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Histoires de martyre : résistance et répression au Jharkhand, en Inde de 1973 à 1985

Vasundhara JAIRATH

Introduction

L’État du Jharkhand, autrefois partie de l’État indien du Bihar, a été créé le 15 novembre 2000. Le mouvement pour la création d’un État séparé n’était que l’aboutissement naturel d’un long combat mené par les adivasis  (1) dans la région. Depuis la période coloniale, en effet, les adivasis demandaient l’autonomie et le droit de propriété foncière, suite à l’appropriation croissante des terres cultivables par les grand propriétaires terriens d’abord, puis par les Britanniques et enfin par l’État indien. Alors que le mouvement séparatiste pour l’autonomie du Jharkhand avait été brutalement réprimé pendant plusieurs années, la région a enfin obtenu le titre d’État de l’Union indienne en 2000, dans le cadre d’une manœuvre politico-diplomatique.

Le mouvement pour la séparation a pris des proportions considérables dans les années 1970 ; néanmoins, le mouvement est né de plusieurs revendications locales et non d’une demande exclusive d’autonomie de la province. Cette période a vu la naissance de plusieurs mouvements liés à la terre, dont les mouvements réclamant les terres forestières et les mouvements contre les déplacements de population. Alors que ces mouvements pour la terre étaient principalement conduits par les adivasis, ces mêmes années verront naître un mouvement militant syndical sous l’égide d’A.K. Roy. Ce dernier mouvement est originaire de la ceinture de mines du Jharkhand où la large participation de travailleurs migrants non-adivasi donnera naissance à une notion plus large de mouvement « Jharkhandi ». Ces mouvements étaient unis par la volonté de s’opposer à tous les responsables de l’exploitation des terres et des hommes.

Cet article relate des histoires de martyre au Jharkhand. Il est basé sur des données recueillies sur le terrain dans 9 districts du Jharkhand pendant une période de 9 semaines réparties sur 10 mois dans les années 2008-09. Le martyre a été une composante importante de la lutte du Jharkhand, qui a développé une culture du souvenir en commémorant ses martyrs de plusieurs façons, comme en célébrant l’anniversaire de leur mort ou en construisant des structures afin de glorifier leur lutte, car ce genre de pratiques permet de maintenir vivant l’esprit de la résistance. Cet article se concentre sur une période allant de 1973 à 1985, en partie à cause des informations recueillies sur le terrain et en partie à cause de son importance et du fait qu’elle reste peu documentée. Cet article n’est pas exhaustif, mais espère pouvoir servir comme point de départ pour une réflexion concernant cette période.

Mouvements et martyrs

Les années 1970 virent l’union du Jharkhand Mukti Morcha (JMM) (2), un mouvement adivasi pour les droits de la terre et de la forêt, et de la Bihar Colliery Kamgar Union (BCKU), un mouvement de travailleurs dirigé par A.K. Roy. Afin de soutenir la demande pour l’autonomie régionale, Roy avait mis en place un parti politique régional marxiste, le Marxist Coordination Centre (MCC) (3), et une alliance radicale et militante, bien que de courte durée, fut conclue entre le MCC et le JMM. Cette alliance conduit à exprimer leur demande non seulement d’un État séparé, mais aussi d’un État fondé sur les principes d’équité, de justice et d’affranchissement de l’exploitation.

Dans le même temps, les mafias du bois et de l’extraction minière, forte du soutien de la police militaire du Bihar et d’autre forces armées de l’État, réprimèrent brutalement toute forme d’opposition. Le 23 mai 1975, une grande réunion eut lieu sous la direction de Shakti Nath Mahto, à l’époque secrétaire de la BCKU. Une telle démonstration de force menaçant les pouvoirs en place, trois personnes (Birju Mahto, Haripad Mahto et Birbal Mahto) furent par la suite enlevées de leurs maisons et tuées dans un temple voisin, à la manière des sacrifices d’animaux organisés dans le temple. Le 28 novembre 1978, Shakti Nath Mahto sera lui-même tué. L’année suivante, Rasik Hansda, un leader de la BCKU qui organisait la lutte contre l’acquisition forcée de terres par Bharat Coking Coal Limited pour la construction de son entreprise ainsi que d’un terrain de football, fut tué après avoir été encerclé par la direction de l’entreprise, l’administration du district et le CISF (les forces de sécurité de l’industrie).

La liste des assassinats est sans fin : le leader syndical Sadanand Jha au début des années 1970 ; Thami Mandal, Jagdish Mandal et Qadir Mian le 2 avril 1973 après que la police ait ouvert le feu par la police à East Vasuria Colliery  ; Sarveshwar Majhi de Govindpur, Dhanbad la même année ; Sushant Chandra à Nirsa en1978 ; Surender Mahto; Lalchand Bhar et Gopal Bawari à Nirsa ; Nepal Rewani le 25 novembre 1990 à Godhar.

Alors que le mouvement syndical s’affirmait (et se faisait brutaliser) le long de la ceinture de charbon, le mouvement adivasi pour la sauvegarde de la terre et de la forêt commença dans les régions des Santhal Parganas et de Singhbhum sous la forme d’un dhan katao andolan (mouvement de récolte forcé) et de la réoccupation des forêts. Cette réappropriation mit au défi le Département des Forêts qui prétendait être propriétaire des forêts, un phénomène qui commença sous l’égide des Britanniques et continua après la création de l’État indien.

Le 25 novembre 1978, dans le village de Siringda dans le Singhbhum occidentale, on organisa une rencontre afin de discuter de deux questions principales : la première concernait les effets d’une nouvelle politique forestière mise en œuvre par le gouvernement du Bihar, qui prévoyait le remplacement par des arbres à teck plus rentables économiquement des plantations d’arbres sal pourtant plus communs, plus écologiques et significatifs du point de vue culturel. Le deuxième point concernait le déplacement d’un grand nombre d’habitants de la forêt, en application de la loi coloniale sur la forêt de 1927. Pendant la réunion, les habitants demandèrent que leurs terres leur soient rendues et refusèrent le projet de plantation de tecks. En réponse, l’État imposa l’article 144 du code de Procédure Pénale, qui interdit la réunion de quatre personnes ou plus à des fins politiques. Par conséquent, Somnath Lomga, qui organisait un rassemblement de personnes dans le village, fut arrêté. Le gens se réunirent immédiatement afin de demander sa libération. John Bhuinyan, qui fut chef du Panchayat (gouvernement local) (4) raconte : « Alors qu’on pensait avoir conclu un accord pour sa libération, le public commença à s’énerver quand les forces de l’ordre repartirent sans le libérer. Alors on entoura (gheraoed) la jeep et on demanda que Lomga soit remis en liberté. Des gens parmi nous commencèrent à jeter des cailloux à la police. Pour se protéger, les policiers tirèrent d’abord en l’air puis directement sur la foule. » Trois personnes furent tuées ce jour-là, y compris Somnath Lomga. Le deux autres étaient Dubiya Honhaga and Lupa Burh.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le Singhbhum occidental était une région particulièrement active du point de vue politique et par conséquent, la répression y était omniprésente. L’épisode de la fusillade de Gua est tristement célèbre et révèle les brutalités auxquelles étaient soumis ces mouvements. Le 8 septembre 1980, un rassemblement immense devait être organisé à Gua. Le climat était tendu, l’article 144 avait été imposé, les bus et les trains arrêtés pour empêcher le public de participer au rassemblement, et pourtant, comme le racontèrent de nombreux témoins, les habitants marchèrent sur de longues distances pour y participer. Pendant la réunion, la police ouvra le feu sans raison, tuant 3 personnes et en blessant plusieurs autres. Néanmoins, les adivasis qui étaient venus avec leurs arcs et flèches traditionnels pour montrer leur solidarité, les utilisèrent comme armes d’autodéfense, tuant deux policiers. Une telle provocation ne pouvait être tolérée. Alors que les blessés étaient amenés à l’hôpital, la police les attendait avec des pistolets. Neuf personnes furent alignées et tuées. Cet épisode était un message clair – un message de terreur, où même les blessés ne seraient pas épargnés.

La protestation contre les projets de barrage

Dans les années cinquante, de grands projets de développement, dont des barrages, furent entrepris dans le cadre de la construction nationale post-indépendance. Dans les années soixante-dix, la résistance face à ces projets grandit, tandis que les villages étaient déplacés les uns après les autres sans aucune compensation. Tel était le cas du Subarnarekha Multipurpose Project. Trois barrages étaient prévus le long du fleuve Subarnarekha, qui prend sa source dans ce qui est aujourd’hui l’État du Jharkhand. Le plus gros barrage nécessitait le déplacement de 84 villages. Les manifestants soutenaient que les travaux ne devaient tout simplement pas avoir lieu mais que, si le barrage venait tout de même à être construit, une politique globale de dédommagements et de réhabilitation devait être mise en place. Néanmoins, aucune de leurs demandes ne fut écoutée et on recourut à la force pour écraser la résistance. Le 20 avril 1978 un grand nombre de personnes endurait une grève de la faim sur le site de construction du barrage. La Central Reserve Force ainsi que la police militaire du Bihar arrivèrent, «  prirent position et commencèrent à tirer sur la foule », selon un militant qui était présent. Deux personnes, Bhandu Mahto and Pahadu Mahto, furent tuées et plusieurs autres blessées. Le barrage fut construit, les canaux également, les machines achetées et l’inauguration du site fut organisée après la création du Jharkhand par le Ministre en chef Arjun Munda, toujours au pouvoir. Néanmoins, pour citer les mots de Ashok Mahto, “rien ne se passe ici.” Aucune électricité n’est produite, les vannes stagnent dans l’eau, les canaux sont à sec et les machines, ou ce qui en reste, rouillent au soleil. Sa femme rajoute : « aujourd’hui c’est devenu un lieu de pique-nique. Les gens ont ouvert leurs échoppes de thé et font de bonnes affaires. »

Le mouvement contre un autre des trois barrages de Subarnarekha fut conduit par Gangaram Kalundia. L’État a présenté le barrage aux communautés locales comme un « grand talab » (réservoir d’eau), qui leur apporterait l’eau nécessaire à leur vie. Néanmoins, quand Kalundia rentra chez lui, prenant sa retraite de l’armée et sachant ce qu’est réellement un barrage (!), il commença à mobiliser la population. Quand les gens comprirent que le barrage ne leur apporterait pas d’eau, mais allait au contraire submerger 125 villages, l’opposition commença. Le 4 avril 1982, une manifestation fut organisée sur le site du barrage, les opposants portant arcs et flèches. Pour citer les mots de Sadhu Purti, munda  (5) du village, « il n’y eut pas d’éclats de violence mais ce fut une manifestation extrêmement puissante avec des discours vraiment remarquables. » Cette même nuit, à 3 heures du matin, environ 14 bataillons arrivèrent au village de Tuibana où vivait Kalundia. Cette nuit, ce fut le chaos, les gens couraient dans l’affolement général tandis que la police avançait. A ce qu’il parait, la police disposait d’une liste de personnes à viser et le nom de Kalundia était sur la liste. Ils le visèrent à la jambe puis il fut amené par la police. Cette nuit, à ce que l’on m’a raconté, il fut torturé dans la voiture de police qui roulait d’un village à l’autre pour que ses cris puissent être entendus par toutes les personnes présentes. Quand son corps fut enfin retrouvé, il avait une pierre enfoncée dans la bouche, 14 ou 15 blessures de balles et des tiges enfoncées dans la totalité de son corps. Le message était bien connu dans le Jharkand. C’était un message de terreur.

Néanmoins, grâce à la force de la résistance, le barrage ne fut jamais construit. Les demandes de la population étaient minimes : ils ne voulaient pas quitter leurs terres, et, selon la loi, leur accord était nécessaire pour que quelqu’un puisse les acquérir. Ils ne demandaient rien d’autre que la simple application de la loi.

Conclusion

L’histoire continue. Maheshwar Jamuda tué par un coup de feu le 6 novembre 1978. Ajit and Dhananjay Mahto, deux militants étudiants demandant la fin du chômage, tués le 31 octobre 1983. Diun Koda abattu le 27 mars 1985 d’une balle dans la tête tirée à bout portant alors qu’il était allongé sur le sol à Bila, lors du mouvement pour la réoccupation des forêts. Bishun Mahto, tué en mai 1985 pendant les élections, par peur qu’il ne gagne du pouvoir politique à la lumière du défi formidable qu’il représentait pour les structures féodales. Gurudas Chatterjee, syndicaliste et trois fois membre de l’assemblée législative (MLA) de Nisra, Dhanbad, abattu le 14 avril 2000.

Après la formation d’un État séparé, l’optimisme initial des gens fut vite remis en question. Les premières fusillades de la police eurent lieu en février 2001, tuant 8 personnes. Le 16 janvier 2005 le camarade Mahendra Singh de Bagodar, Giridih, fut tué. Le 6 décembre 2008, la police ouvrit le feu à Kathikund, Dumka, tuant deux personnes dans la circonscription électorale de Shibhu Soren, Ministre en chef et leader de longue date du mouvement du Jharkhand.

Malgré tout, alors que le pouvoir dominant continue à prendre des vies, les oppressés continuent leur lutte avec une vigueur toujours renouvelée. Paradoxalement, cet article a été écrit non pas pour exprimer un quelconque pessimisme par rapport aux luttes du Jharkhand, mais pour mettre en avant leur capacité à résister. Il est certes triste mais aussi encourageant de voir que les morts que l’on continue de déplorer ne sont pas simplement le signe que la répression continue, mais aussi le signe que la résistance ne faiblit pas. L’héritage de la résistance au Jharkhand est une puissante source d’inspiration pour les luttes modernes, et les nombreux mémoriaux des martyrs en sont un constant rappel.

(1) Ce terme signifie ‘populations indigènes de l’Inde’ à l’exception de la partie Nord-Est du pays, où ce même mot est utilisé pour désigner une partie de la population indigène.
(2) Le JMM qui est aujourd’hui un parti politique a été créé à l’origine en tant que front de masse populaire.
(3) Le Centre Marxiste de Coordination n’a rien à voir avec le Centre Communiste Maoïste, le groupe armé illégal avec lequel il partage son acronyme.
(4) Aucune élection de Panchayat n’a eu lieu dans la région pendant une période de 32 ans, de 1978 à 2010.
(5) Le Munda est le chef du village dans le système traditionnel de munda-manaki d’autogestion au Singhbhum occidental.

Mots-clés

barrage, peuple autochtone, violence étatique, violence policière, société civile


, Inde

dossier

Les luttes populaires en Inde

Notes

Lire l’article original en anglais : Resistance and Repression in Jharkhand, India: Stories of Martyrdom, 1973-1985

Traduction : Laura Barbieri

Je suis extrêmement reconnaissante à Jonko Da, Pahalwan Gagaria, Rajesh Ji et Samar Da qui m’ont accompagnée pendant les entretiens. Je remercie aussi Sanjay Da et l’équipe du JJBA pour m’avoir accueillie et hébergée dans le Jharkhand, tout en m’assistant au long de mon travail sur le terrain.

Source

Texte original

Intercultural Resources - 33-D, 3rd Floor, Vijay Mandal Enclave, DDA SFS FLATS, New Delhi, 110016, INDIA - Inde - icrindia.org

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