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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Exil, traumatisme et expériences de terrain

Louisa Moussaoui, Association Raconte-nous ton histoire

01 / 2011

Exilé décliné au pluriel

Les exilés forment une population en souffrance devant assumer un passé souvent douloureux et se situent face à un avenir des plus incertains.

Les populations en exil ont quitté un espace devenu violent pour rejoindre un autre espace supposé plus paisible et le partager avec d’autres. Ils ont dû se séparer de la terre natale, de la mère, arrachés à un univers familier pour voyager dans des conditions difficiles, surpris par maintes frayeurs et côtoyant parfois la mort.

Certains fuient des traitements inhumains ou dégradants vers une destination incertaine, subissant l’emprise des passeurs et courant des risques lors de leurs différents déplacements et du franchissement de plusieurs frontières.

Les expériences douloureuses liées aux violences dont ils ont été les témoins voire les victimes, ainsi que leurs conditions de départ dramatiques, constituent une source de traumatisme. Après diverses épreuves d’errance et de souffrance, ils se considèrent comme des rescapés et éprouvent même dans certains cas la douleur d’exister.

Les causes du départ, de la fuite sont diverses, variées et complexes : guerre, persécution, torture, misère matérielle ou morale… Même ces gens pauvres qui tentent leur chance sur des embarcations de fortune au risque de mourir noyés sont animés d’un tel désir que cela fait d’eux des êtres libres qui bravent la mort plutôt que de vivre esclaves de leurs conditions matérielles ou sociopolitiques.

Après le temps de la fuite, viennent le temps de la survie, le temps de l’angoisse et de l’incertitude dans le pays où ils demandent asile. Épuisé, parfois effondré, l’exilé est en situation de rupture sociale et a perdu ses étayages externes. Il arrive dans un pays dont il ne comprend toujours pas les codes ni la langue.

François Cheng évoque son arrivée en France dans le récit Le dialogue (Desclée de Brouwer, « Proche Lointain », Paris, 2002) et sa sensation d’être « aussi nu qu’un nouveau-né » n’ayant qu’une connaissance très rudimentaire de la langue de son pays d’adoption. Certains veulent oublier, d’autres ne peuvent exprimer leur « histoire indicible » qu’à travers la souffrance du corps ou le spleen du cœur et des douleurs somatiques.

L’exil est associé à la question du deuil et de la perte, perte de la « mère » ou langue maternelle, de la terre natale, d’un environnement familier et fait basculer dans un autre monde. Abandonner son pays natal peut être vécu symboliquement comme une mutilation ou démembrement même si à certains moments cela a été une libération de pouvoir partir, fuir des sévices, des menaces ou tortures et même échapper à la mort mais les racines, les origines finissent par manquer et la nostalgie par gagner.

Ainsi, le demandeur d’asile, l’émigré a quitté un lieu, s’est séparé, s’est éloigné, a fui, pour aller à la rencontre de…

Accueil = lieu de rencontre

Donc, accueillir, c’est permettre à une personne de s’inscrire, de prendre place dans un nouvel espace. C’est aussi aller vers l’inconnu d’une nouvelle rencontre.

Comment les gens peuvent-ils apprendre ou réapprendre à s’accueillir les uns les autres dans la diversité de leurs origines, de leurs parcours, de leur histoire ? En effet, dès que deux personnes sont en présence, il y a rencontre interculturelle.

Jacques Derrida dit que « la responsabilité de l’accueillant est d’inventer ce lieu de rencontre comme un événement unique et non à travers une série uniformisante ». Recevoir l’autre tel qu’il se présente avec un visage, un nom, une manière d’être, une langue.

Comment se vit l’acceptation des diverses cultures d’origine pour les gens du pays d’accueil et vice-versa pour ceux qui arrivent dans le pays qui a sa propre culture, ses références, son modèle dominant ? On est dans le passage, dans le moment où l’on accepte l’autre, où l’on refuse l’autre, trouve sa place ou ne la trouve pas, où l’on s’arrange, où l’on donne des repères, des frontières.

Il y a qu’on doit fabriquer ensemble quelque chose d’autre avec ce que l’on est individuellement et collectivement. Celui qui se présente s’interroge sur ce qu’il va pouvoir trouver, rencontrer, donner en partage dans cette rencontre qui peut devenir un espace commun de dialogue. Mais dans la rencontre avec les réfugiés, les demandeurs d’asile, les différences de références culturelles et linguistiques, de systèmes de croyance mais aussi les représentations de soin sont apparemment autant d’obstacles. Chaque face à face peut être ressenti comme une confrontation, un interrogatoire d’autant plus que les individus sont extrêmement fragilisés par leur vécu. L’échange est inégal et l’interaction dissymétrique.

Qu’est-ce qui rend possible la rencontre avec l’autre, parfois hostile pour nous au départ à cause de la différence culturelle ? C’est se dire que « je » rencontre un autre « je » identique et étrange et que la personne humaine reste la valeur essentielle d’une politique d’accueil.

Aussi faut-il créer des passerelles, des médiations, des étayages pour l’accompagner, le sortir de son exclusion. La démarche pédagogique s’ancre plus dans l’accompagnement et la construction de cette relation que dans l’objet lui-même. La construction du parcours de l’immigré ou du demandeur d’asile est faite d’incertitudes. Il y a souvent une absence de visibilité, de lisibilité. Il ne repère pas le bon interlocuteur. Ainsi, l’accueil est une manière d’accompagner des étapes, des passages qui permettent d’accéder à de nouveaux espaces de rencontre, de construction de relations, et de repartir.

Il y a également le rapport de la société d’accueil avec l’altérité. Car il y a disparité dans la vision de l’autre. Les thèmes de l’étranger, de la différence, font encore peur. On a tendance à associer systématiquement identité et culture et à enfermer les individus dans une culture d’origine réifiée. L’aspect spécifiquement culturel formerait ainsi une différence expliquant l’impossibilité de gérer ces gens-là comme les autres. Et une dichotomie eux/nous s’installe créant des frontières ethniques référées à l’origine supposée des individus. Or ces frontières sont indépendantes des évolutions culturelles.

Si l’identité est influencée par nos origines culturelles, elle l’est davantage par notre histoire, nos expériences, nos idées. C’est quelque chose qui se construit ; elle est mouvante en fonction des moments de notre vie, des personnes que nous côtoyons.

Donc il faut reconnaître la complexité de la personne, de ses identités plurielles. Il est plus facile de stigmatiser les différences, de définir l’ethnicité comme un caractère de l’étranger plutôt que reconnaître la pluralité. Les problèmes sont perçus comme le produit d’une inadaptation sociale, inadaptation expliquée par la culture d’origine. Face à cette tendance à l’ethnicisation, il faut se décentrer pour découvrir l’autre car notre ethnocentrisme est souvent en cause, c’est-à-dire la tendance qu’a tout individu de décoder l’information à partir de son propre cadre de référence plutôt qu’en cherchant à comprendre le comportement de son contexte. Nous avons tendance à prendre notre propre culture comme une évidence alors qu’il faudrait s’interroger sur sa propre origine, la relativité de ses propres valeurs et normes de conduite et se rapprocher progressivement aussi de celles de ces étrangers qui semblaient si différents au départ.

Donc acquérir des compétences de négociation, ne pas enfermer les individus dans des systèmes réifiés et sacralisés. L’altérité, c’est passer des a priori à l’empathie ; l’altérité passe aussi par le partage des représentations sur les événements qui ont fait l’actualité aujourd’hui, la compréhension des clivages respectifs et l’évolution réciproque des points de vue.

Conclusion : l’accueil, le travail social est un espace privilégié pour une démarche interculturelle et permet l’ouverture d’un champ de réflexion sur la diversité culturelle et l’altérité.

Cette démarche apprend à interroger les représentations des uns et des autres, à travailler sur les stéréotypes sociaux et ethniques et les mécanismes de leur production. Soutenir le partage d’une condition commune à tous les hommes au plan anthropologique permet de lutter contre ces idéologies qui favorisent la partition, les ségrégations spatiales et sociales et les approches globales et simplificatoires abusives.

La tension entre l’accueil et la juste distance nécessaire, distance entre soi et sa propre subjectivité, distance entre soi et l’autre, fait partie du travail d’analyse de la pratique.

Le silence et les mots. Le sens de la parole

L’étranger est quelqu’un qui parle mais qui parle autrement. François Cheng écrit : « L’exilé éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage et se rend compte combien le langage confère la légitimité d’être. » Dans certains cas, lorsqu’on donne la parole à l’autre, l’étrange étranger, il peut exister une peur de perte de contrôle, cette impression que cela nous échappe, qu’on n’est plus le dominant. Ainsi, on s’habitue, on banalise la non-parole.

La parole vraie : Là, l’exilé attend qu’on l’accepte tel qu’il est. Pour écouter l’autre et surtout entendre, il faut d’abord lui donner le contexte et la situation lui permettant de s’exprimer sans être immédiatement classé, étiqueté, suspecté ou enfermé dans des jugements. Comment entendre ces voix qui témoignent d’une mémoire lourde ou éclatée sans pour autant les trahir ? L’oralité se caractérise par sa visée totalisante ; elle convoque simultanément la parole, la gestuelle et plus généralement le corps, la musique. Elle réalise une véritable mise en scène du sens. Les postures, les mouvements, les mimiques installent la parole consacrée dans l’espace magique de la rencontre. Tout signifie et résonne. Avant même la parole, il y a le regard de l’accueillant et de l’accueilli. Regard qui invite au lien ou au contraire regard qui désigne, qui détruit, qui réifie.

Il y a le sans parole, le silence, frontière invisible entre deux territoires. Il y a plusieurs figures du silence quand la rencontre de deux cultures se fait dans la violence ou le mépris : silence abri, silence révolte, silence repli, silence refoulement, silence compromis pour ne pas trahir les siens, silence fusion ou silence persécution.

Il y a la parole usurpée. On (le conjoint, le fils ou la fille, le cousin, le voisin, le compatriote…) parle à sa place.

Il y a la parole fabriquée. François Cheng parle de « ces exilés souriants, gentils, qui cherchent à se fondre dans la masse, mais derrière façade énigmatique, il y a un vécu d’étouffement, d’enfermement, de souffrance, car les émotions ne peuvent être exprimées avec suffisamment de nuances ». L’exilé se fait violence à ce jeu-là. Comment se traduire, car chaque langue dans ses particularités phonétiques, syntaxiques, exerce une influence sur l’expression de soi, de ses émotions, de ses sentiments et de sa pensée ? Pour ces exilés, après des vécus déboussolants, des parcours chaotiques, des chemins de croix ou des traversées du désert, il faut parcourir plusieurs voies pour parvenir difficilement mais finalement au dépassement de soi, au dialogue.

Le travail d’écoute de la parole des personnes accueillies et d’analyse de ce qui est dit et vécu est important pour tout action d’amélioration d’un réseau collectif d’accueil. Cela demande de nouvelles capacités pour les accueillants et de nouveaux espaces pour entendre, comprendre et réagir.

« Si l’on cherche à réduire les inégalités, les injustices, les tensions raciales ou ethniques ou religieuses ou autres, le seul objectif raisonnable, le seul objectif honorable est d’œuvrer pour que chaque citoyen soit traité comme un citoyen quelles que soient ses appartenances. » (Amin Maalouf)

Mots-clés

dialogue interculturel, personne exilée, migration


, France, Paris, Belleville

dossier

DiverCité : « Migrations, interculturalité et citoyenneté en France : enseignements d’un dialogue avec les institutions et les habitants dans le quartier parisien de Belleville »

Notes

Ce texte fait partie du dossier « Migrations, interculturalité et citoyenneté », issu d’un ensemble de débats et de rencontres organisées dans le quartier de Belleville à Paris entre 2004 et 2009, avec des habitants (issus des migrations ou non) et des représentants de diverses institutions présentes sur le quartier. Les textes proposés dans le dossier reprennent les principaux points saillants de ces discussions, dans le but d’en partager les leçons. Le présent texte n’est toutefois pas issu de ce processus. Il a été inclus dans ce dossier à titre d’exemple d’approches parallèles des enjeux abordés dans le dossier, en l’occurrence celle de l’association Inter-Service Migrants Rhône-Alpes. Il est issu d’une intervention de l’auteure auprès de travailleurs sociaux et de bénévoles concernés par l’accueil des demandeurs d’asile.

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