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Science et société un divorce consommé ?

Au coeur de la recherche

Camille LIEWIG

05 / 2011

La fracture entre la science et la société n’a jamais été aussi prononcée qu’aujourd’hui. Les scandales se succédant, la défiance s’est instaurée et les mouvements citoyens semblent avoir perdu confiance dans la capacité –voire la volonté– du monde scientifique à Ĺ“uvrer pour un monde juste, durable et solidaire. Comment les réconcilier? Quels sont les enjeux qui en découlent? Introduction à un vaste débat.

Distilbène et Mediator,Tchernobyl et Fukushima,que nous réservent les plantes génétiquement modifiées et les nanoparticules aux regards des maladies et décès liés à l’amiante et aux hormones de croissance? Les scandales scientifiques de ces soixante dernières années ont eu raison du pacte de confiance qui liait la science à la société. En ce début de XXIe siècle, les populations portent un regard très critique voire soupçonneux à l’égard de la communauté scientifique et de ses innovations. Pourtant, de tout temps et en tout lieu, la science a accompagné la société,participant à son développement et au progrès social. De Pythagore à Einstein en passant par Galilée, Newton et Pasteur, l’histoire est peuplée du mythique récit de ces grandes découvertes (1). Que s’est-il passé? D’où vient cette rupture? «L’Occident a ajouté une notion de rationalité à la science, explique Gustave Massiah de l’AITEC (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs). Elle va alors s’émanciper de la religion pour devenir au cours du siècle des Lumières (XVIIIe) la base de la société. » Et avec la révolution industrielle, la science devient une force productive, «dominée par les experts et obsédée par la puissance, l’efficacité, la rationalisation, l’accumulation et le profit» (2). Pendant 150 ans, les scientifiques vont participer au pouvoir car, comme le rappelle Gustave Massiah: «ceux qui gouvernent s’appuient sur ceux qui savent».

La fin d’une ère

Or, la science n’est pas, par essence, neutre, détachée du monde dans lequel elle se développe. Tout au long de son histoire, se multiplient les exemples où la science, affranchie des valeurs humanistes, asservie aux intérêts des puissants, a conduit au pire. Elle a justifié la colonisation par des théories « scientifiques» de supériorité raciale. Au début du XXe siècle, elle a permis d’élaborer les premières armes chimiques. «La Seconde guerre mondiale et la subordination de la science à la barbarie humaine marquent un point d’arrêt à la croyance que progrès scientifique et progrès social sont liés, explique Miguel Benasayag, philosophe et directeur du laboratoire de biologie théorique Campo Biologico de Buenos Aires. Jusqu’alors l’illusion était entretenue car les deux allaient de pairs, mais des horreurs comme Auschwitz, la bombe atomique ou encore Tchernobyl ont fini d’enterrer cette illusion.» Pendant soixante ans, les scandales scientifiques vont défrayer la chronique et vont peu à peu diminuer la toute puissance de la science aux yeux de la société civile. La science et les innovations qui en découlent peuvent aussi s’avérer nocives pour l’Homme. «En France, des affaires comme celles du sang contaminé, de l’amiante, de la vache folle et aujourd’hui tout le débat sur l’écologie ont alimenté cette méfiance populaire vis-à-vis de la science et de ses acteurs», constate Olivier Godard, directeur de recherche au CNRS.

L’ignorance, frein majeur

Acteur majeur de la transformation des sociétés, la science a aujourd’hui atteint un tel niveau de complexité qu’elle emprunte des chemins où la dérive est facile. Les prouesses en génie génétique, par exemple, touchent à l’évolution même de l’espèce humaine et entraînent certains chercheurs ou entreprises vers des pratiques qui soulèvent des questions éthiques sans précédent. La technologie est aujourd’hui omniprésente et modèle jusqu’au quotidien des gens. Les examens prénataux sont ainsi d’un tel perfectionnement qu’il est possible techniquement de «choisir » son enfant. «La société d’aujourd’hui est profondément structurée voire possédée par les techniques scientifiques, explique Miguel Benasayag. Ces techniques formatent nos modes de vie, elles ont une puissance anthropologique énorme à laquelle il faut absolument réfléchir.» Et pour y réfléchir, il faut d’abord comprendre les principes scientifiques qui régissent ces technologies. «Malheureusement la complexité des technologies produit énormément d’ignorance, renchérit le philosophe. 99% des gens n’ont aucune idée du fonctionnement de ce qu’ils utilisent.» Cette ignorance technologique remet en question les principes démocratiques qui fondent notre société et induit de nouveaux modes de domination. Les sociétés deviennent esclaves des technologies et par conséquent de ceux qui les possèdent. «Pour qu’un processus soit démocratique, il faut que chacun en ait compris les rouages, souligne Miguel Benasayag. Sans compréhension, il n’y a pas de revendication, de lutte possible et ensuite de remise en question». C’est pourquoi l’ignorance des populations est parfois sciemment entretenue. La dangerosité de l’amiante était ainsi connue bien avant que les premiers malades ne se manifestent.

Sciences et démocratie

«Aujourd’hui, les citoyens n’ont pas la possibilité de comprendre objectivement de quoi il retourne, explique Olivier Godard, et ce ne sont pas les nombreux débats qui envahissent télés et radios qui le leur permettront.» Comment se faire sa propre opinion quand deux scientifiques s’affrontent? Pourquoi croire l’un plus que l’autre? Ces questions sont légitimes. «Prenez l’exemple des climato-sceptiques, leurs théories s’appuient sur des contre vérités aussi farfelues qu’insensées. Leur seul but est d’éviter des politiques climatiques contraignantes. Ces pseudo-experts trouvent un écho dans la population car les citoyens ne possèdent pas les connaissances nécessaires pour trancher entre celui qui défend une vérité scientifique et celui qui fait le jeu d’intérêt privé», s’indigne le chercheur. La science et l’innovation ne sont en effet pas neutres et répondent à des enjeux économiques considérables (3). Ce n’est pas parce qu’une technologie se répand –certains diront «se démocratise»– à grand renfort de marketing qu’elle répond nécessairement à un besoin autre que celui de son promoteur d’étendre ses parts de marché. Les questions scientifiques et techniques sont des enjeux de société. Elles doivent être soumise à l’intérêt général et faire l’objet de débats démocratiques, associant les organisations de la société civile et les scientifiques. C’est le sens de l’Appel «Pour un dialogue politique entre les scientifiques et les mouvements sociaux à travers la planète» lancé en janvier 2009, à Belém (Brésil). Ce hors série se veut une pierre à l’édifice, un maillon dans la chaîne qui reliera les sciences et la démocratie.

(1) . Histoire populaire des sciences, Clifford D. Conner, Ed. L’échappée, 2011
(2) . Ibid.
(3) . L’OCDE a déclaré que l’innovation est un facteur déterminant de la croissance et des performances de l’économie mondialisée.

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