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Public peu ou pas alphabétisé migrant, une précarité accentuée.

Cours d’alphabétisation à l’Espace Femmes Riviera d’Appartenances

Valérie Briffod-Pitteloud

04 / 2010

L’Espace Femmes Riviera d’Appartenances (EF) est un lieu de rencontre et de formation qui s’adresse aux femmes migrantes en situation de précarité économique, sociale et/ou psychique. Les activités mises en place visent à donner aux femmes migrantes la possibilité d’acquérir les outils nécessaires à leur autonomie, que ce soit par des activités internes à l’Association ou en les orientant vers les partenaires du réseau. L’approche adoptée par l’EF se base sur la valorisation des ressources personnelles des participantes, dans le but d’offrir aux femmes migrantes la possibilité de reprendre confiance en elles, de se mettre en valeur, de prendre leur destin en main, de créer des liens sociaux et d’augmenter leurs compétences de savoir être et de savoir-faire.

Sur le même lieu, une consultation psychothérapeutique est proposée, spécialisée dans les questions liées à la migration, avec l’intervention d’interprètes communautaires pour toutes les consultations qui ont besoin de ce service. Une étroite collaboration existe entre l’EF et la consultation psychothérapeutique, l’espace social et les cours de français pouvant notamment être utilisés comme des outils dans des processus thérapeutiques.

Dans le cadre de l’EF espace deux types de cours de français sont donnés, des cours de français langue étrangère (FLE) et des cours d’alphabétisation. Les personnes peu ou pas alphabétisées qui fréquentent l’Espace Femmes Riviera sont des personnes qui n’ont pas eu la chance de pouvoir suivre une scolarité normale dans leur pays d’origine. Les raisons en sont diverses : absence d’écoles, coût de la scolarité trop élevé pour y envoyer tous les enfants, pays en état de guerre, etc. Si la plupart du temps cette situation d’analphabétisme était bien vécue dans le pays d’origine, car considérée « normale » pour une grande partie de la population, elle devient un problème en arrivant dans notre pays où l’écrit est présent dans tous les actes de la vie.

Prenons l’exemple d’une personne employée comme femme de ménage dans une entreprise. Elle va devoir remplir un tableau à double entrée pour attester de son travail. Cette opération de lecture est très compliquée pour une personne analphabète, alors qu’elle est capable d’accomplir son travail sans problème. Ces personnes qui menaient une vie normale et autonome dans leur pays vont se retrouver dans une dépendance morale et sociale pour tout ce qui concerne l’écrit. Dépendance auprès de leurs propres enfants, mari, entourage. Une mère ou un père ne va pas pouvoir exercer son rôle de parent à part entière, car incapable de comprendre les divers écrits fournis par l’école, ce qui risque d’entraîner une perte d’identité en tant que parents et une inversion des rôles. Cette situation est aussi difficile à vivre pour les parents que pour les enfants. Cette perte de repères accentue d’autant plus la difficulté à s’adapter dans le pays d’accueil.

Les adultes en situation d’analphabétisme sont confrontés à diverses difficultés. Tout d’abord il s’agit d’entrer dans un projet d’apprentissage autour de l’écrit, c’est un nouveau monde qui s’ouvre aux apprenants, monde de l’écrit auquel ils n’ont pas eu accès durant des années, monde face auquel ils ont développé des stratégies. Cela va impliquer une transformation radicale de leur vie de tous les jours. Cela va aussi impliquer une remise en question de la personne. Cet accès à une nouvelle forme d’autonomie va changer leur rôle au sein de la famille, changement que les apprenants ou leur entourage ne sont pas forcément prêts à accepter.

L’apprentissage de la lecture/écriture est un apprentissage long et difficile, semé d’embûches, de pas en avant et de pas en arrière. On estime à 3500 heures le temps que passe un enfant à l’école en Europe pour atteindre les compétences en lecture/écriture qui lui permettent d’être autonome dans la gestion de sa vie de tous les jours. Cela ne sera pas aussi long pour un adulte, car il a déjà acquis un grand nombre d’autres compétences qui sont enseignées à l’école publique, mais il est très difficile d’évaluer la durée que cela va prendre. Chaque parcours d’apprentissage est spécifique et diffère d’un apprenant à l’autre. Les objectifs à atteindre seront aussi différents pour chaque apprenant. Une personne se contentera de pouvoir être autonome dans la lecture des écrits qu’elle reçoit à la maison, courriers officiels, écrits de l’école, etc. D’autres seront beaucoup plus exigeantes et voudront atteindre une plus grande maîtrise de la lecture/écriture.

A l’Espace Femmes Riviera nous avons mis en place un parcours spécifique, pour favoriser l’entrée dans l’apprentissage dans les conditions les plus idéales possibles. Il est orienté sur trois axes :

  • 1. La prise en considération de la personne. Son parcours d’apprenante, son histoire, son histoire de migration, la mise en valeur de toutes ses compétences de base (1). Une coévalutation dynamique de ses compétences avec la fixation d’objectifs d’apprentissage réalistes et réalisables.

  • 2. L’apprentissage technique de la lecture/écriture. Si les fondements théoriques de cet apprentissage s’inspirent de ceux pour les enfants, les moyens utilisés sont adaptés à un public d’adultes.

  • L’apprentissage de la lecture et de l’écriture d’écrits authentiques. Apprentissage transférable dans la vie quotidienne de l’apprenant.

Nous constatons parmi nos apprenants des difficultés à suivre un apprentissage régulier, tout d’abord d’ordre psychologique. L’entrée dans l’écrit les transforme parfois tellement, comme expliqué auparavant, qu’ils ont besoin d’arrêter les cours pour prendre du recul. Ensuite, dans la gestion de leur temps : souvent, leur vie privée les empêche de venir régulièrement aux cours (enfants malades, difficultés administratives à régler, recherche d’un emploi, etc.).

La précarité de leur situation de séjour en Suisse est aussi un facteur freinant, pourquoi s’investir dans un projet d’apprentissage s’ils ne peuvent pas rester ? En observant les listes des apprenants inscrits, nous constatons que près de la moitié de ces personnes sont en situation de précarité en ce qui concerne leur permis de séjour en Suisse. La plupart disposent d’un permis qui ne leur permet pas de construire un projet d’avenir, c’est-à-dire soit d’un permis N (la personne est en attente d’une décision sur sa demande d’asile), soit d’un permis F (il s’agit d’une admission provisoire, la demande d’asile de la personne a été refusée, mais l’exécution de renvoi dans son pays d’origine ne peut raisonnablement être exigée) (2). Cette situation dure parfois pour certains apprenants depuis plus de dix ans. Dans ces conditions, les projets d’apprentissage sont d’autant plus difficiles à construire.

Parallèlement, la maîtrise non suffisante d’une langue nationale peut constituer un obstacle lors d’une demande de permis de séjour. Les critères d’octroi de différents types de permis se basent en effet sur l’appréciation de l’intégration du requérant (3). Apprendre à lire et à écrire dans une langue étrangère à l’âge adulte demande courage et détermination. Imaginons la situation d’une personne peu ou pas alphabétisée et vivant depuis de nombreuses années une situation de précarité par rapport à son permis de séjour en Suisse. Obtenir un permis stable lui donnerait une forme de sécurité psychologique. Sécurité lui permettant d’autant mieux d’entrer dans un projet d’apprentissage de la langue, aussi bien parlée qu’écrite, et de façon générale de construire les bases d’une vie stable et de projets d’avenir.

Notre expérience nous porte à constater et à comprendre le nombre de difficultés rencontrées et ressenties par les personnes migrantes qui s’investissent dans l’apprentissage de la langue, démarche qui s’inscrit dans un parcours d’intégration. La maîtrise de la langue, orale et écrite, est un vecteur essentiel de l’intégration sociale, professionnelle ou culturelle, certes, mais à quel prix ? La société d’accueil essaye de faciliter l’accès à la citoyenneté par le biais de l’apprentissage de la langue, mais réalise-t-elle vraiment ce que cela représente pour un public peu scolarisé ?

L’entrée dans l’univers de l’apprentissage est un processus complexe, représentant un investissement personnel considérable et souvent douloureux. C’est une remise en question qui se révèle souvent bouleversante, un long parcours qui nécessite la prise en compte de multiples facteurs.

 

(1) Communauté européenne, UNESCO, OCDE
(2) LAsi (Loi sur l’asile)
(3) LAsi (Loi sur l’asile) et LEtr (Loi sur l’intégration des étrangers).

Notes

Créée en 1993 à Lausanne par un groupe de médecins, psychologues et travailleurs sociaux, l’association Appartenances (active sur Lausanne, Vevey et Yverdon) s’est fixée pour mission de favoriser le mieux-être et l’autonomie des personnes venues d’ailleurs, et de faciliter une intégration réciproque avec la société d’accueil dans un rapport d’équité. Peu importe leur statut (demandeurs d’asile, réfugiés, travailleur immigré), leur provenance (une soixantaine de nationalités), leur religion, tous sont accueillis en tant que personnes qui, à un moment donné de leur vie, ont besoin de soins, de formation ou de soutien. Le travail de l’association se repartit en quatre secteurs d’activité travaillant en étroite synergie : la Consultation psychothérapeutique pour migrants, les Espaces sociaux, le Secteur interprétariat communautaire et le Secteur formation.

Association Appartenances - Appartenances, rue des Terreaux 10, 1003 Lausanne, Suisse - Tél. +41 (0)21 341 12 50 - Fax: +41 (0)21 341 12 52 - www.appartenances.ch - info (@) appartenances.ch

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