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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Lectures sur l’exercice du pouvoir au-delà de la politique

Paulo M. d’Avila Filho

06 / 2008

[…] comme l’inégalité existe depuis l’origine des temps, il y a deux orientations possibles : celle qui tend à effacer l’inégalité par l’effort social ; et l’autre qui, au contraire, tend à récompenser tous les êtres sur la base de leurs qualités inégales. Weber a déclaré […] que parmi ces deux tendances antinomiques […], il n’y a pas de choix qui soit gouverné par la science, tout homme choisit son Dieu ou son démon de son propre chef (Raymond Aron).

 

Le clientélisme est, comme le populisme, l’un de ces termes que nous utilisons de manière récurrente pour expliquer certains maux nationaux qui proviendraient de notre condition de pays sous-développé, à laquelle on ne peut échapper. Diagnostic qui est accompagné de tous les sous-produits qui lui sont particuliers. Une élite constituée de « vieux loups » qui manipulent un peuple ignorant et sans défense selon sa pauvreté et de son manque d’éducation.

Ainsi, populisme et clientélisme sont des expressions qui nous viennent immédiatement à l’esprit lorsque nous bravons une certaine forme d’exercice du pouvoir politique que nous n’approuvons pas. Ce sont des termes « guerriers », fréquemment utilisés pour disqualifier l’action politique d’un autre.

Ils désignent un certain type d’exercice du pouvoir qui tient compte des demandes spécifiques d’un électorat potentiel dans son calcul politique, en obtenant un certain soutien de la part de ces demandeurs. Lorsque ce même calcul préside des actions que nous considérons comme positives, nous appelons cela de la représentation démocratique d’intérêts.

Toutefois, le clientélisme, est un concept qui décrit un rapport d’échange politique. Un genre d’échange différent des échanges sociaux en général, mais non spécifiques, car socialement, nous échangeons tout : l’affection, les réseaux de contact, les cadeaux, etc.

Il diffère également des échanges économiques, souvent bien plus spécifiques (échanges de biens, y compris les marchandises avec un rapport monétaire).

Le point commun entre les échanges sociaux et les échanges économiques, c’est qu’ils peuvent se produire entre des acteurs sociaux plus ou moins asymétriques, entre des semblables ou des sujets hiérarchiquement opposés. L’échange peut même servir de moyen de définition hiérarchique des participants, comme nous le suggère Marcel Mauss, dans lequel le plus généreux est aussi le plus puissant.

Les échanges politiques, à leur tour, se définissent par leur asymétrie, que ce soit du point de vue de l’observateur ou des participants à l’échange. Asymétrique parce qu’il opère dans un axe vertical dans lequel l’un des participants de l’échange, le demandeur (classiquement appelé le client), indépendamment de sa position sociale ou de son statut, souhaite obtenir les faveurs des ressources de l’autorité politique qu’un autre (en général appelé patronus), d’une certaine façon, contrôle ou influence. Ce sont lesdites ressources patrimoniales de l’État gérées par les pouvoirs publics. Toute la société, comme nous le suggère Weber, fonde sa structure organisationnelle et son pouvoir sur le plus ou moins grand contrôle de ces ressources et sur le caractère inexorablement discrétionnaire qui nous en donne accès. La spécificité du caractère clientéliste de l’échange politique concerne les termes non réglementés par la loi (mais pas nécessairement illégaux), mais fondés sur l’accord politique ou dans l’expectative mutuelle entre patronus et client en percevant des bénéfices au moyen de l’échange.

La marque du retard brésilien

Les problèmes d’interprétation et l’application du concept dans la vie courante ne sont pas aléatoires. Le thème du clientélisme est récurrent dans la littérature brésilienne. La prétendue image de pays décalé sur le plan des conquêtes des libertés et des égalités, fondements d’un ordre victorieux dans les pays modernes industriels, aide à interpréter les problèmes nationaux.

De ce point de vue, il se forme un lien étroit entre les formes clientélistes de domination et le phénomène de retard. Cette identification finit par dissoudre la valeur heuristique du concept en l’incluant à un ensemble de dénominations corrélatives, mais non identiques à celui du domaine traditionnel.

D’un côté, il y a ceux qui attribuent les problèmes nationaux à l’autoritarisme privé des oligarchies (dont le corollaire du diagnostic vise la capture des structures de pouvoir par ces oligarchies). De l’autre, ceux qui pointent du doigt le caractère patrimonialiste de l’État brésilien comme le grand empêchement à la constitution de ce qui serait le « bon ordre », dont le diagnostic impute à la cooptation par les structures de pouvoir de l’État la responsabilité sur l’absence d’une société bondissante, autonome et entreprenante.

Ces regards marquent les lectures sur le clientélisme au Brésil. La confusion qui découle de cette association corrobore la difficulté d’entendement et d’utilisation du concept plus récemment. Même si patrimonialisme et autoritarisme sont des formes de clientélisme, ils n’expliquent pas la totalité du concept.

Le clientélisme finit par être enfermé de manière statique par les deux lignes d’interprétation. Ceci survient lorsqu’il est explicitement identifié sous des formes traditionnelles, pré modernes de contrôle politique (qui tendraient à disparaître avec la modernisation de la société), ou comme catégorie résiduelle, qui survit à l’aide des mécanismes également identifiés par le retard ou des formes néo-démocratiques d’organisation politique (qui sont un terrain fertile pour des pratiques clientélistes avec la modernisation brésilienne, accompagnée de l’instabilité de ses institutions, de l’inégalité sociale et de l’exclusion politique.

Ainsi, tout le problème est vu sous l’angle d’une formule dichotomique : clientélisme/retard – universalisme/modernité. La citoyenneté et le clientélisme sont ainsi des termes antithétiques. Le premier tend à supplanter le second à mesure que la société se modernise.

Le clientélisme comme forme de connexion entre l’État et les secteurs populaires ne peut se moderniser avec les institutions de la société qu’en modifiant ses formules. Le problème semble résider dans l’insistance d’une distinction inflexible entre la politique clientéliste ou traditionnelle (perçue comme statique et résiduelle) et la politique « radicale » (démocratique ou moderne), aussi bien dans les sphères populaires que législatives.

Loin de simplement supprimer les relations clients, l’augmentation de la compétition politique tend à réduire la distance ou l’inégalité entre patronus et clients, en permettant de nouveaux formats et un plus grand espace de négociation entre les parties, avec une incidence directe sur les possibilités d’arrangement.

La récente transition vers la démocratie est le témoin de la grande augmentation des guerres entre et au sein des partis par les votes. De la même manière, l’augmentation des organisations de la société civile configure un scénario pluraliste chaque fois plus polyarchique, qui accroît la compétition entre les leaders et les associations populaires.

Si ce constat est correct, nous pouvons en déduire que la démocratisation, l’augmentation de la compétition politique, la modernisation, l’universalisation du vote, l’augmentation de la participation et l’organisation de la société civile ne contredisent ou n’excluent pas les formes de clientélisme politique, mais elles créent de nouvelles possibilités d’arrangement clientélistes, comme le soulignent différents auteurs, parmi lesquels Eli Diniz (1982), Luiz Henrique N. Bahia (1997), José Murilo de Carvalho (1198), Robert Gay (1999) et Paulo d’Avila Fils (2000).

De tels facteurs permettent la configuration d’un scénario dans lequel, dans un contexte démocratique concurrentiel, la modification de la corrélation de forces encouragée par le besoin de réponse aux revendications des « clients » de la part du patronus nous mène à penser ces arrangements d’un point de vue ex parte populi ; à savoir, comme un instrument stratégique de politique de la part des clients, et pas uniquement ex parte principi. Le traditionnel angle d’analyse du phénomène est ainsi modifié.

L’essentiel est de savoir si, lorsque nous parlons de clientélisme, nous nous trouvons face à un héritage, vestiges d’une société hiérarchisée mêlée à la société moderne. Si tel est le cas, nous vivons dans une société qui ne s’est pas complètement modernisée et, en franchissant ce pas, nous détruirions ces vestiges. Nous pouvons également nous trouver face à un type de relation politique qui, au lieu de dépérir, tendrait à assumer des formes d’expression qui dissimuleraient son contenu originel et frustreraient les perspectives de surpassement de ces traces considérées comme résiduelles et passagères.

Toutefois, dans la genèse de tout ordre social, il existe un échange politique étendu. De la genèse grecque aux classiques modernes jusqu’au débat contemporain, il existe différentes théories sur les fondements du « bon ordre », de la justice et des gouvernements. Cependant, toutes ces théories concernent des processus d’échange politique étendu (dans lesquels les acteurs sociaux échangent l’obéissance par une notion d’ordre public, de bien collectif, des règles ou des garanties. Ce processus permet le fonctionnement des sociétés.)

L’échange économique n’est pas possible au sens large, sans un minimum de garanties fournies par l’échange politique. La caractéristique fondamentale de toute organisation est la production de hiérarchies et d’asymétries de pouvoir, présentes au sein de l’échange politique. Les autres formes d’échange sont autorisées par une hiérarchie de pouvoir légitimée par les lois, les consensus, les coutumes.

Les présentes considérations sur l’analyse concernant les phénomènes du clientélisme permettent de comprendre que ce qui s’échange en politique, ce ne sont pas des faveurs personnelles comme cela est le cas entre les individus lambda. Ce sont des faveurs d’autorité. En politique, ce sont les bénéfices de l’exercice de l’autorité qui entrent dans l’échange.

Les faveurs d’autorité ne se cantonnent pas, il est vrai, à l’autorité publique, au sens de la bureaucratie élue ou nommée par concours, ou des législateurs ou politiciens élus. Elles ont à voir, également, avec les échanges qui entourent le jeu de pouvoir des différents groupes économiques.

Les échanges patrimoniaux hiérarchiques ou asymétriques ne sont pas uniquement des prérogatives du pouvoir public, et ne sont pas non plus circonscrits de manière contemporaine au format de l’autoritarisme local. Ils ne se limitent pas au patrimonialisme d’État, si cher à la tradition patrimoniale, et ils assument des formes plus modernes que celles dénoncées par la littérature qui opère dans le contexte de l’autoritarisme.

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Fondement de la question

A partir des considérations faites, il est possible d’analyser que le clientélisme s’enracine intrinsèquement dans la hiérarchie inhérente à toute organisation. Il ne représente pas uniquement les vestiges de la société traditionnelle, un corps étranger dans la société capitaliste.

Le clientélisme se manifeste dans tous les modèles de pouvoir, concourant à sa conservation et à sa distribution dans les espaces non réglementés par la loi. Cela peut même être une forme de culture. Par le passé, essentiellement, et à l’heure actuelle, le clientélisme apparaît comme un facteur endogène aux sociétés structurées. Elles ne peuvent (organisation et hiérarchie) y renoncer, comme nous l’a suggéré Luiz Henrique Bahia (2003), dans son livre « O poder do clientelismo » (Le pouvoir du clientélisme).

Certains travaux d’analyse empirique effectués dans un contexte s’appuyant sur l’expansion des droits du citoyen, comme aux Etats-Unis, renforcent l’argument que le clientélisme est une forme d’intermédiation d’intérêts partout où il existe des asymétries politiques sur les bénéfices patrimoniaux. A savoir, aussi bien dans des contextes dits moins développés que dans des pays considérés comme des démocraties avancées.

Ici comme là-bas, ou ailleurs, le clientélisme se présente comme une stratégie moderne d’obtention de bénéfices de la part des acteurs sociaux peu organisés et désireux d’obtenir certains bénéfices, les clients, avec les détenteurs légitimes des bénéfices patrimoniaux, matériaux ou symboliques, leurs patronus.

Par conséquent, vu sous cet angle, le clientélisme ne peut plus être décrit comme un phénomène lié au retard ou à la misère. Il a court dans les pays avancés comme dans les pays du tiers monde. Il est appliqué par de grandes entreprises et des conglomérats économiques disposés à obtenir des bénéfices de régulation ou autres, et également par des groupes plus ou moins organisés en communautés à bas revenu. Il n’y a aucun rapport entre la pratique du clientélisme et le degré de scolarisation.

Autre perspective

Il est possible, sur la base du point de vue ici adoptée, de reconsidérer le concept de clientélisme en s’appuyant sur deux points fondamentaux :

a) attirer l’attention sur certains problèmes provenant de la perception du clientélisme comme un vestige (marque de retard qui tendrait à être résolu par un processus de modernisation démocratique), ce qui a rendu difficile la compréhension du phénomène comme endogène à l’organisation du pouvoir politique et comme formule moderne d’intermédiation d’intérêts ;

b) suggérer la possibilité de penser le clientélisme comme une stratégie populaire d’obtention de bénéfices (particulièrement), dans des contextes de basse institutionnalisation de canaux d’accès aux centres de décision politique, canaux qui organisent la distribution patrimoniale des biens et des services et qui sont un instrument puissant d’acquisition de soutien politique de la part du patronus.

Il est également possible de soutenir que le clientélisme est un phénomène lié à l’accès et à l’exclusion des biens et des services non réglementés directement par l’ordre juridique et par les valeurs de marché.

Les mécanismes qui font partie de l’échange politique asymétrique/clientéliste occupent des espaces vides, qui n’offrent aucune garantie légale, aucun droit, mais qui ne sont pas nécessairement illégaux. Ils font partie de l’univers possible des échanges politiques entre les acteurs politiques socialement intéressés. Ainsi, le clientélisme condamnable est fréquemment le clientélisme réussi de l’autre, et non un échange politique légitime.

La seule possibilité d’éliminer les échanges politiques asymétriques/clientélistes d’un contexte social quelconque est d’imaginer un ordre social qui élèverait à la limite la maxime suivante de Rousseau dans laquelle la volonté générale ou la volonté de l’individu et l’autorité politique sont une même chose. Imagination politique dans laquelle le caractère discrétionnaire du contrôle des ressources matérielles ou symboliques de l’autorité politique inhérente à l’ordre social que nous connaissons n’existe pas, étant donné que nous tous, en tant qu’autorité politique, nous contrôlons toutes les ressources au nom de tout et du bien commun.

Mots-clés

sécurité alimentaire, pauvreté, lutte contre la pauvreté, politique sociale, revenu minimum


, Brésil

dossier

Sécurité alimentaire, revenu et politiques publiques au Brésil : le programme Bolsa Familia en question

Source

Références bibliographiques

BAHIA, L. H. N. Raízes e fundamentos de uma teoria de troca política assimétrica/clientelística. 1997. Tese (Doutorado em Ciência Política) – Iuperj, Rio de Janeiro. Mimeo. O poder do clientelismo. Rio de Janeiro: Renovar, 2003.

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GAY, R. Rethinking clientelism: demands, discourses and practices in contemporary Brazil. Conecticut: Conecticut College, 1998. Mimeo.

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