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Nagarathna, la loi au service des droits

Jihane HABACHI

Nagarathna, 36 ans, est avocate auprès de l’ONG indienne FEDINA depuis 2009 et se bat à ses côtés au quotidien contre les violations des Droits de l’Homme. Féministe convaincue dans un environnement qui ne l’est pas, elle a déjà aidé et conseillé plusieurs centaines de femmes depuis son arrivée dans l’équipe. Son rôle ne s’arrête pas là, puisqu’elle travaille également à la protection des droits des minorités et des travailleurs du secteur informel. Retour sur le parcours d’une femme engagée.

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Le téléphone souvent collé à l’oreille, Nagarathna est toujours prête à répondre aux appels de femmes qui ont besoin de ses conseils avisés.

Née à Bangalore, dans l’État du Karnataka, Nagarathna a grandi dans une famille modeste auprès de ses parents et de cinq sœurs ainées. Son père était employé à la Cour de justice, mais cela ne présageait pas pour elle de suivre la voie juridique à l’avenir. Excellente élève, elle s’engage dans différentes activités extrascolaires, allant de débats à un engagement plus social. Face à ses bons résultats, son père lui pose pour la première fois cette question « que veux-tu faire plus tard ? ». Nagarathna répond spontanément « psychiatre ou avocate ». Sa motivation étant « d’aider les gens à résoudre leurs problèmes ». Son cœur balance alors vers le Droit, au grand désarroi de son père qui connaît trop bien ce milieu où règne une certaine domination masculine. « Certains avocats prennent un malin plaisir à déstabiliser leurs consœurs et à s’acharner sur elles, allant jusqu’aux attaques personnelles ». Elle pose quand même sa candidature à l’École publique de Droit, dont l’admission repose sur le mérite. C’est sa seule chance, faute de pouvoir payer l’entrée des écoles privées. Grâce à ses résultats exemplaires, elle réussit à être admise. C’est le début de 5 années d’études de droit.

Une violence omniprésente

A cette époque, il n’y avait pas vraiment d’ONG luttant pour les droits du travail. Son père aidait alors beaucoup de ses collègues dans ce domaine. C’est sous son influence qu’elle a commencé à s’intéresser particulièrement à ce domaine et à la défense des droits fondamentaux en général. Au moment de terminer ses études, Nagarathna pose ainsi naturellement sa candidature auprès de différentes ONG de défense des Droits de l’Homme, dont l’ONG MAYA, qui se bat contre le travail des enfants et pour une éducation de base. Cette « période exceptionnelle de 5 ans » a été une expérience très importante dans sa carrière. De la sensibilisation aux plaidoiries, en passant par les classes d’éducation non formelle, il a fallu apprendre à « tout faire ». Mais la mort accidentelle de son père la pousse à quitter cet emploi pour prendre soin de sa mère. Pendant cette période, elle travaille à temps partiel dans le cabinet d’un avocat ami de son père, qui travaillait pour défendre les femmes, souvent gratuitement. « Influencée par ce grand homme », elle rejoint plus tard HRLN, Réseau des lois pour les Droits de l’Homme (Human Rights Law Network). Cette ONG présente sur tout le territoire indien défend surtout les droits des femmes dans leur intégralité, lutte contre la violence domestique et le harcèlement sexuel, aide dans les procédures de divorce et soutient les femmes incarcérées.

Les violences faites aux femmes en Inde restent complexes et imprègnent le quotidien. Les femmes ne sont pas seulement victimes de leurs maris, mais aussi d’autres parents, notamment de membres de la belle-famille, en raison de la pratique de la dowry (dot) – bien qu’une loi de 1961 l’interdise (1). La violence domestique est partout, n’épargne aucune région, ni religion ou classe sociale.

Nagarathna ne chôme donc pas et prend en charge énormément de cas pendant cette période très formatrice. Encore une fois, elle évoque sa responsable de l’époque comme une « source d’inspiration, un exemple, une personne dévouée corps et âme à la protection des droits de toutes les femmes ».

Une lutte de longue haleine aux côtés de FEDINA

En parallèle et dans le cadre de son travail avec HRLN, Nagarathna est sollicitée par FEDINA, ONG indienne de lutte pour les droits des populations marginalisées. Elle les aide à former leurs équipes sur les aspects légaux et juridiques de la protection des droits des femmes. De plus en plus investie avec FEDINA, c’est tout naturellement qu’elle rejoint l’équipe en juillet 2009, renforçant l’équipe juridique. Elle assure des formations aux différents membres des syndicats soutenus par FEDINA concernant les différentes lois du travail, souvent complètement inconnues des travailleurs.

Elle soutient aussi bien les travailleurs du secteur informel dans leur lutte pour des droits effectifs que les populations tribales dans leur accès à la terre ou les femmes dans leurs difficultés au quotidien. Depuis son arrivée à FEDINA, et pour la première fois, elle travaille sur les problématiques de la terre, mais surtout sur la loi des terres forestières (2). Grâce à son travail, elle aide et soutient 32 familles tribales habitant à une centaine de kilomètres de Bangalore, afin qu’elles récupèrent leurs terres : « Pour ces familles, il s’agit de se battre pour leur survie, c’est simplement vital. »

Chaque partie de son travail la passionne même si, « définitivement féministe », elle apprécie l’évolution de FEDINA vers une approche qui tient plus compte des difficultés vécues par les femmes et s’est investie dans la lutte contre les violences domestiques, à travers la loi pour la prévention des violences domestiques (Protection of Women from Domestic Violence Act-PWDA, 2005). L’Inde est en effet un des rares pays à s’être doté d’une telle loi, reconnaissant les violences faites aux femmes comme des violations des droits humains.

Nagarathna partage donc son temps entre ses permanences juridiques le dimanche dans les locaux du syndicat des travailleurs du textile (3) et dans plusieurs slums (bidonvilles) de Bangalore et ses présences au tribunal pour suivre les cas en cours.

Mais il est très difficile pour la majorité des femmes de venir et d’exprimer leur détresse. Divers obstacles les empêchent de sortir de ces cycles de violence. Le premier vient du fait que le plus souvent la violence est considérée comme « normale » au sein du mariage. La plupart des études affirment que les chiffres concernant les violences sont encore bien en-dessous de la réalité, puisque les femmes ne mentionnent que les cas qu’elles jugent « graves ».

Mais, selon Nagarathna, le plus important reste la peur, qui pousse les victimes à abandonner la procédure et à ne pas aller jusqu’au tribunal : « J’ai malheureusement des centaines de brouillons de plaintes officielles dans mon ordinateur, qui n’ont jamais abouti, car ces femmes ont décidé de ne pas donner suite. » Les pressions familiales et sociales sont telles que les femmes préfèrent redonner une énième chance à leur conjoint, plutôt que d’être stigmatisées.

« Retard de justice est déni de justice »

Il s’agit aussi pour elles d’éviter de se lancer dans une (très !) longue procédure judiciaire. Bien que le PWDVA prévoie que le délai pour chaque cas soit de moins de 60 jours, en réalité, la moyenne est de plutôt 1 an : « Le processus est très long, il faut être très patient, ce qui n’est pas toujours évident quand on se trouve à la place des victimes ». Chaque partie doit être présente à chaque fois au tribunal, ce qui peut représenter des dizaines de fois ; ce qui est d’autant plus difficile lorsque ces femmes ont un emploi et la menace de le perdre en plus de tout ce qui leur arrive. « Les tribunaux sont complètement surchargés. Le manque de moyens est flagrant. Pour une population comme celle de l’Inde, le nombre de tribunaux devrait être bien plus important. Retard de justice est déni de justice pour les victimes », déplore Nagarathna.

Pour accélérer les procédures, des ONG du Karnataka se battent pour créer des tribunaux spéciaux afin de ne traiter que des violences faites aux femmes. Ces mouvements se multiplient également dans d’autres États. Nagarthna s’est investie dans ce mouvement qui a remis un mémorandum aux autorités locales. La réponse du gouvernement : il n’y a pas de fonds disponibles. Mais des agents de protection (Protection Officers – PO), sorte de liens entre la victime et le tribunal, uniquement dédiés aux cas de violences faites aux femmes, ont été recrutés grâce à cette mobilisation. Jusqu’à présent, ces PO géraient tous les cas, du droit du travail au vol, en passant par d’autres types de crimes. Or, compte tenu de la nature des faits dont sont victimes ces femmes, il est essentiel qu’on leur accorde une attention particulière et qu’elles ne soient pas « noyées » dans le système administratif.

Cette loi (PWDVA) est très importante, mais son application reste problématique, faute de moyens. D’où l’importance de toutes les ONG qui se battent pour protéger les victimes : « Ce que nous faisons est essentiel ! Très peu d’ONG s’investissent comme nous le faisons pour prévenir la violence mais aussi et surtout la stopper». FEDINA a en effet créé des « groupes de vigilance » de voisinage, composés de femmes (souvent anciennes victimes de violences domestiques) qui se rassemblent pour venir en aide aux femmes qui en ont besoin et intervenir, si besoin, pour stopper cette violence. « La création de groupes de vigilance est une grande innovation. On ne peut pas toujours se permettre d’attendre. Intervenir rapidement peut sauver des vies ».

Le meilleur exemple reste le cas de Rani (4) qui, après avoir été victime des abus physiques et psychologiques d’un mari qui ne subvenait même pas aux besoins de sa famille, a réussi à sortir de cette spirale de violence. Ce fut loin d’être facile ou rapide. Il lui a fallu un an pour obtenir la garde de ses deux enfants, une pension alimentaire, mais surtout pour que son mari aille en cure de désintoxication. Elle a décidé de lui redonner une chance mais sous ses conditions : « Personne n’y croyait, mais les choses sont vraiment différentes et quoi qu’il arrive, elle ne laissera pas les choses se passer comme avant. Son mari le sait parfaitement, il a désormais affaire à une femme qui connaît ses droits et qui a le soutien de FEDINA et d’une bonne avocate ! ». Rani est d’ailleurs aujourd’hui membre d’un groupe de vigilance.

Ces groupes sont loin d’être faciles à créer. Tout comme il est difficile d’aborder ces thématiques et de faire changer les mentalités : « La société indienne est très patriarcale, il est donc très difficile de faire changer les choses. Les taux de scolarisation des filles augmentent, mais ceux des fœticides féminins également. Il y a forcément quelque chose qui ne va pas ».

FEDINA a encore un long chemin à parcourir mais « quoiqu’il arrive, nous ne devons pas baisser les bras mais continuer la lutte ».

(1) Une étude publiée en 2000 a ainsi démontré que malgré le Dowry Prohibition Act (1961), entre 1987 et 1991, les morts liées à la pratique de la dot ont augmenté de 169,7% (selon les chiffres du Bureau National d’enregistrement des crimes).
(2) La Forest land Rights Act de 2006 reconnait enfin le droit à la terre des populations tribales dans les forêts, leur lieu d’habitat traditionnel.
(3) Karnataka Garment Workers Union
(4) Le nom a été modifié.

Mots-clés

droits des femmes, femme et violence, participation des femmes, société civile, accès au droit, défense des droits fondamentaux


, Inde

Notes

Jihane Habachi est volontaire de solidarité internationale dans le cadre d’un partenariat entre les organisations Frères des Hommes et FEDINA avec l’appui de France Volontaires. Elle se fait l’écho des diverses activités de FEDINA dans son blog Au pays des mille couleurs.

Source

Texte original

Fedina - No.154, Anjaneya Temple Street, Domlur Village, Bangalore 560071, INDIA - Inde - fedinablr(@)gmail.com

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