auber, 59000 Lille, FRANCE - Tel : +33 (0)3.20.22.61.61 - Fax : +33 (0)3.20.93.14.89 - France - cets.groupe-icam.fr

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