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Démarche participative : le Prajateerpu

Science et Société : Renouer le dialogue

Camille LIEWIG

05 / 2011

INDE. Andhra Pradesh, juillet 2001. Le Prajateerpu\ ou « verdict populaire » vient de tomber, rejetant massivement le Projet Vision 2020 censé faire rentrer l’agriculture de la région dans le marché mondial. Un jury composé d’une vingtaine d’hommes et de femmes, parmi les plus démunis, va faire trembler des gouvernements en affirmant leur droit à choisir leur futur.

 

A l’aube du millénaire, le gouvernement de la province de l’Andhra Pradesh s’apprête à mettre en place le programme de développement agricole Vision 2020. Elaboré par le groupe américain Mackenzie, soutenu financièrement par la Banque mondiale et le Département britannique pour le développement international (DFID) à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros, ce programme est calqué sur le modèle de développement agricole nord-américain: un important remembrement pour créer de vastes étendues cultivables, du matériel et des semences modernes. La région doit passer d’une agriculture locale et maraîchère à une agriculture moderne et industrielle. Située au Sud-est de l’Inde, l’Andhra Pradesh abrite plus de 100millions d’habitants, dont 95% en milieu rural. Pour la plupart exploitants agricoles, 75% d’entre eux sont des petits producteurs qui cultivent moins de deux hectares de terres. Vision 2020 nécessite que 30 millions d’entre eux migrent vers les villes en l’espace de vingt ans.

Transparence et crédibilité

Trois organisations indiennes (Université d’Hyderabad, Coalition pour la défense de la biodiversité de l’Andhra Pradesh et Plan d’action stratégique pour la biodiversité indienne) comprennent vite qu’il est nécessaire d’informer, sinon d’alerter, sur Vision 2020 avant qu’il n’entraîne des millions de personnes vers un avenir citadin pour le moins incertain. En collaboration avec l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED),ils mettent en place une vaste entreprise populaire, un jury citoyen qui aura à charge de trancher entre trois scénarios de développement: un modèle d’agriculture biologique destiné à l’exportation, un modèle basé sur la pensée gandhienne avec un développement endogène et autonome et enfin Vision 2020. Composé de vingt personnes, le jury doit être la voix des personnes directement concernées, en l’occurrence les plus exclus et les plus pauvres. Représentatif de la population, ses membres sont des paysans, dont 60% sont des femmes (très peu consultées en Inde), des intouchables, des représentants de peuples indigènes et un citadin. Un panel d’observateurs indépendants est également recruté. Ce sont des bailleurs de fonds, des académiciens, des magistrats de la Cour suprême indienne. Ils sont chargés de vérifier la transparence des débats et l’absence de triche, ils sont les garants de la crédibilité du projet. Personne ne doit profiter de cette aventure démocratique pour mettre en avant des intérêts privés. Ils ont par ailleurs à charge de valider tous les choix de méthodes. Ensuite viennent les contributeurs aux débats, des témoins experts, cautions scientifiques indispensables. Ils sont invités à donner leurs avis sur les questions formulées par le jury avec l’obligation d’employer un langage clair et précis adapté à leur auditoire. Enfin, l’expérience doit être diffusée et relayée par les médias. Interdits de paroles aux débats, journalistes radio et télévision sont invités en tant qu’observateurs extérieurs. Ils sont les témoins de cette expérience, son relais vers le grand public. Pendant six jours, le jury questionne et écoute les experts sur les trois scénarios proposés, sous l’œil avisé des observateurs indépendants et des journalistes. Dans un souci de transparence, tous les débats sont filmés. Enfin, le verdict tombe. Les membres du jury rejettent en bloc les trois scénarios proposés et formulent leur propre scénario. Stupeur dans la salle! Le scénario reflète une agriculture basée sur les compétences et les marchés locaux, sur les savoirs et les techniques ancestrales. Une agriculture paysanne riche en biodiversité pour tendre vers la souveraineté alimentaire.

Stratégie de censure

Les médias font largement écho de ce verdict populaire. Les conclusions font le tour du monde et ont deux conséquences directes. L’arrêt du projet Vision 2020 et la chute du gouvernement de l’Andhra Pradesh. Une femme du jury est missionnée pour aller témoigner devant une commission parlementaire en Grande Bretagne. Reprises par la presse anglaise, les conclusions du Prajateerpu provoquent un tollé auprès du contribuable anglais. Plus de 400 lettres sont remises sur le bureau du Ministre de la coopération au développement l’invitant à expliquer les choix de DFID. Indifférent à la vindicte populaire, le gouvernement commence par faire pression sur les organisateurs anglais du jury citoyen. La stratégie de censure opérée redouble l’intérêt des médias. L’indignation du grand public finit par payer et une commission d’enquête sur les stratégies de développement de DFID est ouverte. La Banque mondiale fait machine arrière, allant même jusqu’à publier le rapport énonçant les conclusions de ce jury citoyen sur son site internet. Grâce au Prajateerpu, des citoyens parmi les plus exclus, au plus bas de la hiérarchie sociale, ont pu faire entendre leur voix et revendiquer leur droit à décider de leur avenir.

(1) En savoir plus : prajateerpu.org.

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