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La voix du peuple

Sherna GANDHY

08 / 2010

Tout citoyen de ce pays a le droit d’être entendu. Mais que se passe-t-il quand vous vivez dans une région où aucun média traditionnel ne prend la peine de venir et quand vous parlez une langue qu’aucun média ne connaît ni ne comprend ? CGNet Swara utilise la technologie des téléphones mobiles pour briser le mur du silence dans les régions tribales du Chhattisgarh.

Les jeunes « branchés » considèrent sans doute le téléphone mobile comme un accessoire de mode et l’utilisent pour papoter sans fin avec des amis. Mais dans la zone tribale du Chhattisgarh, cette technologie est utilisée de manière très différente et bien plus réfléchie.

L’une des principales difficultés dans l’obtention d’informations en provenance des nombreuses régions isolées du pays est que les médias traditionnels montrent peu d’intérêt pour ces régions et, comme c’est le cas pour les zones tribales du Chhattisgarh, il n’existe aucune publication, chaîne de télévision ou radio dans la langue locale. Même la radio publique All India Radio ne diffuse dans aucune langue tribale, pas même en Gondi qui compte pourtant 2,7 millions de locuteurs dans la région. Dans ce contexte il est difficile d’avoir des nouvelles de et sur la population locale.

CGNet Swara a trouvé une manière simple mais nouvelle de résoudre ce problème. Faire parler la population locale, journalistes-citoyens en puissance, de leurs problèmes et des sujets qui les intéressent et écouter ce que d’autres ont à dire, via les téléphones portables qui ont un taux de 50 à 60 % de pénétration dans le pays.

Lancé en février 2010, CGNet Swara peut être décrit comme une radio communautaire sur téléphone portable. Shubhranshu Choudahry, qui a créé CGNet Swara avec l’aide technique de l’Institut de Technologie du Massachusetts, dans le cadre d’un projet soutenu par Knight International, explique : « Elle fonctionne selon le principe que le journalisme est l’affaire de tout le monde et que chaque citoyen devrait aussi être un journaliste citoyen. Bien que nous ayons formé 33 membres des populations tribales à l’utilisation de Swara lors d’une session de trois jours en février, nous ne connaissons pas toujours les reporters actuels car la plupart d’entre eux n’ont pas été formés par nous ».

En tant que journaliste lui-même et originaire du Chhattisgarh, Choudahry était particulièrement affecté et conscient du manque d’informations dans la région. « Dans cette région, la majorité de la population est analphabète et très pauvre. Elle ne peut donc pas acheter de journaux et de toutes façons il n’y a pas de journaux dans sa langue. Et la majorité n’a pas l’électricité à la maison donc les habitants ne peuvent pas avoir la télévision. All India Radio parle d’Obama et de Manmohan Singh [le Premier Ministre indien] en hindi alors que les gens veulent savoir ce qu’il se passe autour d’eux et dans leur propre langue. C’est ce que CGNet Swara fait ».

Le mode opératoire est assez simple. Un journaliste citoyen, c’est-à-dire quiconque ayant une histoire à partager, fait un appel en absence au numéro de téléphone portable 080-41137280 et le serveur le rappelle pour l’écouter ou enregistrer son message ou son histoire, quelque soit la langue ou le dialecte. L’authenticité de l’information est vérifiée puis traduite par des modérateurs qui la diffusent ensuite par SMS et sur le site CGNet Swara.

Le site Internet CGNet montre que quand la voix de la population est entendue, elle a un impact. Ainsi, les professeurs d’une école à Dantewada ont reçu leurs salaires après qu’un rapport ait circulé sur les retards de paiement des salaires ; les fonctionnaires du Gouvernement ont pris note des plaintes concernant la pollution par une usine métallurgique dans le Bastar ; un magasin de vente d’alcool qui avait été ouvert en face d’une école dans la ville de Bijapur a été déplacé sur les ordres du Collector qui a entendu les plaintes par Swara, alors que les tentatives précédentes pour déplacer le magasin s’étaient soldées par un ordre de déplacement de l’école.

En fait un échantillon des petites nouvelles sur le site ressemble assez à la page « ville » de n’importe quel journal à grand tirage, mettant à jour les omissions et les commissions des autorités : irrégularités dans le Système de Distribution Publique alimentaire à Toynar Bijapur ; des travailleurs du Plan National d’Emploi Rural Garanti non payés depuis 6 mois ; le seul enseignant d’un village réquisitionné pour le recensement ; le riz destiné aux pauvres accaparé par des intermédiaires ; 236 écoles du district de Bijapur fermées pendant quatre ans ; un entretien avec une personne ayant été frappée par un policier ivre.

Bhan Sahu, l’une des reporters femmes les plus actives, a réalisé un reportage sur des enfants employés et sous-payés dans la collecte des feuilles de tendu (l’Unicef possède ce reportage) et un autre reportage en direct d’une session d’audition publique concernant la centrale électrique SKS à Kharsia, Raigarh. Elle y remarque avec pertinence que 1.500 policiers étaient présents à ce qui était censé être une jan sunwai, ou audition publique.

Choudahry explique : « La raison pour laquelle les autorités ont réagi positivement dans certains cas est qu’après que les histoires ont été envoyées sur CGNet Swara nous mettons un lien sur notre forum de discussion avec le numéro et d’autres coordonnées des autorités concernées et les gens les appellent depuis toute l’Inde. Mais, nous avons eu aussi des réactions telles que : ‘Nous ne pouvons pas nous permettre d’être la cible d’un franc-tireur comme ce service dans un État qui est en guerre contre des insurgés’, provenant d’officiers de police de haut rang dans la capitale de l’État, Raipur ».

La zone de guerre est l’arrière-cour de CGNet Swara mais elle est largement en dehors des limites de la plupart des médias qui doivent en conséquence accepter les sources d’information gouvernementales. CGNet est une source d’informations alternative (même si Choudahry dit que seuls 5% des reportages ont à voir avec l’insurrection maoïste), aussi près des réalités locales que possible puisque c’est la population elle-même qui fait le récit des événements. Les journalistes qui osent s’aventurer dans le Corridor Rouge [régions où la guérilla maoïste est présente] peuvent en bénéficier en utilisant CGNet Swara comme numéro abrégé.

Prakash Korram, un activiste travaillant avec Ekta Parishad, a été arrêté par la police et accusé de posséder une arme et d’être un maoïste. Il a été sévèrement battu à plusieurs reprises dans les locaux de la police. Cette dernière a nié auprès de sa femme et de ses collègues qu’il avait été arrêté et accusé. Sa version de ce qui lui est arrivé n’est devenue publique que lorsque son collègue Agnu Sahu et d’autres ont poursuivi leurs recherches et l’ont finalement retrouvé à la prison de Kanker et publié son histoire sur CGNet Swara. On peut être sceptique sur sa version des faits, mais elle aura au moins été dite.

De la même manière, Gujjo Bai, chef du village de Gumiapal, a informé quiconque voulait l’entendre, à travers un reportage de CGNet Swara, que les deux maoïstes que la police disait avoir tués dans une « rencontre fortuite » dans son village étaient en réalité des villageois innocents qui ont été extirpés de leurs maisons, auxquelles la police a ensuite mis feu. Les officiers de police qui les ont tués figuraient plus tard parmi les victimes de l’attaque d’un bus par les maoïstes qui a fait 31 morts dont 15 civils. Les maoïstes ont publié une déclaration disant que cette attaque visait à venger la mort des deux innocents. L’affaire ayant fait les gros titres de la presse, les journalistes sont venus visiter le village et ont rencontré la chef de village afin d’entendre sa version des faits.

La connaissance est une forme de pouvoir et une population tribale bien informée n’est pas exactement ce que la police ou le gouvernement veulent voir chez une population qu’ils ont longtemps exploitée. De nombreuses publications à grand tirage ont raconté l’histoire de Lingamram Kodopi que la police considère être derrière « l’attaque maoïste du 6 juillet contre la maison du leader du Congrès, Avdesh Singh Gautam, et le poste de police de Kuakonda au Bastar. Il aurait reçu une formation de militant au Gujarat et à New Delhi et serait actuellement en train de suivre une formation journalistique dans la capitale » (Indiaexpress.com, 12 juillet 2010).

« Linga est l’un des garçons tribaux que nous avons aidé à être admis dans une école de formation aux médias à Noida, près de Delhi. Il pourrait être le premier journaliste tribal formé de cette région du monde qui pourrait écrire des histoires sur son propre village, sa communauté, ce qui pourrait nous aider à comprendre les problèmes et peut-être à les résoudre », dit Shubhranshu Choudahry. La police a fait un peu marche arrière et Linga a repris ses études, mais le contenu du rapport rédigé contre lui (First Information Report) reste inconnu.

Des chansons et des poèmes sont aussi diffusés, ce qui est rare pour les populations indigènes dont la langue et la culture sont généralement ignorées. CGNet a diffusé de la musique traditionnelle Bastar, des chants tribaux, une chanson Gondi par un militant anti-déplacement dans le parc national de Kanha, une chanson par un enfant, Sudip Kumar, sur la campagne anti-alcool et les chants de Budhan Mehsram, un chanteur dalit (intouchable) qui fait évoluer le style Pandvani de sa forme traditionnelle centrée sur le Mahabharata [grande épopée indienne] vers des sujets contemporains et locaux.

La méthode de CGNet Swara étant peu coûteuse, peut-on envisager de la reproduire ? « Elle peut être reproduite dans n’importe quelle partie du monde où la situation est similaire », dit Choudahry. « Le logiciel a été développé en open source et est déjà sur internet. Donc quiconque veut l’utiliser peut le faire. Nous avons reçu de nombreuses demandes pour le répliquer. Le Département d’État des États-Unis veut l’utiliser en Afghanistan. Le Programme des Nations Unies pour le Développement l’étudie pour voir s’il peut l’utiliser pour contrôler les Objectifs du Millénaire pour le Développement , dans la mesure où cette technologie fonctionne dans les deux sens, contrairement à la radio qui est unidirectionnelle. Nous avons reçu de nombreuses demandes d’Inde et d’Afrique. Nous voulons nous-mêmes diffuser bientôt cette expérience dans tout le centre de l’Inde. Le service s’appellera alors Central Gondwana Network Swara, au lieu de Chhattisgarh NetSwara. »

Mots-clés

diffusion de l’information, accès à l’information, société civile, technologie de l’information et de la communication, peuple autochtone


, Inde

Notes

Lire l’article original en anglais : The people’s voice

Traduction : Valérie FERNANDO

Lire également:

Source

Articles et dossiers

Sherna GANDHY, « The people’s voice », in InfoChange, août 2010

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