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Un autre Kasaragod : l’empoisonnement à l’endosulfan au Karnataka

Savvy Soumiya MISRA

01 / 2011

Comme Kasaragod au Kerala, le district de Dakshina Kannada voisin est l’un des plus touchés par la pulvérisation d’endosulfan. Alors que Kasaragod a été sous le feu des médias et que le Kerala a interdit ce pesticide, au Karnataka, les victimes se battent toujours pour la reconnaissance de leur situation.

Le Ministre en chef du Karnataka, B.S. Yeddyurappa, a annoncé en décembre 2010 que son gouvernement étudierait la question de l’interdiction de l’endosulfan. Ce pesticide hautement toxique est interdit dans plus de 70 pays.

Cette promesse trop tardive est une bien maigre consolation pour les centaines de personnes du district de Dakshina Kannada, qui, comme Santosh Menzes, souffrent depuis deux décennies des conséquences de la pulvérisation d’endosulfan. Quand l’auteur de ces lignes s’est rendu dans la maison de Menzes, dans le village de Kokkada, le jeune homme de 20 ans écoutait à la radio le match de cricket entre l’Inde et l’Afrique du Sud. C’est un grand admirateur de Virendra Sehwag. Cloué au lit depuis l’âge d’un an, Menzes communique par un grognement à la mention du cricket et grogne encore plus fort si l’on n’applaudit pas l’Inde. Gracy D’Souza était enceinte de Menzes quand l’épandage d’endosulfan était encore pratiqué sur les plantations de noix de cajou entourant son village.

Les villages de Kokkada, Patrame et Nidel, dans le taluk (unité adminsitrative) de Belthangady, sont les plus touchés. Les plantations, propriétés de la Karnataka Cashew Development Corporation (société pour le développement de la noix de cajou au Karnataka) dirigée par le Gouvernement, couvrent 850 hectares à Belthangady. Les épandages ont été arrêtés en 2001, après que le Centre de Recherche Nationale pour les Noix de Cajou, renommé Directoire pour la Recherche sur les Noix de Cajou, a retiré ses recommandations pour l’usage de l’endosulfan. Mais les villages continuent de faire les frais du pesticide.

« L’annonce de Yeddyurappa montre que le Gouvernement a enfin commencé à parler de l’endosulfan comme d’un problème », dit Sridhar Gowda, un ancien enseignant et militant de Kokkada. En février 2010, sur l’instance de Shobha Karandlaje, député de l’Assemblée législative de Yeshwanthpur, le gouvernement de l’État a, pour la première fois, diligenté une enquête. Il a identifié comme victimes de l’endosulfan 231 personnes dans les taluks de Belthangady et Pattur. Plus tard, ce même mois, le Ministre en chef a visité la région et distribué des compensations et des pensions aux victimes. Il a également annoncé que dans la prochaine semaine une somme de 2,5 millions de roupies serait consacrée à la mise en place d’un centre de réhabilitation pour les victimes d’endosulfan.

Onze mois sont déjà passés et le centre de réhabilitation est toujours sur le papier. « Même l’étude a été mal conduite », déplore Gowda. « Elle a été faite en trois jours et n’a reconnu comme victimes que les personnes ayant des déformations physiques. Mais beaucoup de victimes de l’endosulfan souffrent de cancers, de maladies de la peau, de retards mentaux et d’infertilité », précise-t-il.

Un étude, réalisée par le magistrat de district en 2004 sur décret d’A.P.J. Abduk Kalam, alors Président de la République, avait montré que 251 personnes étaient affectées par l’endosulfan à Kokkada même. L’étude avait identifié 180 autres victimes dans les villages de Patrame et Nidle.

Le décret du Président était une réponse à la campagne par cartes postales initiée par Gowda. En 2001, il a créé un comité avec deux autres habitants de Kokkada pour défendre les droits des victimes. Ils se sont retirés à cause de leur mauvaise santé. Gowda a conduit le mouvement malgré sa déficience visuelle. « Quand nous étions enfants, avec mes frères et sœurs, nous courrions pour voir les hélicoptères épandre l’endosulfan au-dessus de notre village », se souvient cet homme de 32 ans.

L’aire d’atterrissage de l’hélicoptère était à 200 mètres de sa maison. « J’ai commencé à perdre la vue quand j’étais adolescent. En 1992, j’ai perdu la vision de l’œil droit puis je suis devenu aveugle en quelques années. Aujourd’hui, après plusieurs opérations, j’ai retrouvé 20% de ma vision dans un œil », ajoute-t-il. Le frère de Gowda souffre de dépression et sa sœur a récemment été diagnostiquée avec une tumeur à l’utérus. Son père, qui a la soixantaine, a également perdu la vue.

Selon Gowda, le gouvernement devrait mener une étude scientifique sur le modèle du district voisin de Kasaragod, au Kerala, afin d’identifier le nombre exact de personnes souffrant à cause de l’endosulfan. En 2001, l’Institut National pour la Santé Professionnelle a examiné des échantillons de sang, d’eau et de terre à Kasaragod pour établir l’impact de l’endosulfan sur la santé de la population.

« Cela fait 10 ans que l’on a cessé de pulvériser de l’endosulfan dans la région. Un test sanguin risque donc de ne pas donner de bonnes informations », dit Ravish Thunga, un psychiatre consultant au Kasturba Medical College de Mangalore. Selon lui, seule une biopsie d’organes tels que le foie et les reins ou une analyse de la moelle osseuse aiderait à prouver le lien.

Muralidhar, un médecin qui gère l’hôpital Ashwini à Puttur, dit : « Même si l’on ne peut pas prouver que l’endosulfan est en cause, on ne peut pas prouver le contraire. Comment peut-on expliquer qu’il y ait autant de patients souffrant des mêmes symptômes dans une aire si réduite ? » Muralidhar et Sudha, son épouse gynécologue, travaillent dans le district depuis près de 20 ans. Ils se souviennent que dans les années où l’épandage avait lieu, les patients venaient consulter pour des cancers inexpliqués de la gorge, du sein et de l’utérus, des fièvres, des fausses-couches, des allergies et des douleurs articulaires.

Après que les pulvérisations ont cessé, le nombre de patients souffrant de cancers ou faisant des fausses-couches a diminué. Mais un nombre croissant d’enfants est né avec des déformations congénitales comme le syndrome de Down. L’endosulfan est une génotoxine, c’est-à-dire qu’il altère les gènes, explique-t-il. Christine Martis, une enseignante d’école primaire dans le village de Kokkada, confirme l’observation de Muralishar. « Ces dernières années, j’ai trouvé que la plupart des enfants à l’école ont une intelligence en-dessous de la moyenne et que le taux d’abandon scolaire a augmenté. La moitié des enfants est déjà malade », dit-elle.

Il n’y a aucun hôpital spécialisé dans tout le taluk. Le centre de réhabilitation promis par le gouvernement serait d’une grande aide, dit Umavati de Patrame. Sa fille de six ans, Vijita, ne peut ni parler ni marcher. Elle était en bonne santé jusqu’à ses trois ans. Puis, elle a eu une forte fièvre. Une crise a suivi, ses jambes se sont affaiblies et elle a perdu la parole. Pendant plusieurs années, Umavati l’a emmenée au Kasturba Medical College à 70 km. « Il était impossible de la transporter sur cette longue distance en terrain montagneux. Nous l’amenons maintenant à un médecin ayurvédique traditionnel dans le village », ajoute-t-elle.

La maison de Vijita se situe près d’un ruisseau où les travailleurs des plantations avaient pour habitude de nettoyer les conteneurs d’endosulfan, se rappelle son oncle Koragappa Naik. Ils y ont même déversé le pesticide après que l’entreprise a arrêté l’épandage d’endosulfan. Des poissons et des animaux s’abreuvant au ruisseau sont morts, dit Naik. Mahandas Gowda, un praticien ayurvédique de Patrame, dit qu’initialement les officiels de la plantation ont conseillé de couvrir les puits et de fermer les écoles pendant l’épandage. Mais, après 1990, ils ont cessé de délivrer ces conseils. Presque tous les puits de la région ont dû être empoisonnés, estime-t-il.

Interrogé sur ces suppositions, R.S. Suresh, le directeur de l’entreprise, refuse tout commentaire. Il rejette la responsabilité sur le Bureau Central des Insecticides, pour ne pas avoir effectué de contrôles sur les pesticides tels que l’endosulfan qui figurent en Inde sur la liste « à usage restreint », et sur les organismes de recherche qui recommandent l’usage de ces pesticides.

« L’entreprise a simplement suivi les recommandations pour obtenir de bonnes récoltes », dit Suresh, admettant qu’il n’y a aucun contrôle sur les pesticides utilisés par les entrepreneurs de la plantation ni sur la manière dont ils les répandent. M.G. Bhatt, directeur du Directoire de la Recherche sur les Noix de Cajou de Puttur, dit : « Puisqu’aucune étude n’a été faite sur l’impact de l’endosulfan, nous ne pouvons pas affirmer qu’il est sûr ni nocif ». Il préconise quant à lui une étude médicale.

Le directoire recommande maintenant deux autres pesticides, le lambda cyhalothrin (Karate) et le carbaryl (Sevin). Sevin est un carcinogène connu et peut affecter le système reproductif. Les officiels du directoire disent néanmoins que tant que ses effets dangereux ne sont pas prouvés, son utilisation ne saurait être limitée.

Mots-clés

pollution, santé, agriculture et santé, pollution chimique


, Inde

Notes

Lire l’article original en anglais : Another Kasaragod: endosulfan victims in Karnataka

Traduction : Valérie FERNANDO

Source

Articles et dossiers

Savvy Soumya MISRA, Another Kasaragod, in Down To Earth, Jan 31, 2011

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