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Appropriation des technologies de l’information et de la communication (TIC) par les pays maghrébins : difficultés d’adoption ou source de développement

Kamel TOUATI

2010-3

I- DIFFUSION DES TIC DANS LES PAYS MAGHREBINS

Désormais, tous les pays maghrébins (1) sont connectés au réseau mondial, mais ils ne l’ont pas rejoint de façon uniforme. Ce n’est que depuis 1997 qu’ils ont vraiment connu une croissance importante du nombre des internautes. Dans certains pays maghrébins, l’accès à Internet augmente rapidement. Avant 1997, les chiffres étaient purement et simplement insignifiants. A cette même époque la Libye et l’Algérie ne sont pas encore connectés. Ce n’est qu’au début de 1999 que ces pays vont faire une entrée plus ou moins timide sur Internet. En revanche, l’usage de l’Internet et des TIC a connu un essor important au cours de ces dernières années dans ces pays.

Ainsi en Algérie le nombre d’internautes (2) a été multiplié par 17 en huit ans, passant de 200 000 en 2001 à 3,5 millions en 2008 selon la CIA (Central Intelligence Agency). Les internautes tunisiens étaient estimés à 350 000 en 2001 par l’Agence Tunisienne d’Internet (ATI) et à 2,8 millions en 2008 par Internet World Stats. Pendant la même période, au Maroc, ils passaient de 220 000 à 10,3 millions d’après la CIA, soit un taux de croissance de 4 500%. Au niveau du Maghreb, fin 2008, les pays les plus dynamiques sont le Maroc avec un taux de pénétration d’Internet de 32,59% et la Tunisie 26,82%. L’Algérie et la Libye suivent avec des taux respectifs de 10,34% et de 4,73%. Enfin, la Mauritanie, présente le chiffre le plus bas de 1,44% (tableau 1).

Tableau 1 : Accès de la population arabe au téléphone fixe, au téléphone mobile, à Internet et nombre de fournisseurs d’accès à Internet en 2005

www.d-p-h.info/images/photos/8692tableau1.jpg

Sources: PNUD (”Information and communication for development, 2006”), pour la colonne 1; colonne 2: CIA (Central Intelligence Agency, données de 2006 ou de l’année la plus récente disponible); PNUD (“Rapport mondial sur le développement humain”, New York, 2005) pour les colonnes (3 et 4), et Internet World Stats pour la colonne 5.

Même si la technologie Internet se répand, l’accès au réseau reste encore réservé à une élite, composée d’étudiants auxquels s’ajoutent les milieux académiques les plus aisés tels que les fonctionnaires libéraux (avocats, hommes d’affaires…), souvent à la recherche d’informations portant sur leur pays diffusées à l’étranger mais censurées à l’intérieur. Les internautes maghrébins sont le plus souvent jeunes, vivant en milieu urbain et ayant fait des études supérieures.

Le « fossé numérique » entre la Mauritanie et le reste des pays maghrébins persiste au-delà du taux de pénétration d’Internet. Il ne perd pas de son acuité que l’on considère aussi l’accès aux services du secteur des télécommunications.

Il faut noter enfin que le Maghreb souffre d’une « fracture numérique » vis-à-vis du reste du monde, en particulier les pays développés, dans le secteur des TIC. Il convient, dès lors, de s’interroger sur les raisons de cette situation.

II. CARACTERISTIQUES DE L’APPROPRIATION DES TIC PAR LES PAYS MAGHREBINS

Globalement, il existe une « fracture numérique » entre les pays développés et les pays maghrébins, bien qu’elle soit imparfaitement mesurée, qui s’est aggravée de manière brutale au moment où les TIC ont connu une forte expansion dans les premiers(1) . Le creusement de la « fracture numérique » est, sans conteste, un facteur supplémentaire d’accentuation de la divergence des trajectoires nationales de développement, alors même que la maîtrise des nouvelles technologies occupe une place centrale dans les modes de croissance économique et d’insertion dans l’économie internationale (OCDE, (2000), Oliner. S, Sichel. D (2000) etc.).

Du côté des pays maghrébins, force est de constater aujourd’hui que certains dirigeants politiques – en particuliers ceux du Maroc et de la Tunisie - manifestent un intérêt vis-à-vis des TIC. Des technopoles spécialisées dans les TIC ont été créés ces dernières années, soit des espaces à forte densité technologique susceptibles de permettre un ancrage territorial d’activités à forte valeur ajoutée. Le parc technologique El-Ghazala a été créé en 1999 en Tunisie ; en 2001, le Maroc a ouvert son technoparc, situé à Casablanca. En Algérie, le cyberparc de Sidi Abdallah est en cours d’aménagement.

Ce choix de l’installation de ces parcs technologiques questionne, à plusieurs égards, les mécanismes d’ancrage territorial d’activités industrielles et de services liés aux TIC dans les économies périphériques, en l’occurrence maghrébines. L’hypothèse théorique de base liée à ce choix suppose que la polarisation des forces sur un espace donné libère un ensemble d’externalités, source de gains de productivité et d’innovations technologiques. Dès lors, le territoire dans lequel sont installées les industries n’est pas neutre, dans la mesure où les relations de proximité déterminent les choix de localisation des entreprises. Déjà présente dans les travaux fondateurs d’A. Marshall (1906), la notion de proximité est fondamentale pour comprendre les interdépendances entre les acteurs locaux. Selon l’intuition marshallienne, les entreprises ont intérêt à se localiser à proximité d’autres entreprises pour bénéficier des gains de la division spatiale du travail et pour avoir accès à un bassin d’emplois qualifiés.

L’évocation des conditions de l’édification de ces trois parcs permet de saisir plus facilement l’esprit dans lequel chacun des pays tente de se doter de ces TIC. Bien que de petite taille par rapport à ceux de Sidi-Abdallah et du Maroc et pouvant sans doute engendrer difficilement des effets d’entraînement conséquents sur le tissu industriel local, le parc technologique ElGhazala est susceptible d’assumer une autre fonction par rapport aux premiers. La Tunisie dispose d’une aptitude particulière sur ce plan compte tenu de l’ouverture traditionnelle de son système socio-économique et de l’exportation de produits manufacturés, lui permettant de bénéficier plus aisément des TIC. Ainsi tendrait-elle à maîtriser celles-ci, non pas dans un but essentiellement de consommation interne, mais en vue notamment d’en faire un secteur devant alimenter ses échanges extérieurs. D’où ses efforts en vue de l’exportation en direction de pays avoisinants au Maghreb et en Afrique et du développement d’un partenariat méditerranéen, ce qui correspond bien à la structure et à la logique de son économie avec des PME/PMI tournées vers l’exportation, dans le cadre notamment de la sous-traitance. En rapport avec cet objectif de conception et de réalisation de techniques destinées à être diffusées hors du pays, ce parc est prioritairement destiné, au niveau national, au rapprochement des entreprises avec les établissements universitaires de haut niveau et de recherche (Abdi, 2007). Au-delà de l’appropriation des politiques publiques, à un niveau microéconomique, les études montrent que le taux de pénétration des TIC reste faible au sein des PME tunisiennes.

III-LES OBSTACLES À L’ESSOR DE LA SOCIÉTÉ MAGHREBINE DE L’INFORMATION

Les pays maghrébins souffrent de multiples problèmes qui retardent leur assimilation des TIC et le développement de la société maghrébine de l’information. La production des TIC est le fruit de la recherche et développement (R&D). Or les pays maghrébins possèdent les niveaux de financement de la recherche les plus faibles au monde. La part des dépenses dans la recherche scientifique par rapport au PIB est très marginale et le Maghreb arabe demeure la région, mis à part l’Afrique sub-saharienne, la moins dynamique en matière de R&D (UNESCO, 2010).

L’infrastructure des télécommunications joue un rôle essentiel dans n’importe quelle stratégie en matière des TIC. Dans plusieurs pays maghrébins cette infrastructure est peu appropriée (Banque mondiale, 2002).

Certaines raisons socio-culturelles ne plaident guère en faveur d’une réduction de la « fracture numérique », sans toutefois oublier le caractère politiquement sensible de l’information et de la liberté d’expression dans les pays maghrébins. En effet, habitués à imposer des restrictions aux médias et à contrôler étroitement l’information, les régimes autoritaires maghrébins hésitent à proposer une grande masse d’informations nationales en ligne et cherchent à ne pas perdre totalement le contrôle du contenu du réseau Internet, par crainte que cette nouvelle technologie ne remette en cause la “stabilité” et l’avenir des systèmes politiques et des modes de gouvernances autoritaires (Mihoub Dramé, 2005 ).

Plusieurs dispositifs juridiques ont été élaborés par les États maghrébins en vue de réglementer, voire de limiter, l’accès et l’usage d’Internet. Cette situation a transformé aujourd’hui Internet dans les pays maghrébins en un nouvel espace de répression pour les citoyens au lieu que ce soit un espace d’émancipation (Eid, 2004). Dans certains pays maghrébins, comme en Tunisie, Internet est devenu un moyen d’une véritable “mise de la société sous contrôle” (Ben Ltaief, 2007, 194).

Aujourd’hui, si on note l’existence d’un Maghreb arabe dans son ensemble à l’écart de la “révolution” des TIC, cette situation ne peut pas être dissociée du contexte d’une région se trouvant confrontée à des choix en matière de développement. Quels sont donc les modes d’accès et les contraintes d’appropriation des TIC par les pays maghrébins ?

IV) LES TIC SOURCE DE DÉVELOPPEMENT : QUELQUES COMMANDATIONS

Une politique de coopération inter-maghrébine permettrait surtout de réduire la « fracture numérique » entre les pays maghrébins et le reste du monde et offrirait d’autres perspectives. En effet, après l’échec de la politique de substitution aux importations poursuivie après les indépendances, dont l’exemple le plus flagrant est celui de l’Algérie, beaucoup d’États ont misé sur l’essor commercial comme moteur du développement économique. L’adhésion de plus en plus nombreuse des pays maghrébins à l’Organisation mondiale du commerce est une expression des politiques publiques visant à favoriser le commerce et à assurer l’intégration dans l’économie mondiale. Les TIC, grâce au e-commerce, offrent des avantages à ces pays. Perçue simplement comme une forme particulière du commerce en général, l’opportunité du e-commerce peut être rattachée aux vertus de l’ouverture commerciale sur la croissance (Rivera-Batiz et Romer, 1991 ; Grossman et Helpman, 1990). Outre son incidence financière à travers la balance des paiements, le commerce est considéré comme un important vecteur de transfert technologique (Kim, 1999). Mais le principal argument à l’appui d’une corrélation positive entre le commerce et la croissance économique consiste à associer une ouverture et une concurrence sur les marchés internationaux à une efficacité renforcée, avec une meilleure affectation des ressources dans le champ économique et à l’échelon des entreprises. Les pays maghrébins peuvent également tirer profit des TIC car ces dernières présentent des perspectives de création de nouveaux créneaux d’activités. Par conséquent, de nouvelles chances sur le marché du travail apparaissent dans une région touchée par le fléau du chômage, qui atteint une des moyennes les plus élevées des pays en développement (PNUD, 2003).

En substance, les possibilités des économies et des sociétés maghrébines à relever les défis dans une myriade de domaines (santé, enseignement, services publics, etc.) reposent sur une « meilleure » adoption des TIC. Il importe donc d’améliorer le cadre politique permettant de créer un environnement concurrentiel favorable à l’investissement dans l’infrastructure physique et immatérielle des TIC.

CONCLUSION

Si globalement la connexion à Internet a évolué récemment dans le Maghreb, permettant d’améliorer l’accès aux nouvelles technologies, néanmoins, les écarts entre cette région et less autres pays, notamment développés, se creuse. Notre analyse suggère que les disparités des tendances de l’appropriation des TIC semblent tenir à une conjonction de facteurs se rattachant à des contraintes politiques, voire réglementaires et sociales, qui empêchent le développement de la société maghrébine de l’information. Or, vu que les fonctionnalités, la rapidité et les capacités de ces technologies continuent de croître, il est important que des mesures soient prises par les pays maghrébins pour mettre les TIC à profit. À de nombreux égards, les préoccupations liées à l’émergence de la fracture numérique font implicitement l’hypothèse que la non-participation à cette « révolution technologique » aurait des conséquences négatives sur le développement économique.

 

 

(1) Le Maghreb se compose de cinq pays : Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie.
(2) Le nombre d’internautes est une estimation correspondant à la multiplication du nombre d’abonnés par un coefficient représentant la moyenne des internautes utilisant le même abonnement. En 2000, ce coefficient était de 8 en Égypte et de 2,5 dans les pays du Golfe. Par ailleurs, il est sujet à caution (Chalhoub, 2007).
(3) Le rapport du PNUD (2001) sur le développement humain fait référence à cette forte disparité internationale en matière d’usage des TIC.

Mots-clés

technologie de l’information et de la communication, Internet, accès à l’information


, Maghreb

Source

Références

ABDI N. (2007) Investissement direct étranger et appropriation des TIC par les PME/PMI en Algérie, La revue électronique, vol n°3.

BANQUE MONDIALE (2002) Benchmarking Regulators: Making Telecom Regulators more Effective in The Middle East, D.C.

CIA, World Fact Book (http.www.globasat.com).

Kim, L. (1999) Pros and cons of international technology transfer: a developing country’s view, in: L. Kim. (ed.), learning and innovation in economic development, 125-141.

MARSHALL A. (1906) Principes d’économie politique, Paris, Londres, New York 1971, Gordon et Breach, tome 2.

MAZEN E. C. (2003) ICT challenges for the Arab world, New York: Oxford University Press.

MEZOUAGHI M (2002) L’émergence de technopôles dans les pays du Maghreb : facteur d’intégration industrielle des TIC ou mimétisme institutionnel ? Mondes en Développement, Tome 30, n°118, 65-78.

MOATI P., MOUHOUD E. M. (1994) Information et organisation de la production : vers une division cognitive du travail, Économie Appliquée, tome XLVI, n°1, 47-73.

OCDE (2000) Une nouvelle économie ? Transformation du rôle de l’innovation et des technologies de l’information dans la croissance, Paris.

OLINER S., SICHEL D. E. (2000) The Resurgence of Growth in the Late 1990s: Is information technology the Story? Journal of Economic Perspectives 14(4), pp. 3-22.

PNUD (2001) Mettre les nouvelles technologies au service du développement humain, Bruxelles, De Boeck.

PNUD (2003) Rapport arabe sur le développement humain, « Vers une société du savoir dans les pays arabes », New York, (www.arab-hdr.org/contents/index.aspx?rid=2),168 p.

Rivera-Batiz Luis A. et Romer Paul M., (1991), “Economic Integration and Endogenous Growth », The Quarterly Journal of Economics, MIT Press, vol. 106(2), pp. 531-55, May.

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